ACTE IV, SCÈNE VI
A quel nouveau tourment je me suis réservée!
Tout ce que j'ai souffert, mes craintes, mes transports,
La fureur de mes feux, l'horreur de mes remords,
Et d'un refus cruel l'insupportable injure
N'étoit qu'un foible essai du tourment que j'endure. 1 2 3 o
Ils s'aiment! Par quel charme ont-ils trompé mes yeux?
Comment se sont-ils vus ? Depuis quand ? Dans quels lieux ?
Tu le savois. Pourquoi me laissois-tu séduire?
De leur furtive ardeur ne pouvois-tu m'instruire ?
Les a-t-on vus a souvent se parler, se chercher ? 1235
Dans le fond des forêts alloient-ils se cacher ?
Hélas ! ils se voy oient avec pleine licence.
Le ciel de leurs soupirs approuvoit l'innocence ;
Ils suivoient sans remords leur penchant amoureux ;
Tous les jours se levoient clairs et sereins pour eux. 1240
Et moi, triste rebut de la nature entière,
Je me cachois au jour, je fuyois la lumière ;
La mort est le seul dieu que j'osois implorer.
J'attendois le moment où j'allois expirer2;
Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée, 1245
Encor dans mon malheur de trop près observée,
Je n'osois dans mes pleurs me noyer à loisir;
Je goûtois en tremblant ce funeste plaisir ;
Et sous un front serein déguisant mes alarmes,
Il falloit bien souvent me priver de mes larmes. 1 2 5o
Quel fruit recevront-ils de leurs vaines amours ? Ils ne se verront plus.
1. Les éditions imprimées du vivant de Racine ont : Les a-t-on vu, et non vus. C'était au dix-septième siècle un usage assez ordinaire de laisser sans accord le participe suivi d'un infinitif. Voyez ci- dessus, p. 142, note 1.
2. Dans les éditions de 1677 et de 1678, il y a une virgule seulement à la fin de ce vers; un point après le vers suivant. Dans les autres éditions anciennes, le vers 1245 est entre deux virgules. L'édition de 1702 met un point après le vers 1244.
PHÈDRE
PHÈDRE
Ils s'aimeront toujours.
Au moment que je parle, ah ! mortelle pensée ! Ils bravent la fureur d'une amante insensée. Malgré ce même exil qui va les écarter, n55 Ils font mille serments de ne se point quitter. Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m'outrage, OEnone. Prends pitié de ma jalouse rage, Il faut perdre Aricie. Il faut de mon époux Contre un sang odieux réveiller le courroux. 1260 Qu'il ne se borne pas à des peines légères : Le crime de la sœur passe celui des frères. Dans mes jaloux transports je le veux implorer.
Que fais-je? Où ma raison se va-t-elle égarer? Moi jalouse ! et Thésée est celui que j'implore ! 1265 Mon époux est vivant, et moi je brûle encore ! Pour qui ? Quel est le cœur où prétendent mes vœux ? Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux. Mes crimes désormais ont comblé la mesure. Je respire à la fois l'inceste et l'imposture. 1270 Mes homicides mains, promptes à me venger, Dans le sang innocent brûlent de se plonger. Misérable ! et je vis ? et je soutiens la vue De ce sacré soleil dont je suis descendue ? J'ai pour aïeul le père et le maître des Dieux; 1275 Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux. Où me cacher1? Fuyons dans la nuit infernale.
I. Racine s'est approprié, mais en les transformant avec un art admirable, quelques idées dont le germe se trouve dans Sénèque. C'est la Nourrice, dans la tragédie latine, qui rappelle à Phèdre combien son crime trouve de juges parmi les Dieux ses ancêtres, Minos, le Soleil, Jupiter lui-même :
Si, quod maritus supera non eernit loca , Tutum esse facinus credis, et vacuum metu,
Erras
Quid Me, lato maria qui regno premit,