‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 4 sur 493 · Gazette du 6 mai · texte numérisé non relu

Gazette du 6 mai

MITHRIDATE

Monseigneur le Dauphin et de Madame laDauphine, vinrent. . . . ici voir Monsieur et Madame. Il y eut d'abord un bal dans la galerie qui a été peinte par Pierre Mignard , et ensuite une collation dans le salon. On descendit dans les jardins ; et, après le souper, les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne représentèrent la tragédie de Mithridate de Jean Racine. » Le Mercure galant donne d'assez amples détails sur cette fête du 9 mai. Après avoir décrit la galerie de Mignard , le bal et le souper, qui commença à neuf heures et dura une grande heure et demie , le gazetier continue ainsi : « Après quoi toute la cour passa chez Madame, où l'Hôtel de Bourgogne joua le Mithridate de M. Racine, avec la petite comédie du Deuil 1 Le lieu qui devoit servir de théâtre étoit préparé dans l'ancien salon. Des paravents d'une très-grande beauté, entre lesquels étoient des guéridons d'argent, portant des girandoles garnies de bougies , faisoient la décoration de ce théâtre. Entre chaque guéridon on voyoit des pots remplis de toutes sortes de fleurs avec des vases et des cuvettes d'argent. Au fond du théâtre il y avoit une manière d'amphithéâtre dressé dans la grande croisée qui regarde Paris. Cet amphithéâtre étoit plein de girandoles garnies de bougies, de vases et d'autres ouvrages d'argent remplis de fleurs. » C'était, comme on le voit, une représentation fort semblable à celle du 4 mai 1673, donnée dans le même lieu, et où brillait déjà la même profusion de fleurs avec les mêmes cuvettes d'argent. Ces petits détails ne sont peut-être pas tout à fait insignifiants. Nous y trouvons, mieux que dans beaucoup de dissertations, une explication sensible de ce que, parmi tant de beautés plus hautes et plus durables, les tragédies de Racine ont parfois de trop élégant, de trop pompeux, de trop galant : jouées au milieu de ce luxe royal, en présence du Roi et de tous ces grands seigneurs et de ces grandes dames de la cour, dont on peut lire la trèslongue liste dans le Mercure , elles paraissent dans leur véritable cadre; et l'on reconnaît combien les tableaux du peintre étaient en harmonie avec tout ce qui les entourait.

D'après le registre de la Grange, Mithridate fut joué cette

1. C'est une comédie en un acte, en vers, de l'acteur Hauteroche. Elle n'était pas nouvelle alors. Elle est de 1662.

NOTICE

même année 1680, le 4 décembre, à Saint-Germain; en 1681, à Fontainebleau, pendant les représentations qui y furent données du 28 juillet au 3 septembre; en iJ588j à Saint-Germain, le 3 1 janvier ; à Fontainebleau, où les comédiens avaient été appelés le 11 octobre; en 1684, le a5 septembre, à Chambord; en i685, le i5 juin, à Versailles. Mais la mention la plus intéressante, à cause de la réflexion qui l'accompagne, est celle que nous lisons dans le Journal de Dangeau du dimanche 5 novembre 1684, à Fontainebleau : « Le soir il y eut comédie françoise ; le Roi y vint, et l'on choisit Mithridate, parce que cest la comédie qui lui plaît le plus. » Nul doute que Dangeau, chroniqueur minutieusement exact, n'ait ici parlé à bon escient. Nous croyons que la prédilection que Louis XIV montrait pour cette tragédie doit s'expliquer par la grandeur d'âme toute royale qu'il y trouvait. En effet, si l'action de Mithridate est vive et touchante , si la figure de Monime est une des plus suaves, une des plus chastement belles que Racine ait créées, cependant, envisagée de ce côté, il y aurait eu de la part du Roi quelque singularité de goût à mettre cette tragédie audessus des autres chefs-d'œuvre du même poète. Racine avait ; mêlé à l'histoire un roman plein de charme et d'intérêt , surtout pour ceux qui, n'étant pas éclairés, comme de Visé, par la malveillance, ne cherchaient pas trop curieusement si les passions pouvaient avoir ce langage, et, pour ainsi dire, cette forme, à la cour de Mithridate. Mais ce roman, dans sa pensée, était assurément l'accessoire; tout, nous l'avons déjà fait remarquer, devait être subordonné, dans la pièce, à un grand souvenir de l'histoire. Aussi dit-il dans sa préface que l'action de sa tragédie est la mort de Mithridate, et se plaît-il à rappeler qu'une des scènes qui y ont le plus réussi est celle où le Roi expose son dessein de passer en Italie. Voilà par quel côté Louis XIV, nous n'en doutons pas, admirait surtout la pièce. Un autre roi, qu'on soupçonnera moins encore que lui d'avoir été beaucoup touché par les amours de Monime et de Xipharès, Charles XII, avait une semblable préférence pour la même tragédie, ainsi que l'atteste Voltaire : « De toutes les tragédies françaises, dit-il1, Mithridate était

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