Souvenirs de Mme de Carlus, p
NOTICE
sujet biblique, où il répandrait tous les trésors de poésie sacrée amassés dans son âme. La proposition qu'on lui avait faite de mêler des chants au récit avait peut-être fait craindre à Boileau quelque fadeur édifiante, digne d'un Quinault de couvent, tandis qu'elle évoqua, comme nous l'avons dit, devant l'imagination de Racine, la scène grecque renouvelée, et surpassée par l'esprit d'une religion auprès de laquelle toutes les mythologies sont petites. Dans les souvenirs dont il était rempli, le sujet de l'histoire d'Esther s'offrit à lui; il en fut frappé; il sentit qu'il y trouverait sans peine un charme, une douceur, une innocence faite pour la bouche des enfants; que le sublime de l'Ecriture y aurait naturellement place, un sublime qui, surtout lorsqu'il est naïvement traduit dans une langue sans emphase, comme celle dont il avait le secret, permet à tous les âges de l'approcher, qu'admirent les plus hautes intelligences, et qui laisse les petits venir jusqu'à lui. Il est à croire qu'il reconnut tout d'abord aussi quels traits de ressemblance avec les augustes protecteurs de Saint-Cyr il lui serait facile, sans trop changer les physionomies historiques du livre saint, de donner à son Esther et à son Assuérus. Irions-nous trop loin si nous supposions que, dès le premier moment où sa pensée s'arrêta sur le Livra d? Esther, il conçut l'idée de son chœur de jeunes Israélites, et qu'il put se dire non-seulement avec quelle parfaite convenance seraient représentées par les jeunes élèves de Mme de Maintenon les filles de Sion que la reine Esther met son étude et ses soins à former, mais aussi quel plaisir il aurait à donner, par une allusion secrète, à ces innocentes captives, menacées par la persécution, les craintes, les douleurs, l'enthousiasme, le doux courage des filles de Port- Royal, sa maison bien-aimée, la maison de son enfance et de ses années de pieux repentir ? Mme de Caylus laisse au moins comprendre qu'il ne se décida qu'après avoir médité sur ce qu'il pouvait tirer d'un sujet si heureusement offert à son génie. « Après un peu de réflexion, dit-elle, il trouva dans le sujet & Esther tout ce qu'il falloit pour plaire à la cour. Despréaux lui-même en fut enchanté, et l'exhorta à travailler, avec autant de zèle qu'il en avoit eu pour l'en détourner *. » Quoi-
i. Souvenirs de Mme de Caylus, p. 452.
ESTHER
qu'elle fût bien informée sans doute des principales circonstances qui entourèrent cette naissance d'Esther, Mme de Caylus, trop préoccupée de la cour, a dû les mal saisir en un seul point. Racine ne se fût pas senti entraîné si vivement vers le travail qui l'avait d'abord effrayé, il n'aurait pas été si prompt à reconquérir l'approbation deBcileau, s'il n'avait trouvé dans son sujet que « ce qu'il falloit pour plaire à la cour. » Il ne nous paraît pas douteux que , pour ramener son ami , il dut développer devant lui d'autres beautés de son projet de tragédie. Quand toutes ses incertitudes furent fixées, il se hâta de mettre la main à l'œuvre. « Racine, continue Mme de Caylus, ne fut pas longtemps sans porter à Mme de Maintenon, nonseulement le plan de sa pièce, car il avoit accoutumé de les faire en prose, scène par scène, avant d'en faire les vers, mais même le premier acte tout fait. Mme de Maintenon en fut charmée 1 . » Cette œuvre , où la perfection du style surpassait peut-être tout ce que Racine avait écrit jusque-là, fut cependant rapidement achevée. On la répétait à Versailles dans les premiers jours de l'année 1689. « Le Roi, après son dîner, dit le Journal de Dangeau, à la date du vendredi 7 janvier, entendit chez Mme de Maintenon, pour la seconde fois, la répétition de la tragédie d1 Est lier avec la symphonie. Monseigneur et Monsieur le Prince y étoient. » La musique, comme Dangeau l'avait annoncé dans son Journal du 18 août 1688, était de Jean-Baptiste Moreau, organiste de Saint-Cyr. Racine, vers la fin de la préface d'Estker, loue les airs touchants de Moreau, qui « ont fait, dit-il, un des plus grands agréments de la pièce. » Plus tard on trouva que le musicien méritait peu ces éloges2. Il n'en est pas moins vrai qu'à tort ou à raison il plut dans son temps. Le Roi, quelques jours après la première représentation d'Esther, lui donna deux cents pistoles d'argent comptant et deux cents écus de pension 3.