‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 54 sur 493 · ACTE IV, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE IL

Heureux si je pouvois, avant que m'immoler , 1225 Percer le traître cœur qui m'a pu déceler !

MONIME

Hé bien ! Seigneur, il faut vous le faire connaître. Ne cherchez point ailleurs cet ennemi , ce traître ; Frappez : aucun respect ne vous doit retenir. J'ai tout fait; et c'est moi que vous devez punir. :2 3o

XIPHARÈS

Vous !

MONIME

Ah ! si vous saviez , Prince , avec quelle adresse Le cruel est venu surprendre ma tendresse ! Quelle amitié sincère il affectoit pour vous ! Content, s'il vous voyoit devenir mon époux ! Qui n'auroit cru...? Mais non, mon amour plus timide Devoit moins vous livrer à sa bonté perfide. Les Dieux qui m'inspiroient , et que j'ai mal suivis, M'ont fait taire trois fois par de secrets avis 1 . J'ai dû continuer; j'ai dû dans tout le reste....

I. Mlle Clairon dans ses Mémoires , p. 58 et 59, raconte comment elle s'y était prise pour justifier d'avance par son jeu l'exactitude de ce vers : « Dans l'acte précédent , dit-elle , où Mithridate fait avouer à Monime son secret , il est impossible de trouver plus de deux réticences. J'ai consulté toutes les éditions de Racine : toutes disent trois; toutes les actrices auxquelles j'ai vu jouer ce rôle disaient trois; toutes les recherches que j'ai faites m'ont assurée que Mlle Lecouvreur disait trois. Quoique deux soit un peu plus sourd que trois, il fait également la mesure du vers, et n'en détruit point l'harmonie. Il était à présumer que Racine avait eu des raisons pour préférer l'un à l'autre ; mais nulle tradition ne m'éclairait ; il ne m'appartenait pas de corriger un si grand homme; je ne pouvais pas non plus me soumettre à dire ce que je regardais comme une faute. J'imaginai de suppléer à la troisième réticence par un jeu de visage. Dans le couplet où Mithridate dit (acte III, scène v, vers 1087 et 1088) :

Servez avec son frère, Et vendez aux Romains le sang de votre père ,

je m'avançai avec la physionomie d'une femme qui va tout dire et je fis à

l'instant succéder un mouvement de crainte qui me défendait de parler. Le public, qui n'avait jamais vu ce jeu de théâtre , daigna me donner, en l'approuvant, le prix de toutes mes recherches. »

MIÏHRIDATE.

Que sais-je enfin ? j'ai dû vous être moins funeste ; 1240 J'ai dû craindre du Roi les dons empoisonnés, Et je m'en punirai, si vous me pardonnez.

XIPHARÈS

Quoi? Madame , c'est vous, c'est l'amour qui m'expose ?

Mon malheur est parti d'une si belle cause ?

Trop d'amour a trahi nos secrets amoureux ? 1245

Et vous vous excusez de m1 avoir fait heureux?

Que voudrois-je de plus? glorieux et fidèle,

Je meurs. Un autre sort au trône vous appelle.

Consentez-y , Madame ; et sans plus résister ,

Achevez un hymen qui vous y fait monter. 1 2 5 o

MONIME

Quoi ? vous me demandez que j'épouse un barbare Dont l'odieux amour pour jamais nous sépare ?

XIPHARÈS

Songez que ce matin , soumise à ses souhaits , Vous deviez l'épouser, et ne me voir jamais.

MONIME

Et connoissois-je alors toute sa barbarie ? 1 2 5 5

Ne voudriez-vous point qu'approuvant sa furie ,

Après vous avoir vu tout percé de ses coups ,

Je suivisse à l'autel un tyrannique époux ,

Et que dans une main de votre sang fumante

J'allasse mettre , hélas ! la main de votre amante? 1260

Allez : de ses fureurs songez à vous garder,

Sans perdre ici le temps à me persuader :

Le ciel m'inspirera quel parti je dois prendre.

Que séroit-ce, grands Dieux! s'il venoit vous surprendre?

Que dis-je? on vient. Allez. Courez. Vivez enfin; 1265

Et du moins attendez quel sera mon destin.

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