‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 293 sur 493 · Souvenirs de Mme de Caylus, p · texte numérisé non relu

Souvenirs de Mme de Caylus, p

2. Cette phrase très-nette servirait peut-être d'explication à une phrase entortillée par laquelle débute, dans le Mercure galant (lettre du 3i janvier 1689), le compte rendu des représentations d'Esther . • « Il y a des temps et des raisons pour toutes choses, et elles sont souvent blâmées ou estimées, suivant qu'on a égard à l'un et à l'autre dans ce que l'on fait, et qu'on se sert de tout ce qui en peut faire valoir l'exécution. Tout cela se rencontre dans la tragédie d'Esther, qui a été représentée depuis peu de jours à Saiut-Cyr. » Cet obscur début n'était-il pas un peu sournois ?

NOTICE

tion et de l'exécution. La comédie représentait en quelque sorte la chute de Mme de Montespan et l'élévation de Mme de Maintenon. Toute la différence fut qu'Esther étoit un peu plus jeune et moins précieuse en fait de piété. L'application qu'jon lui faisoit du caractère d'Esther, et de celui de Vasthi à Mme de Montespan, fit qu elle ne fut pas fâchée de rendre public un divertissement qui n'avoit été fait que pour Ja communauté et pour quelques-unes de ses amies particulières. Le Roi en revint charmé : les applaudissements que Sa Majesté donna augmentèrent encore ceux du public. Enfin l'on y porta un degré de chaleur qui ne se comprend pas; car il n'y eut ni petit ni grand qui n'y voulût aller; et ce qui devoit être regardé comme une comédie de cornent devint l'affaire la plus sérieuse de la cour. Les ministres, pour faire leur cour en allant à cette comédie, quittoient leurs affaires les plus pressées.... Tout le monde crut toujours que cette comédie étoit allégorique, qu'Assuérus étoit le Roi, que Vasthi, qui étoit la femme concubine détrônée, paroissoit pour Mme de Montespan. Esther tomboit sur Mme de Maintenon, Aman représentoit M. de Louvois, mais il n'y étoit pas bien peint, et apparemment Racine n'avoit pas voulu le marquer 1 . »

Il semblerait qu'il fût dans la destinée du sujet dUEsther transporté sur notre théâtre d'y paraître, suivant l'expression de Mme de la Fayette, allégorique. On avait autrefois reconnu, dans la tragédie de la Perfidie d Aman, mignon et favori du roi Assuérus, la catastrophe du maréchal d'Ancre. Quoique la tragédie de Racine ne parût pas dans des circonstances qui dussent lui donner le même à-propos, nous voyons par le témoignage de Mines de Caylus et de la Fayette combien on y supposa de secrètes intentions. Le poète les y avait-il toutes mises? Non, sans aucun doute. Parmi les malignes interprétations du public, il y en a qui sont au moins douteuses. Racine, qui devait beaucoup à Mme de Montespan, ne se fût pas fait beaucoup d'honneur en lui reprochant, dans sa disgrâce,

1. Mémoires de la cour de France, pour les années 1688 et 1689, par Mme la comtesse de la Fayette, à Amsterdam, chez Jean -Frédéric Bernard, M.DCC.XXXI, p. 126-130.

ESTHER

supportée alors avec dignité, les fautes de son ancien orgueil, et l'on admettra difficilement que, par cette indiscrète allusion au règne de la favorite, il eût espéré être agréable à Louis XIV, ou même à Mme de Maintenon , qui ne croyait pas apparemment occuper la place de Mme de Montespan. La Beaumelle s'est amusé à faire confirmer par Mme de Maintenon elle-même l'interprétation des vers sur Vasthi. Il lui fait dire, dans une lettre adressée à une certaine Mme de Fontenay :

Non, depuis la disgrâce De l'altière Vasthi, dont j'occupe la place,

je n'eus jamais un plaisir égal à celui que je ressens aujourd'hui. » Mais cette lettre est apocryphe, comme on peut le voir dans la Correspondance générale de Mme de Maintenon, publiée par M. Lavallée1. Le peu d'ailleurs que Racine dit de Vasthi avait naturellement, on pourrait presque dire nécessairement place dans sa tragédie, et est conforme à l'Ecriture ou aux explications de plusieurs de ses interprètes. Quant à Louvois, Mme de la Fayette nous paraît parler sérieusement, quand elle dit peu vraisemblable que Racine eût voulu le marquer. On sait, il est vrai, que vers ce temps les rapports de ce ministre avec Mme de Maintenon étaient, comme le dit le biographe moderne de Louvois2, « devenus froids, gênés, difficiles. » Il y a plus : nous avons une lettre de Mme de Maintenon, celle-ci d'une authenticité incontestée, qu'elle écrivit à l'abbesse de Fontevrault le 27 septembre 1691, peu de jours après la mort de Louvois, et dans laquelle, appliquant au nouvel Aman un vers ftEsther qu'elle semblait regarder comme prophétique, elle dit : « Il ne fit que passer et n'étoit déjà plus3. » Enfin ce qui paraîtrait peut-être à quelques personnes accréditer encore le soupçon d'une allusion cherchée par Racine, c'est que son fils lui-même a recueilli , mais toutefois sans vouloir s'en porter garant, cette tradition que

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