‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 294 sur 493 · Tome IV, p. 206 et · texte numérisé non relu

Tome IV, p. 206 et

2. Histoire de Louvois, par M. Camille Rousset, 2e partie, tome II, p. 262.

3. Correspondance générale de Mme de Maintenon , tome III , p. 3c6.

NOTICE

Loirvois avait dit quelque chose de semblable à ces vers d'Esther dans la première scène de l'acte III :

✓ Il sait qu'il me doit tout, et que pour sa grandeur J'ai foulé sous les pieds remords, crainte, pudeur.

Et pourtant croirons-nous que Louis XIV eût aimé à entendre dire qu'il avait confié une partie de son pouvoir à des mains impitoyables? Lui aurait-on bien fait sa cour en flétrissant par de si dures paroles une politique que lui-même, après tout, avait approuvée et adoptée? Un ministre qui, malgré ses ennemis, était maintenu dans sa place, et restait encore si puissant , était-il un homme qu'on osât représenter devant toute la cour comme digne du gibet? Sachant qu'il avait déplu à Mme de Maintenon, Racine put bien se tenir éloigné de lui; mais tant de haine, de telles insultes seraient d'autant plus inexplicables, qu'il avait eu autrefois à se louer de sa bienveillance 1 .

On fut trop ingénieux dans les commentaires, dans les applications; il y en eut même de telles qu'on ne peut plus dire celles-là douteuses, mais impossibles, et évidemment contraires aux intentions de l'auteur. Dans ce vers :

Et le Roi trop crédule a signé cet édit,

on vit l'édit de la révocation 2. La proscription des Juifs par Aman était la proscription des huguenots par Louvois; une femme née de la race persécutée était, comme autrefois Esther, l'épouse aimée du Roi. De là ces vers qui volèrent de bouche en bouche, et que l'on a attribués au baron de Breteuil :

Racine, cet homme excellent, Dans l'antiquité si savant,

1. Voyez la lettre de Racine à Boileau, en date du 24 août 1687.

2. Il est fort étonnant que les éditeurs des OEuvres de Racine (1807), avec le commentaire de la Harpe (voyez leurs Additions sur Esther), aient pu supposer que l'intention de Racine avait été , en effet , de fane allusion par ce vers à l'édit qui avait révoqué celui de Nantes, et de « prendre ouvertement la défense des opprimés, » c'est-à-dire des huguenots.

ESTHER

Des Grecs imitant les ouvrages, Nous peint sous des noms empruntés Les plus illustres personnages Qu'Apollon ait jamais chantés.

Sous le nom d'Aman le cruel Louvois est peint au naturel, Et de Vasthi la décadence Nous retrace un portrait vivant De ce qu'a vu la cour de France A la chute de Montespan.

La persécution des Juifs,

De nos huguenots fugitifs

Est une vive ressemblance ;

Et l'Esther qui règne aujourd'hui

Descend de rois dont la puissance

Fut leur asile et leur appui.

Pourquoi donc, comme Assuérus, Notre roi, comblé de vertus, N'a-t-il pas calmé sa colère?

Je vais vous le dire en deux mots :

Les Juifs n'eurent jamais affaire A jésuites ni dévots.

Ce n'était certes pas la tragédie d'Esther, c'était l'histoire sainte elle-même qui présentait le miroir aux coupables, et avait raconté d'avance les crimes permis par Louis XIV, encouragés par son ministre1. Quant à Racine, si, en reprodui-

i . M. Édouard Fcurnier, dans les notes de sa comédie de Racine à Uzès} p. 94, parle d'une édition que les protestants donnèrent de la tragédie (VEsther, en 1689, à Neuchâtel, chez Jean Pistorius, et où il était dit, dans un avertissement des éditeurs, que le sujet de cette pièce a un grand rapport avec l'état présent de l'Eglise réformée ; que « Ton y voit clairement un triste récit de la dernière persécution ; » enfin, que c< le lecteur pourra faire aisément une application des personnages d' Assuérus et d'Aman. » La citation de cette édition, que nous n'avons pas rencontrée, est curieuse. Mais nous pensons qu'il eût mieux valu se contenter de ce renseignement intéressant , et ne pas dire, à la même page, « qu'Esther avait été une protestation pour les victimes de la révocation de l'édit de Nantes, » et que « Mme de

NOTICE

sant les récits de la Bible, il songea à quelque persécution, si en faisant entendre ce conseil :

Rois, chassez la calomnie,

il ne put s'empêcher de songer au temps présent, ses regards se portèrent du côté de Port-Royal, qui avait ses jeunes et tendres fleurs par le sort agitées, et, comme d'autres avant nous l'ont dit, dans Arnauld peut-être son Mardochée inflexible1. Il semble même qu'on surprend sa préoccupation dès le second vers de son prologue :

Je descends dans ce lieu, par la Grâce habité.

Mais il faisait là comme ces peintres à qui il est arrivé de cacher, pour leur propre satisfaction, quelques noms chéris dans des replis de draperies presque inaccessibles aux regards de la foule. Il put avoir ses allégories secrètes : les seules qu'il ait voulu rendre transparentes, et qui restent incontestables, sont celles qui, sous les traits des jeunes Israélites, représentent les enfants de Saint-Cyr; sous ceux d'Esther, Mme de Maintenon. Voilà ce qui fut compris et accepté de tout le monde. On sait comment Boileau, docile à un conseil que lui avait donné Racine2, a loué dans sa dixième satire Mme de Maintenon :

J'en sais une chérie et du monde et de Uieu, Humble dans les grandeurs, sage dans la fortune, Qui gémit, comme Esther, de sa gloire importune3.

Dans l'épitaphe de Mme de Maintenon par l'abbé Vertot, elle est appelée : « Une autre Esther dans la faveur; » et dans

Maintenon avait inspiré à Racine l'idée de cette sublime supplique, la seule qu'elle pût faire entendre au Roi en leur faveur. j> Les protestants de Neuchâtel étaient dans leur droit en tirant à eux la tragédie de Racine; mais eux-mêmes, sans doute, n'imaginaient pas que la leçon qu'ils voulaient y trouver et la condamnation de leurs persécuteurs eussent été dans les intentions de Mme de Maintenon et de Racine.

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