‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 180 sur 493 · OJLuvres de Voltaire, tome I, p. 333 et · texte numérisé non relu

OJLuvres de Voltaire, tome I, p. 333 et

PHEDRE

Phèdre à celle qui était attendue. La sotte vanité ne doute de rien. Pradon, accepté par la cabale, s'empressa de s'enrôler à son service. Il n'avait devant lui que trois mois pour être prêt au même moment que Racine. Mais le temps ne faisant rien à l'affaire, ces quelques semaines lui suffirent, comme il a pris soin de nous l'apprendre lui-même1. Nous ne saurions dire si Mme Deshoulières, la duchesse de Bouillon et le duc de Nevers mirent, ainsi qu'on l'a conjecturé 2, la main à l'œuvre avec lui. Mais soit qu'en effet un amour-propre de collaborateurs les animât, soit qu'un sentiment de haine fût un mobile assez puissant, leur zèle n'épargna rien pour s'assurer le succès dans la lutte qu'ils voulaient engager. On raconte que Mme de Bouillon retint les premières loges pour les six premières représentations de l'une et de l'autre pièce, et que cette loyale manœuvre lui coûta quinze mille livres 3. Nous avons cité plus haut un passage de Brossette, où l'on a pu voir que la pièce de Pradon avait été jouée pour la première fois le dimanche 3 janvier. Cette date est fixée par le registre de la Grange. La tragédie de Racine avait paru deux jours plus tôt. Ainsi Pradon laissa la tragédie rivale prendre les devants. Il devait s'être flatté cependant qu'il suffisait de partir ensemble dans la carrière pour rendre au moins égales les chances du concours. Il est donc à croire qu'il n'aurait pas permis qu'on le gagnât de vitesse, s'il n'eût rencontré quelque obstacle. Ce qui l'arrêta, sans doute, ce fut la difficulté de trouver une actrice pour le rôle principal. Il reproche à ses adversaires, dans la préface de sa tragédie et dans ses Nouvelles remarques , d'avoir empêché les meilleures comédiennes de Guénégaud de se charger de ce rôle. L'auteur de la Dissertation sur les tragédies de Phèdre et Hippoljte s'exprime ainsi à ce sujet4: « Je ne vous dirai point s'il est vrai que M. Racine ait

i. Voyez la fin de sa Préface.

i. Les Ennemis de Racine, par M. Deltour, p. 95.

3. Mémoires de Louis Racine, dans notre tome I, p. 254- — On a dit que les deux salles entières avaient été louées par la duchesse de Bouillon. Voyez les Nièces de Mazarin, par Amédée Renée (1 vol. in-8°, i856), p. 386, et les Ennemis de Racine, p. 33i et 33ï. Mais ce que rapporte Louis Racine est seul vraisemblable.

4. Recueil de Dissertations (publié par Granet), tome II, p. 355.

NOTICE

eu l'adresse et le pouvoir d'enlever à M. Pradon les principales forces de sa troupe; j'aime mieux croire, comme quelques-uns nous ont voulu persuader, que la crainte de ne pouvoir pas égaler une actrice inimitable a fait refuser le premier emploi dans cette pièce à une personne qui s'en fût sans doute bien acquittée, et que la fierté d'une autre a dédaigné d'accepter ce que la première avoit refusé par une prudence un peu trop timide. » Les frères Parfait pensent que la première des deux comédiennes dont il est question dans ce passage était Mlle de Brie , la seconde Mlle Molière ; et qu'à leur refus, Mlle du Pin accepta le fardeau du rôle. Malgré les plaintes de Pradon, il est clair que Racine ne put être pour rien dans cette répugnance des actrices à jouer dans un pitoyable ouvrage, et à se faire écraser par le double succès qu'assuraient à la Champmeslé et son incomparable talent et l'heureuse occasion d'un tel chefd'œuvre à interpréter. Un autre grief a été mis en avant par Pradon. Il rend grâces, dans ses Nouvelles remarques, à « la bonté et à la justice du Roi , qui avoit permis qu'on jouât sa tragédie dans le temps de celle de M. Racine ; » et il donne à entendre que celui-ci avait fait tous ses efforts pour que cette permission ne fût pas accordée, de même qu'il avait, « par un procédé sans exemple, empêché une autre Iphigénie de paroître dans le temps de la sienne. » Cette plainte est-elle tout à fait sans fondement? Pradon eût-il osé faire intervenir dans sa querelle le nom du Roi, s'il n'avait pas fallu, en effet, un ordre de Louis XIV pour la représentation de la Phèdre du théâtre Gué- • négaud ? Le fait est de nouveau affirmé très-expressément dans l'épître en vers de Pradon à Madame la Dauphine, qui est en tête du Régulus :

Phèdre y qu'on étouffoit même avant que de naître, Par l'ordre de Louis sut se faire connoître.

On regretterait de trouver quelque part, dans cette guerre contre Racine, le bon droit du côté de Pradon. C'eût été un grand tort de ne pas lui laisser le champ libre ; et le Roi fit bien de ne pas vouloir qu'on étouffât son chef-d'œuvre. Toutefois, si ce ne furent pas seulement des amis trop officieux de Racine qui tentèrent cette violence, si lui-même, ce qui n'est pas démontré, y eut quelque part, il ne faut pas lui refuser toute

PHÈDRE

excuse, mais penser qu'il se voyait en face, non d'une concurrence loyale, mais d'une intrigue soutenue par le crédit d'une très-puissante maison et par les plus mauvais moyens. Il est bien ridicule que Pradon se soit flatté d'avoir inspiré par luimême tant de terreur, et qu'osant prononcer ce nom de cabale, qui ne devait faire rougir que son propre parti, il ait cru pouvoir, parodiant Boileau, attester le terrible effet de son œuvre par cette fanfaronnade :

La cabale en frémit, et vit en pâlissant Un second Hippoljte à sa barbe naissant *.

Le second Hippoljte n'était de taille à faire pâlir personne; mais si Racine ne pouvait craindre Pradon, les Bouillon et les Nevers étaient plus redoutables; et en admettant qu'il ait essayé de susciter quelques obstacles, ce ne fut sans doute qu'aux machinations de ces puissants cabaleurs. Pradon prétend qu'on avait voulu empêcher non-seulement la représentation, mais aussi l'impression de sa pièce : « Mon lecteur, dit-il, ne pourra pas apprendre sans rire que ces Messieurs veulent ôter la liberté aux auteurs de faire des pièces de théâtre, aux comédiens de les jouer, aux libraires de les imprimer, et même au public d'en juger2. » Sa tragédie néanmoins fut jouée, imprimée, et aussi jugée; ce ne fut pas pour la plus grande gloire de Fauteur. Il est vrai qu'un moment, et rien, dans l'histoire littéraire, ne se peut citer de plus honteux, la lutte parut douteuse. Valincour dit avoir vu alors Racine au désespoir , et affirme que « pendant plusieurs jours Pradon triompha, et que la pièce de Racine fut sur le point de tomber. » Mais quand l'argent de la duchesse de Bouillon n'eut plus le pouvoir d'ôter au jugement public sa liberté, chacun des deux ouvrages prit bientôt sa vraie place. Celui de Racine fut de plus en plus admiré et entra glorieusement en possession de la scène pour tous les temps où il y aura un théâtre français. On joua d'abord celui de Pradon depuis le 3 janvier jusqu'à la fin du même mois, tous les jours de la semaine où les comédiens donnaient des représentations, Les recettes au commencement étaient assez belles. D'après le

i. Préface de Phèdre et Hippoljte.

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