SCÈNE IIP
ESTHER, MARDOGHÉE , ÉLISE, le Choeur.
ESTHER
Quel profane en ce lieu s'ose avancer vers nous ? 1 5 5
Que vois-je ? Mardochée? O mon père, est-ce vous?
Un ange du Seigneur, sous son aile sacrée,
A donc conduit vos pas et caché votre entrée 2 ?
Mais d'où vient cet air sombre, et ce cilice affreux,
1. Dans les éditions de 1702, I7l3, 1722, 1723 (Cologne), et dans celle de Luneau de Boisjermain (176S), l'acte II commence à cette scène.
2. Le poète devait nécessairement mettre en présence Mardochée et Esther. Mais on aurait trouvé tout à fait invraisemblable que Mardochée eût pu s'introduire dans l'appartement de la Reine, si Esther ne s'en était étonnée ellemême, et si elle n'avait expliqué par une faveur divine une apparition si inattendue. Pour échapper à une grande difficulté, on ne pouvait faire choix d'un moyen qui parût mieux dans le véritable esprit de cette histoire sacrée : dignus vindice nodus. Un auteur de nos anciens mystères qui, dans le même sujet, aurait eu ici la même idée, n'aurait pas manqué de nous montrer l'ange du Seigneur conduisant Mardochée par la main. Racine a indiqué discrètement l'intervention miraculeuse par une simple interrogation d'Esther, qui laisse au spectateur l'impression de la possibilité de cette intervention, mais ne le contraint pas à l'imaginer sous une forme définie. — Voyez ci-après, vers 232,
ESTHER
Et cette cendre enfin qui couvre vos cheveux4 ? 1 60 Que nous annoncez- vous?
MARDOCHÉE
O Reine infortunée !
O d'un peuple innocent barbare destinée ! Lisez, lisez l'arrêt détestable, cruel.
Nous sommes tous perdus, et c'est fait d'Israël.
ESTHER
Juste ciel ! tout mon sang dans mes veines se glace2. 1 6 5
MARDOCHÉE
On doit de tous les Juifs exterminer la race.
Au sanguinaire Aman nous sommes tous livrés.
Les glaives, les couteaux sont déjà préparés.
Toute la nation à la fois est proscrite.
Aman, l'impie Aman, race d'Amalécite 3, 170
r . « Quae cum audisset Mardochseus . scidit vestiraenta sua , et indutus est oc sacco, spargens cinerem capiti. » [Esther, iv, i.) — Le sac, qu'il a sans doute paru à Racine trop difficile de faire entrer dans notre langue poétique , a été remplacé dans ses vers par le cilice ; on a critiqué cette expression comme trop moderne. Voyez cependant Jérémie, chapitre vr, verset 26, dans la Vulgate. Avant Racine, Montchrestien avait dit dans son Aman (acte III) :
Nous avons vu, Madame, objet vraiment piteux, Mardochée en état triste et calamiteux . . . . Ayant le chef grison de poussière couvert — Son dos étoit chargé d'une poignante haire.
Et dans le poème héroïque d' Esther (chant I) on lit ce vers sur les Hébreux :
Ils se couvrent de cendre, ils vêtent le cilice.
Ce n'était pas, suivant M. Coquerel, un cilice, une haire que les Juifs revêtaient dans leur deuil ; a c'était, dit-il, une sorte de sac en étoffe grossière de poil de chèvre, qui recouvrait le haut du corps, descendait jusqu'aux genoux et ne s'ouvrait qu'aux épaules pour admettre les bras. L'usage était de déchirer ce vêtement du cou à la poitrine, et quelquefois même j jsqu'à la ceinture. »
2. Le même vers est dans la tragédie de Phèdre, acte I, scène in, vers 270.
3. On lit dans le Livre d'Esther (m, 1 et 10) qu'Aman était fils d'Amadath de la race d'Agag : « filium Amadathi, qui erat de stirpe Agag. » Le roi des Amalécites qui tomba vivant entre les mains de Saiil , et fut épargné par lui contre l'ordre de Dieu, se nommait Agag. Aussi l'historien Josèphe (livre XI des Antiquités judaïques , chapitre vi, 5) dit-il qu'Aman était de race amalécite : 'A/Aavvjv §s 'A//.a«?a0ou fièv vlàv, ro yévos $è 'AyMÀYjxiryj'j. Cependant au chapitre xvi, 10, du Livre d'Esther, on parle d'Aman comme d'un Macédonien de