ACTE IV, SCENE IV
Vous osez à mes yeux rappeler le passé ,
Vous m'accusez encor, quand je suis offensé. i3io
Je vois que pour un traître un fol espoir vous flatte.
À quelle épreuve , ô ciel , réduis-tu Mithridate ?
Par quel charme secret laissé-je retenir
Ce courroux si sévère et si prompt à punir?
Profitez du moment que mon amour vous donne ; i 3 1 5
Pour la dernière fois, venez, je vous l'ordonne.
N'attirez point sur vous des périls superflus ,
Pour un fils insolent que vous ne verrez plus.
Sans vous parer pour lui d'une foi qui m'est due,
Perdez-en la mémoire , aussi bien que la vue; i3îo
Et désormais sensible à ma seule bonté ,
Méritez le pardon qui vous est présenté.
MONIME
Je n'ai point oublié quelle reconnoissance , Seigneur, m'a dù ranger sous votre obéissance. Quelque rang où jadis soient montés mes aïeux , i 3a 5 Leur gloire de si loin n'éblouit point mes yeux. Je songe avec respect de combien je suis née Au-dessous des grandeurs d'un si noble hyménée; Et malgré mon penchant et mes premiers desseins Pour un fils , après vous le plus grand des humains , Du jour que sur mon front on mit ce diadème1, Je renonçai, Seigneur, à ce prince, à moi-même. Tous deux d'intelligence à nous sacrifier, Loin de moi, par mon ordre, il couroit m'oublier. Dans l'ombre du secret ce feu s'alloit éteindre ; 1 3 3 5 Et même de mon sort je ne pouvois me plaindre, Puisqu'enfin , aux dépens de mes vœux les plus doux , Je faisois le bonheur d'un héros tel que vous.
Vous seul , Seigneur, vous seul , vous m'avez arrachée
I, Var. Du jour qu'on m'imposa pour vous ce' diadème. (1673-87) J. Racine, iii 6
MITHRIDATE
A cette obéissance où j'étois attachée ; i 340
Et ce fatal amour dont j'avoîs triomphé,
Ce feu que dans l'oubli je croyois étouffé ,
Dont la cause à jamais s'éloignoit de ma vue ,
Vos détours l'ont surpris, et m'en ont convaincue.
Je vous l'ai confessé, je le dois soutenir. 1 34 5
En vain vous en pourriez perdre le souvenir ;
Et cet aveu honteux , où vous m'avez forcée ,
Demeurera toujours présent à ma pensée.
Toujours je vous croirois incertain de ma foi ;
Et le tombeau, Seigneur, est moins triste pour moi 1 3 5o
Que le lit d'un époux qui m'a fait cet outrage ,
Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage,
Et qui me préparant un éternel ennui ,
M'a fait rougir d'un feu qui n'étoit pas pour lui.
MITHRIDATE
C'est donc votre réponse? et sans plus me complaire , Vous refusez l'honneur que je voulois vous faire? Pensez-y bien. J'attends, pour me déterminer.
MONIME
Non, Seigneur, vainement vous croyez m' étonner. Je vous connois : je sais tout ce que je m'apprête , Et je vois quels malheurs j'assemble sur ma téte ; 1 3 60 Mais le dessein est pris : rien ne peut m'ébranler *.
1 . Mlle Clairon signale ce passage comme un de ceux qui dans le rôle de Monime lui avaient coûté le plus d'efforts et demandé le plus d'étude : « Mon grand plaisir était de me proposer à moi-même les plus grandes difficultés ; je les trouvai dans ces vers :
Non, Seigneur, vainement vous voulez m'étonner.
Je vous commis : je sais tout ce que je m'apprête,
Et je vois quels malheurs j'assemble sur ma tête;
Mais le dessein est pris : rien ne peut m'ébranler.
Jugez-en, puisqu'ainsi je vous ose parler,
Et m'emporte au delà de cette modestie
Dont jusqu'à ce moment je n'étois pas sortie, etc.
La douceur de mes sons et l'ensemble le plus modeste faisaient le contraste le plus frappant avec la valeur que je mettais aux mots que j'ai soulignés et la fermeté qui se peignait sur mon visage. » (Mémoires, p. 93 et 94.)