ACTE II, SCÈNE II
Athènes dans ses murs maintenant vous rappelle. Assez elle a gémi d'une longue querelle ; Assez dans ses sillons votre sang englouti A fait fumer le champ dont il étoit sorti. Trézène m'obéit. Les campagnes de Crète 5of. Offrent au fils de Phèdre une riche retraite. L'Attique est votre bien. Je pars, et vais pour vous Réunir tous les vœux partagés entre nous.
ARICIE
De tout ce que j'entends étonnée et confuse,
Je crains presque, je crains qu'un songe ne m'abuse. 5 i o
Veillé-je? Puis-je croire un semblable dessein?
Quel Dieu , Seigneur , quel Dieu l'a mis dans votre sein ?
Qu'à bon droit votre gloire en tous lieux est semée !
Et que la vérité passe la renommée !
Vous-même, en ma faveur, vous voulez vous trahir? 5 1 5
N'étoit-ce pas assez de ne me point haïr ,
Et d'avoir si longtemps pu défendre votre âme
De cette inimitié
HIPPOLYTE
Moi , vous haïr , Madame ?
Avec quelques couleurs qu'on ait peint ma fierté, Croit-on que dans ses flancs un monstre m'ait porté? 5a o Quelles sauvages mœurs , quelle haine endurcie Pourroit , en vous voyant , n'être point adoucie ? Ai-je pu résister au charme décevant
ARICIE
Quoi? Seigneur.
HIPPOLYTE
Je me suis engagé trop avant.
Je vois que la raison cède à la violence. 5 2 5
Puisque j'ai commencé de rompre le silence , Madame , il faut poursuivre : il faut vous informer D'un secret que mon cœur ne peut plus renfermer.
Vous voyez devant vous un prince déplorable , D'un téméraire orgueil exemple mémorable. 5 3o
Moi qui contre l'amour fièrement révolté , Aux fers de ses captifs ai longtemps insulté ; Qui des foibles mortels déplorant les naufrages , Pensois toujours du bord contempler les orages1; Asservi maintenant sous la commune loi , 5 3 5
Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi ! Un moment a vaincu mon audace imprudente : Cette âme si superbe est enfin dépendante. Depuis près de six mois , honteux , désespéré , Portant partout le trait dont je suis déchiré , 640 Contre vous , contre moi , vainement je m'éprouve : Présente , je vous fuis ; absente , je vous trouve ; Dans le fond des forêts votre image me suit ; La lumière du jour, les ombres de la nuit, Tout retrace à mes yeux les charmes que j'évite ; 5 4 5 Tout vous livre à l'envi le rebelle Hippolyte. Moi-même , pour tout fruit de mes soins superflus , Maintenant je me cherche, et ne me trouve plus. Mon arc , mes javelots , mon char, tout m'importune ; Je ne me souviens plus des leçons de Neptune ; 5 5o Mes seuls gémissements font retentir les bois , Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix.
Peut-être le récit d'un amour si sauvage Vous fait, en m'écoutant, rougir de votre ouvrage. D'un cœur qui s'offre à vous quel farouche entretien ! 5 5 5 Quel étrange captif pour un si beau lien ! Mais l'offrande à vos yeux en doit être plus chère. Songez que je vous parle une langue étrangère ;
I. Ce passage rappelle les fameux vers de Lucrèce (i et 2 du livre II) :
Suave mari magno, tuibantibus sequora ventis, E terra magnum alterius spectare laborem.