‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 283 sur 493 · ACTE V, SCÈNE VII · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE VII

Rend au jour, qu'ils souilloient, toute sa pureté1.

PANOPE

Elle expire, Seigneur !

THÉSÉE

D'une action si noire 1645 Que ne peut avec elle expirer la mémoire ! Allons, de mon erreur, hélas ! trop éclaircis, Mêler nos pleurs au sang de mon malheureux fils. Allons de ce cher fils embrasser ce qui reste, Expier la fureur d'un vœu que je déteste. i65o Rendons-lui les honneurs qu'il a trop mérités; Et pour mieux apaiser ses mânes irrités, Que malgré les complots d'une injuste famille, Son amante aujourd'hui me tienne lieu de fille.

1 . Dans Sénèque , Phèdre , après s'être accusée elle-même , se frappe d'une épée :

Hac manu pce/tas tibi

Solvant, et nefando pectori ferrum insérant, Animaque Phvedrant pariter ac scelere exuam.

(Vers 11 76-1 178.)

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE

ESTHER

TRAGÉDIE tirée de l'écriture sainte

NOTICE

Lorsque Racine composa la tragédie à'Esther, il se tenait, depuis près de douze ans, éloigné du théâtre. Il ne crut pas manquer à la résolution qu'il avait prise d'y renoncer, parce qu'il consentait à écrire pour les jeunes élèves de Saint-Cyr une pièce tirée des livres saints. Mais quelque modeste que fût la scène, où des enfants furent les interprètes de son génie, il arriva que ce génie n'y fut pas à l'étroit, qu'il s'y déploya, au contraire, avec plus de liberté, plus d'originalité que jamais : l'histoire du théâtre n'offre pas d'autre exemple d'un événement semblable. Il faut le dire, cette scène de pensionnat ne se trouva pas si humble qu'on aurait d'abord pu le croire : Saint-Cyr eut pour spectateurs des rois, des princes, de grands seigneurs, de grandes dames, des prélats, toute l'élite de la cour la plus brillante : bonne fortune qui n'est pas réservée d'ordinaire à des exercices de couvent. Cependant ce qui agrandit le petit théâtre , ce fut moins la présence de Louis XIV et de ses courtisans que la poésie de Racine : elle seule d'ailleurs avait pu l'ouvrir avec tant d'éclat aux imposantes assemblées que réunirent les représentations d' 'Esther, et que le Roi ni Mme de Maintenon , malgré la faveur dont ils entouraient la maison de Saint-Louis, n'auraient pas eu l'idée de convoquer, si le poëte n'avait si fort dépassé leurs espérances.

Nous avons, dans les Souvenirs de Mme de Caylus, une fidèle histoire de ces fêtes du génie données â Saint-Cyr ; Mme de Caylus n'en avait pas seulement été témoin, elle y avait pris une part active. Avant même l'époque où furent publiées les agréables pages qu'elle a écrites, Louis Racine, dans ses Mémoires, en avait fait connaître les passages les plus intéres sants parmi ceux où il est parlé à'Esther. M. Théophile J. Racine, iii 26

ESTHER

Lavallée, annaliste élégant et exact de la maison de Saint-Cyr, a tiré des papiers des Dames de Saint-Louis beaucoup de détails curieux, qui complètent, sur les représentations d?£sther, les récits de Mme de Caylus. Nous avons donc à traiter dans cette notice un sujet très-connu; mais notre tâche est moins de chercher la nouveauté que de réunir les témoignages, de les rapprocher sous les yeux de nos lecteurs.

Nous lisons dans le Journal de Dangeau, à la date du 1 8 août 1688 : « Racine, par l'ordre de Mme de Maintenon, fait un opéra, dont le sujet est Esther et Assaérus. Il sera chanté et récité par les petites filles de Saint-Cyr. Tout ne sera pas en musique. C'est un nommé Moreau qui fera les airs. » Telle est la plus ancienne mention que nous ayons rencontrée de la pièce & Esther ; elle marque sans doute à peu près l'époque où Racine commençait à y travailler *, On croyait qu'il s'agissait d'un opéra, parce que des chants, mêlés à quelques parties déclamées, avaient été demandés à Racine, et que les chants étaient alors exclus de nos tragédies. Il est à remarquer que dans i le privilège du Roi donné aux Dames de Saint-Cyr, Esther n'est S point nommée une tragédie, mais « un ouvrage de poésie.... I propre à être récité et à être chanté. » Le programme qu'on avait tracé à Racine était, sans qu'apparemment on s'en fût douté, celui d'une tragédie du théâtre grec. Naturellement, et bien mieux que dans les tentatives archaïques de nos poètes érudits du seizième siècle, on allait, par l'introduction d'un chœur lié à l'action, revenir à l'art des Eschyle et des Sophocle ; et ce qui ne devait pas le moins en rapprocher, on demandait des inspirations à la religion du pays, à des croyances vivantes. Aussi, quoique à ce moment Racine se plaçât dans un ordre de sentiments étrangers au monde religieux et littéraire de la Grèce, jamais cependant il n'avait autant ressemblé aux poètes antiques que dans les deux pièces sacrées où il semblait

