ACTE 1, SCÈNE III
A pour ce coup funeste armé tout son crédit ;
Et le Roi, trop crédule, a signé cet édit*.
Prévenu contre nous par cette bouche impure,
Il nous croit en horreur à toute la nature2.
Ses ordres sont donnés; et dans tous ses Etats, i 7 5
Le jour fatal est pris pour tant d'assassinats.
Cieux, éclairerez-vous cet horrible carnage?
Le fer ne connoîtra ni le sexe ni l'âge 3 ;
Tout doit servir de proie aux tigres, aux vautours;
cœur et de race : animo et gente Macedo. Saci , dans son explication du chapitre m du Livre d'Esther, croit que l'on peut résoudre la difficulté en supposant « qu'Aman était descendu d'Agag du côté de son père ou de sa mère, et était Macédonien de l'autre côté. » Mais M. J. Oppert [Commentaire du livre d'Esther, p. 11) est d'avis que le nom de H aman trahit une origine médoperse, et que les Septante traduisent à tort l'hébreu Agagi par MaxsJwi/, le. Macédonien. » Il ajoute : « Nous savons maintenant par les inscriptions de Khorsabad que le pays d'Agag composait réellement une partie de la Médie. » Ne peut-on répondre qu'au chapitre xvi, verset 10, du Livre d'Esther, il n'est pas dit seulement qu'Aman était Macédonien, mais qu'il était « étranger au sang des Perses, alienusque a Persai uni sanguine? » Au surplus, l'autorité de Josèphe et des plus anciens interprètes du Livre d'Esther suffit pour justifier Racine, qui appelle ici Aman race d? Amalécite, et ailleurs (vers 1086 et 1096) un Thrace, un Scythe. Voyez plus bas la note du vers 8g5.
1 . On peut comparer ces vers de du Ryer (Esther, acte IV, scène 1) :
mari) . Il faut mourir, Esther, si le ciel favorable N'achève par vos mains une œuvre mémorable. Déjà le fer est prêt qui doit trancher vos jours.
Des Juifs la perte est arrêtée.
thamar Pour ce grand dessein
Le Roi donne sa voix, son pouvoir et sa main.
1. Dans la lettre du Roi envoyée par Aman aux gouverneurs des provinces, la nation juive est accusée d'être en révolte contre tout le genre humain : « unarn « gentem rebellera adversus omne hominum genus. » [Esther, xm, 5.)
3. « Jussimus ut quoscumque Aman monstraverit , cum conjugibus ac
<c liberis deleantur. » (Esther, xm, 6.) <c Missœ sunt (litterse) per cursores « Régis ad universas provincias, ut occiderent atque delerent omnes Ju- « dœos, a puero usque ad senem , parvulos et inulieres, uno die. » (Ibidem, Ht, l3.)
On doit ensevelir dans le même naufrage
Les vieillards, les enfants, et tout sexe et tout âge,
Et sans considérer le mérite et le rang ,
En étouffer la race et l'éteindre en leur sang .
(Du Ryer, Esther, acte IV, scène 1.)
ESTHER
Et ce jour effroyable arrive dans dix jours. i 8 c
ESTHER
0 Dieu, qui vois former des desseins si funestes, As- tu donc de Jacob abandonné les restes ?
UNE DES PLUS JEUNES ISRAELITES
Ciel ! qui nous défendra, si tu ne nous défends ?
MARDOCHEE.
Laissez les pleurs, Esther, à ces jeunes enfants.
En vous est tout l'espoir de vos malheureux frères. 1 8 5
Il faut les secourir1. Mais les heures sont chères :
Le temps vole, et bientôt amènera le jour
Où le nom des Hébreux doit périr sans retour2.
Toute pleine du feu de tant de saints prophètes,
Allez, osez au Roi déclarer qui vous êtes 3. 190
ESTHER
Hélas ! ignorez-vous quelles sévères lois
Aux timides mortels cachent ici les rois ?
Au fond de leur palais leur majesté terrible
Affecte à leurs sujets de se rendre invisible ;
Et la mort est le prix de tout audacieux 1 9 5
Qui sans être appelé se présente à leurs yeux,
Si le Roi dans l'instant, pour sauver le coupable,
Ne lui donne à baiser son sceptre redoutable.
1 . Dans V Esther de du Ryer (acte IV, scène i) , Mardochée dit à Esther :
L'infortune des Juifs, leurs douleurs et leurs craintes Ont besoin de secours , et non pas de vos plaintes. Ce n'est pas les aider que de craindre pour eux, Et c'est agir pour vous d'aider ces malheureux.
2. « Le nom qui périt » est une expression fréquente dans les livres saints ; « 11 fera périr leurs noms sous le ciel, » disperdet nomina eorum sub cœlo, dit le Deuléronome, vu, 24. — Dans les Psaumes, on lit : Quando morietur, et yeribit nomen ejus ? a Quand mourra-t-il , et quand son nom périra-t-il ? » (xl, 6.) Voyez aussi le Psaume cvin, i3.
3. Mardochée, dans le Livre d'Esther, iv, 8, fait avertir Esther qu'elle doit aller trouver le Roi et intercéder pour son peuple : a Ut intraret ad Regem et « deprecaretur eum pro populo suo. »