Voyez la Notice biographique, p. 90 et suivantes
NOTICE
encore de produire des chefs-d'œuvre, et la brisèrent au moment, ce semble, où l'auteur de Phèdre cherchait moins à s'éloigner du théâtre profane , qu'à y introduire un esprit nouveau, et à le réconcilier, suivant son expression, avec les austères chrétiens par qui il n'eût pas mieux demandé que de faire rassurer ses scrupules. Ce n'est donc point parce que d'ordinaire le récit des batailles littéraires amuse, que celle des deux Phèdres est demeurée célèbre et a été tant de fois contée. Elle put avoir, comme toutes les luttes de ce genre, un côté comique; car l'un des deux principaux combattants y joue le rôle le plus grotesque ; mais ce qui lui donne un intérêt trop sérieux, ce sont ses déplorables résultats, c'est la blessure profonde faite au génie par une main ridicule, et, du même coup , à l'art tragique lui-même.
Le complot avait été formé à l'hôtel de Bouillon. Cet hôtel était un des plus brillants de Paris, un des plus accoutumés à donner partout le ton, à faire ou à détruire les réputations. Une nièce de Mazarin, une de ces orgueilleuses et spirituelles Mancini, la duchesse de Bouillon y régnait. Elle aimait les lettres, elle aimait les poètes. Elle rassemblait autour d'elle une cour de princes, de grands seigneurs et de beaux esprits ; parmi ces derniers il faut compter la Fontaine, Molière, et quelquefois le vieux Corneille. Elle prenait plaisir à faire ellemême des vers ; surtout elle s'était érigée en juge des renommées littéraires. « Elle savoit, dit Saint-Simon1, parloit bien, disputoit volontiers, et quelquefois alloit à la botte, » c'est-àdire qu'elle n'épargnait pas les paroles piquantes aux contradicteurs. La Fontaine, dans une de ses lettres, lui rappelait à elle-même cette humeur batailleuse :
Les Sophocles du temps et l'illustre Molière Vous donnent toujours lieu d'agiter quelque point. Sur quoi ne disputez-vous point?
Hardie, impérieuse, redoutable à qui avait eu le malheur de lui déplaire, elle était armée de toute la passion et de toute la puissance dont il est besoin pour se mettre avec succès à la tête d'une cabale. Pour emprunter encore à Saint-Simon une
i. Mémoires, tome XI, p. no.
PHÈDRE
de ses énergiques expressions, elle était « un tribunal avec lequel il falloit compter1. » Ce tribunal était loin d'être toujours équitable : il se laissait souvent dicter ses arrêts par la coterie des Boyer, des Segrais, des Benserade, qui lui avait inspiré toutes ses préventions hostiles contre Racine. Le frère de la duchesse de Bouillon, Philippe Mancini , duc de Nevers, était bel esprit comme elle. Les vers faciles qu'il composait avec la négligence cavalière d'un grand seigneur étaient fort vantés. Mme de Grignan y trouvait un goût singulier et relevé qui la charmait2. Mme de Sévigné parlait à peu près de même : « Tout ce qui vient de lui, disait-elle, a un caractère si particulier et si bon qu'on ne peut souffrir les autres3. » Jugement de pure complaisance sans doute pour flatter Emmanuel de Coulanges, qui faisait avec le duc de Nevers, dans son palais Mancini à Rome, de si délicieux repas, et qui, séduit par une si charmante familiarité, voudrait dans ses Mémoires1* nous donner ce médiocre bel esprit pour a un des meilleurs poètes de son siècle. » Ces applaudissements qu'un grand seigneur obtenait sans peine, ou peut-être des souvenirs recueillis dans la société du Temple et dans la maison des Vendômes, ont fait, ce nous semble, quelque illusion à Voltaire, qui, dans son catalogue des écrivains du siècle de Louis XIV, a donné place, non sans quelques éloges, au duc de Nevers* Il se peut que dans un autre temps ce poète amateur ait goûté Racine : on aurait dû le croire, lorsqu'on le vit, en 1670, faire choix de la tragédie de Bérénice pour les fêtes de son mariage avec Mlle de Thianges5. Quoi qu'il en soit, il s'était engagé depuis dans le parti littéraire qui formait le camp opposé. Brossette croyait savoir qu'il avait travaillé avec Desmarets de Saint- Sorlin au pamphlet publié, en 1675, contre Boil eau, sous le titre de : Défense du poème héroïque6. Si nous disions que cette même année 1675 le duc de Nevers avait déjà cabalé contre Racine, et encouragé Y Iphigénie de le Clerc, ce ne serait qu'une