Histoire du Théâtre françoisy tome XII, p. 4» note
PHÈDRE
Sur les autres rôles de Phèdre, c'est-à-dire sur ceux de Thésée, d'Hippolyte, d'OEnone et de Théramène, nous ne pourrions proposer que des conjectures, à l'exemple de M. Aimé- Martin, qui en attribue la création au comédien Champmeslé, à Baron, à Mlle Beauval et à Guérin. Le personnage de Thésée put bien être confié à Champmeslé, qui jouait les rôles de rois. « On croit, dit Geoffroy dans son Jugement sur Phèdre1, que Baron fut chargé du rôle d'Hippolyte. » Cela est en effet probable; mais Geoffroy rapporte seulement une opinion, que n'appuie aucun témoignage. Pour le personnage d'OEnone, passons Mlle Beauval à M. Aimé-Martin; mais nous ne saurions lui accorder son Théramène. Guérin, nous aurons plus tard occasion de le dire , se fit une réputation dans le grand récit de la pièce; mais en 1677, qui est l'année où il épousa la veuve de Molière, il n'était pas dans la troupe de l'Hôtel de Bourgogne ; il ne put jouer dans la Phèdre de Racine qu'après la réunion des divers théâtres français. La vraisemblance, qui a été dans ces listes d'acteurs le seul guide de M. Aimé-Martin, aurait dû lui suggérer ici le nom de Hauteroche.
Au surplus, que tels ou tels acteurs aient joué d'original les rôles d'une tragédie où , seule en ce temps, la Champmeslé a laissé un grand souvenir, le très-vif intérêt qui s'attache à l'histoire des premières représentations de Phèdre n'est pas là. Ce qu'on est curieux de connaître en détail, ce qui nous touche et nous indigne dans cette histoire, c'est la conspiration des cabales, c'est la révoltante injustice qui ulcéra l'âme d'un grand poète. Racine, nous l'avons dit ailleurs2, ne paraît pas avoir cédé seulement lorsqu'il renonça au théâtre , à la douleur de cette injustice ; il avait aussi le cœur atteint d'un autre trait plus puissant, parti de plus haut, et qui, lorsqu'il déchire, sait guérir en même temps. Néanmoins le coup porté par une ligue ennemie eut, à n'en pas douter, son effet. On sera toujours disposé à croire qu'en décourageant une gloire prompte à s'alarmer et sensible à toutes les injures, Pradon et ses protecteurs firent tomber de la main du poète une plume qui n'était pas lasse