‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 339 sur 493 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

Dans ce cœur malheureux enfonce mille traits; 460 Et toute ma grandeur me devient insipide, Tandis que le soleil éclaire ce perfide.

HYDASPE

Vous serez de sa vue affranchi dans dix jours : La nation entière est promise aux vautours.

AMAN

Ah ! que ce temps est long à mon impatience ! 465

C'est lui, je te veux bien confier ma vengeance,

C'est lui qui, devant moi refusant de ployer,

Les a livrés au bras qui les va foudroyer.

C'étoit trop peu pour moi d'une telle victime 1 :

La vengeance trop foible attire un second crime. 470

Un homme tel qu'Aman, lorsqu'on l'ose irriter,

Dans sa juste fureur ne peut trop éclater.

Il faut des châtiments dont l'univers frémisse ;

Qu'on tremble en comparant l'offense et le supplice;

Que les peuples entiers dans le sang soient noyés. 4 1 5

Je veux qu'on dise un jour aux siècles eifrayés :

« Il fut des Juifs, il fut une insolente race ;

Répandus sur la terre, ils en couvroient la face ;

Un seul osa d'Aman attirer le courroux,

Aussitôt de la terre ils disparurent tous. » 480

HYDASPE

Ce n'est donc pas, Seigneur, le sang amalécite Dont la voix à les perdre en secret vous excite ?

1. « Et pro nihilo duxit in unum Mardochseum mittere manus suas : au- <t dierat enim quod esset gentis Juda?a? , magisque voluit omnem Judaeorum, a qui erant in regno Assueri, perdere nationem. » [Esther, m, 6.) — Haman parle ainsi dans V Esther de du Ryer (acte I, scène m) :

Il faut qu'avecque lui sa nation périsse.... Je veux par mes raisons persuader au Roi De purger son Etat de ce peuple sans foi, De le faire passer par le fer et la flamme,

De ne rien épargner de cette engeance infâme

A mon cœur, à mes yeux

Un seul Juif a rendu tous les Juifs odieux.

EST H ER

AMAN

Je sais que descendu de ce sang malheureux,

Une éternelle haine a dû m'armer contre eux ;

Qu'ils firent d'Amalec un indigne carnage; 485

Que jusqu'aux vils troupeaux, tout éprouva leur rage ;

Qu'un déplorable reste à peine fut sauvé 1 .

Mais, crois-moi, dans le rang où je suis élevé,

Mon âme, à ma grandeur toute entière attachée,

Des intérêts du sang est foiblement touchée. 490

Mardochée est coupable ; et que faut-il de plus ?

Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus :

J'inventai des couleurs; j'armai la calomnie;

J'intéressai sa gloire ; il trembla pour sa vie.

Je les peignis puissants, riches, séditieux ; 495

Leur dieu même ennemi de tous les autres dieux.

« Jusqu'à quand souffre-t-on que ce peuple respire,

Et d'un culte profane infecte votre empire ?

Etrangers dans la Perse, à nos lois opposés2,

Du reste des humains ils semblent divisés, 5 00

N'aspirent qu'à troubler le repos où nous sommes,

Et détestés partout, détestent tous les hommes*.

Prévenez, punissez leurs insolents efforts ;

De leur dépouille enfin grossissez vos trésors. »

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