SCÈNE V
MITHRIDATE, MONIME
MITHRIDATE
Enfin j'ouvre les yeux , et je me fais justice. 1 o 3 5
C'est faire à vos beautés un triste sacrifice , Que de vous présenter, Madame , avec ma foi , Tout l'âge et le malheur que je traîne avec moi. Jusqu'ici la fortune et la victoire mêmes Cachoient mes cheveux blancs sous trente diadèmes. Mais ce temps-là n'est plus. Je régnois , et je fuis. Mes ans se sont accrus ; mes honneurs sont détruits; Et mon front , dépouillé d'un si noble avantage , Du temps, qui Ta flétri, laisse voir tout l'outrage. D'ailleurs mille desseins partagent mes esprits : 1045 D'un camp prêt à partir vous entendez les cris ; Sortant de mes vaisseaux , il faut que j'y remonte. Quel temps pour un hymen qu'une fuite si prompte , Madame ! Et de quel front vous unir à mon sort , Quand je ne cherche plus que la guerre et la mort? io5o Cessez pourtant, cessez de prétendre à Pharnace. Quand je me fais justice , il faut qu'on se la fasse *. Je ne souffrirai point que ce fils odieux , Que je viens pour jamais de bannir de mes yeux , Possédant une amour qui me fut déniée 2 , 1 o 5 5
1. A ce vers, qui a été l'objet de critiques grammaticales, comme contenant, contrairement à la règle de Vaugelas, un pronom relatif [la) qui se rapporte à un nom sans article, Louis Racine compare à propos cette phrase, qui est de Pascal, dans sa XIVe Lettre provinciale sur V Homicide : a Elle [l'Église) leur
défend (à ses enfants) de se faire justice à eux-mêmes ; et c'est par son
esprit que les rois chrétiens ne se la font pas, dans Î2S crimes mêmes de lèsemajesté au premier chef. » — Voyez en outre les Lexiques de Malherbe, de Corneille et de Mme de Sévigné.
1. Louis Racine dit avoir lu dans une ancienne édition : destinée, au lieu de
MITHRIDATE
Vous fasse des Romains devenir l'alliée.
Mon trône vous est dû. Loin de m'en repentir,
Je vous y place même , avant que de partir ,
Pourvu que vous vouliez qu'une main qui m'est chère ,
Un fils , le digne objet de l'amour de son père i 1060
Xipharès , en un mot , devenant votre époux ,
Me venge de Pharnace, et m'acquitte envers vous
MONIME
Xipharès ! lui , Seigneur ?
MITHRIDATE
Oui, lui-même, Madame.
D'où peut naître à ce nom le trouble de votre âme ? Contre un si juste choix qui peut vous révolter ? 1 o 6 5 Est-ce quelque mépris qu'on ne puisse dompter? Je le répète encor : c'est un autre moi-même , Un fils victorieux , qui me chérit, que j'aime , L'ennemi des Romains, l'héritier et l'appui D'un empire et d'un nom qui va renaître en lui; 1070 Et quoi que votre amour ait osé se promettre , Ce n'est qu'entre ses mains que je puis vous remettre.
MONIME
Que dites-vous? O ciel! Pourriez-vous approuver....
Pourquoi , Seigneur, pourquoi voulez-vous m'éprouver ?
Cessez de tourmenter une âme infortunée. r 07 5
Je sais que c'est à vous que je fus destinée;
Je sais qu'en ce moment, pour ce nœud solennel,
La victime, Seigneur, nous attend à l'autel.
Venez.
MITHRIDATE
Je le vois bien : quelque effort que je fasse , Madame, vous voulez vous garder à Pharnace. 1080
déniée. Cette ancienne édition est celle d'Amsterdam, de 1698; mais c'est là une faute d'impression, et non une véritable variante.