ACTE II, SCÈNE V
Ma honte ne peut plus soutenir votre vue ; Et je vais....
Ah! cruel, tu m'as trop entendue. 670 Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur. Hé bien! connois donc Phèdre et toute sa fureur. J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime, Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même; Ni que du fol amour qui trouble ma raison 675 Ma lâche complaisance ait nourri le poison 1 . Objet infortuné des vengeances célestes , Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes. Les Dieux m'en sont témoins, ces Dieux qui dans mon flanc Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ; 680 Ces Dieux qui se sont fait une gloire cruelle De séduire le cœur d'une foible mortelle. Toi-même en ton esprit rappelle le passé. C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t'ai chassé : J'ai voulu te paroître odieuse , inhumaine ; 6 8 5
Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine. De quoi m'ont profité mes inutiles soins ? Tu me baïssois plus, je ne t'aimois pas moins. Tes malheurs te prêtoient encor de nouveaux charmes. J'ai langui, j'ai séché, dans les feux, dans les larmes. 690 Il suffit de tes yeux pour t'en persuader, Si tes yeux un moment pouvoient me regarder.
1 . L'idée de cette lutte de la passion et des remords se trouve eu germe dans Euripide, où l'ont prise Sénèque et Racine :
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« Nous savons, nous connaissons le bien, nous n'avons pas la force de l'accomplir.... Quand je me sentis blessée par l'amour, j'examinai comment je pourrais supporter le mieux un tel mal. » (Hippoljte, vers 381-394.)
Que dis-je? Cet aveu que je te viens de faire ,
Cet aveu si honteux , le crois-tu volontaire ?
Tremblante pour un fils que je n'osois trahir, 695
Je te venois prier de ne Je point haïr.
Foibles projets d'un cœur trop plein de ce qu'il aime !
Hélas! je ne t'ai pu parler que de toi-même.
Venge-toi, punis-moi d'un odieux amour.
Digne fils du héros qui t'a donné le jour, 700
Délivre l'univers d'un monstre qui t'irrite .
La veuve de Thésée ose aimer Hippoly te !
Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t'échapper.
Voilà mon cœur. C'est là que ta main doit frapper.
Impatient déjà d'expier son offense , 7 o 5
Au-devant de ton bras je le sens qui s'avance.
Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups,
Si ta haine m'envie un supplice si doux ,
Ou si d'un sang trop vil ta main seroit trempée ,
Au défaut de ton bras prête-moi ton épée. 710
Donne 1 .
I. Dans la tragédie de Sénèque, l'épée d'Hippolyte reste de même entre les mains de Phèdre, et doit servir de témoignage contre lui. Mais ce n'est point, comme chez Racine, Phèdre qui cherche à s'emparer de cette épée : Hippolyte la tire pour tuer Phèdre, puis la lui abandonne, parce qu'elle a été souillée par son contact impur :
hipp. Stringatur ensis ; mérita supplicia exigat.... PHjED. Hippolyte* nunc me compotem voti facis. Sanas furentem ; majus hoc voto meo est, Salvo ut pudore manïbus immoriar tuis.
hipp. Abscede, vive, ne quid exores y et hic Contactus ensis deserat castum latus.
(Vers 706-71 4-)
Ce dernier vers peut être surtout rapproché des vers 750-752 de Racine :
Il suffit que ma main l'ait une fois touchée, Je l'ai rendue horrible à ses yeux inhumains ; Et ce fer malheureux profaneroit ses mains.
Dans la tragédie de la Pinelière (acte III, scène m), Hippolyte dit:
Et jetons dans ces lieux désormais cette lame Qu'a touchée aujourd'hui cette impudique femme.