ACTE III, SCÈNE V
Fait fuir devant mes yeux ma famille éperdue ?
Si je reviens si craint et si peu désiré, 9 5 5
O ciel, de ma prison pourquoi m'as-tu tiré?
Je n'a vois qu'un ami. Son imprudente flamme
Du tyran de l'Epire alloit ravir la femme ;
Je servois à regret ses desseins amoureux ;
Mais le sort irrité nous aveugloit tous deux. 960
Le tyran m'a surpris sans défense et sans armes.
J'ai vu Piritlioûs, triste objet de mes larmes,
Livré par ce barbare à des monstres cruels
Qu'il nourrissoit du sang des malheureux mortels1.
Moi-même, il m'enferma dans des cavernes sombres, 965
Lieux profonds, et voisins de l'empire des ombres.
Les Dieux, après six mois, enfin m'ont regardé :
J'ai su tromper les yeux de qui j'étois gardé2.
D'un perfide ennemi j'ai purgé la nature;
A ses monstres lui-même a servi de pâture ; 970
Et lorsque avec transport je pense m'approcher
De tout ce que les Dieux m'ont laissé de plus cher ;
Que dis-je ? quand mon âme, à soi-même rendue,
Vient se rassasier d'une si chère vue,
Je n'ai pour tout accueil que des frémissements : 975
Tout fuit, tout se refuse à mes embrassements.
Et moi-même, éprouvant la terreur que j'inspire,
Je voudrois être encor dans les prisons d'Epire.
Parlez. Phèdre se plaint que je suis outragé.
Qui m'a trahi? Pourquoi ne suis-je pas vengé ? 980
La Grèce, à qui mon bras fut tant de fois utile,
1. Plutarque dans sa Vie de Thésée (chapitre xxxi) raconte que le roi des Molosses, jEdonée, donna Pirithoûs à dévorer à son chien Cerbère.
2. Var. J'ai su tromper les yeux par qui j'étois gardé. (1677-87.)
— Les éditions de 1702, de 1718 et de 1723 reproduisent le texte de 1697, que nous avons suivi; mais celles de 1698 (Amsterdam), de 1736, de Luneau de Boisjermain, la Harpe, Geoffroy, etc., out substitué à de le par des premières impressions.
PHÈDRE
A-t-elle au criminel accordé quelque asile ?
Vous ne répondez point. Mon fils, mon propre fils
Est-il d'intelligence avec mes ennemis ?
Entrons. C'est trop garder un doute qui m'accable. 985
Gonnoissons à la fois le crime et le coupable.
Que Phèdre explique en6n le trouble où je la voi.