1. Dangeau, qui avait les informations de première main, dut recevoir celle-ci au moment même où Racine se mit à l'œuvre. Les personnes du dehors les plus promptes à recueillir les nouvelles de la cour n'entendirent parler à? Esther que plus tard, et quand elle fut achevée. C'est seulement dans une lettre du 3i décembre 1688 (tome VIII, p. 370) que Mme de Sévigné écrit à sa fille : « On parle d'une comédie à"1 Esther, qui sera représentée à Saint-Cyr. »

NOTICE

qu'il eût abandonné leurs traces. Il fut seul peut-être à se bien rendre compte de toute la portée de l'idée qu'on lui avait suggérée, et qui le ramenait, comme par un détour, plus près qu'autrefois encore des modèles dont il s'était promis depuis si longtemps de ne plus directement s'inspirer. Il y a un passage de sa préface à! Esttier où, dans un langage simple que nous n'avons plus, et auquel cette simplicité n' était rien de son grand sens, il dit s'être aperçu, en travaillant sur le plan qu'on lui avait donné, de l'occasion qui, tant de fois désirée, s'offrait enfin à lui de conformer son oeuvre aux exemples de la scène grecque.

Voici quel hasard de circonstances donna lieu à ce projet d'ojjéra, dont parle Dangeau. La maison de Saint-Louis était fondée depuis deux ans. Mme de Main tenon y donnait tous ses soins aux jeunes filles de la pauvre noblesse qu'elle y faisait élever. La supérieure était Mme de Brinon , autrefois religieuse ursuline, qui avait des prétentions au savoir, à l'esprit, à l'éloquence, à la poésie même. Pour le divertissement de ses jeunes élèves, et en même temps pour la culture de leur mémoire et de leur esprit, elle eut l'idée de leur faire jouer de petites pièces, ce qui d'ailleurs était alors la coutume dans plusieurs maisons d'éducation. Elle composait elle-même ces pièces, dont les représentations avaient commencé dès le temps de ]Noisy-le-Sec, c'est-à-dire avant la translation de la maison à Saint-Cyr, mais devinrent plus fréquentes dans ce dernier établissement, « surtout, dit M. Lavallée1, pendant le carnaval de 1688. » Les pieuses comédies de Mme de Brinon étaient « détestables 2. » Mme de Maintenon ne les goûta pas. Elle demanda qu'on fît un choix parmi les tragédies de Corneille et de Racine. On essaya alors de jouer Cinna, Andromaque , Iphi-

1. Mme de Maintenon et la Maison royale de Saint-Cyr (2e édition, 1862, 1 volume in-8°), p. 83.

2. Souvenirs de Mme de Caylus (dans la Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, tome LXVI), p. 4^0. — Mme de Brinon, qui, bien involontairement, rendit, lorsqu'elle imagina la première les exercices dramatiques de Saint-Cyr, un si grand service à la poésie française et à la gloire de Racine, n'assista point aux représentations à'Esther. Dans le mois qui précéda celui où la pièce fut jouée, Mme de Maintenon, lasse de ses prétentions et de ses extravagances, la congédia.

ESTHER

génie11. Mais Andromaque particulièrement était une pièce qui pouvait apprendre à de jeunes filles, formées pour la piété, quelque chose de plus que l'élégance du langage, la bonne grâce du maintien et une prononciation correcte. On est un peu étonné que Mme de Maintenon ne s'en soit avisée qu'après une représentation de cette brûlante tragédie, où les petites actrices avaient récité avec beaucoup trop de feu, tout comme si elles comprenaient ou devinaient à peu près. Elle écrivit alors à Racine, ainsi que le rapporte Mme de Caylus 2 : « Nos petites filles viennent de jouer Andromaque, et l'ont si bien jouée qu'elles ne la joueront plus, ni aucune de vos pièces. » Elle lui demanda, dans la même lettre, de composer pour les jeunes enfants un petit ouvrage propre à inspirer les sentiments dont on voulait nourrir leur cœur, et qui n'étant destiné d'ailleurs qu'à être un amusement de classe, n'intéresserait pas sa réputation. Racine hésita; non sans doute qu'un théâtre si différent de celui des comédiens lui donnât des scrupules, mais il ne croyait peut-être pas, comme Mme de Maintenon, que ce fût l'engager dans une bagatelle tout à fait sans conséquence pour sa gloire, dont il gardait encore quelque souci, au moins dans le passé. Il consulta Boileau ; celui-ci, moins effrayé que Racine d'un refus qui risquait fort de déplaire, pensa que son ami, dût-il mal faire sa cour, était dans la nécessité de résister, et se prononça très-brusquement dans ce sens. Racine réfléchit, et ne suivit pas le conseil. Chacun des deux amis fut dans son caractère. Boileau comprenait moins les ménagements du courtisan; Racine était plus esclave de la faveur, plus timide en face de la puissance; en même temps il avait un tout autre coup d' œil de grand poète, pour découvrir tout à coup et saisir, dans un travail en apparence peu digne de lui, tout ce que le génie pouvait y mettre. Nourri de plus en plus, depuis quelques années surtout, de la lecture des livres saints et de leur magnifique éloquence, il songea à un

1. Mme de Caylus (p. 4$i) ne nomme que Cinna et Andromaque. M. Lavallée ajoute Iphigénie , et la Beaumelle, autorité beaucoup moins certaine , Marianne , Poljeucte , Alexandre . Voyez , dans ses Mémoires pour servir à F histoire de Mme de Maintenon^ le chapitre xv du livre VIII (édition d'Amsterdam, 1767, p. 170).

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