‹ Œuvres; (volume 3)Chapitre 272 sur 394 · DE RACINE A M. VITART · texte numérisé non relu

DE RACINE A M. VITART

[A Usez,] du 17* janvier [1662*].

Je ne fais qu'arriver d'une lieue et demie d'ici, où j'étois allé promener; car il est impossible de demeurer longtemps dans la chambre par le beau temps qu'il fait en ce pays. Les plus beaux jours que vous donne le printemps ne valent pas ceux que l'hiver nous laisse,

5. Claude Racine, contrôleur au grenier à sel de la Ferté-Milon, ïié en 1620.

6. Catherine Sconin, fille de Pierre Sconin, dont il est parlé quelques lignes plus haut, sous le nom de Voncle Sconin^ et de Françoise Lefebvre. Elle épousa, au commencement de 1667, Antoine Vitart, et fut mariée en secondes noces, en 1687, à Joseph de Malortique. Elle mourut en 17 16, âgée de soixante-douze ans.

Lettre 20. — i. Nous n'avons pas l'autographe de cette lettre, mais nous l'avons revue sur une copie de Louis Racine, que nous a communiquée M. Auguste de Naurois. Cette copie diffère du texte que Louis Racine a fait imprimer, en l'altérant beaucoup, suivant sa coutume. On verra plus loin que, commencée le 17 janvier, la lettre a été continuée le a/j-

LETTRES

~ et jamais le mois de mai ne vous paroît si agréable, que Test ici le mois de janvier.

Le soleil est toujours riant,

Depuis qu'il part de l'Orient

Pour venir éclairer le monde, Jusqu'à ce que son char soit descendu dans l'onde. La vapeur des brouillards ne voile point les cieux ; Tous les matins, un vent oÉGcieux

En écarte toutes les nues :

Ainsi nos jours ne sont jamais couverts;

Et dans le plus fort des hivers,

Nos campagnes sont revêtues

De fleurs et d'arbres toujours verts.

Les ruisseaux clairs et murmurants Ne grossissent point en torrents :

Ils respectent toujours leurs rives , Et leurs nayades fugitives, Sans sortir de leur lit natal, Errent paisiblement, et ne sont point captives Sous une prison de cristal.

Nos oiseaux ne sont point forcés, De se cacher ou de se taire, Et leurs becs n'étant pas glacés, Ils chantent à leur ordinaire, Et font l'amour en liberté Autant l'hiver comme l'été.

Enfin, lorsque la nuit a déployé ses voiles,

La lune, au visage changeant,

Paroît sur un trône d'argent,

Tenant cercle avec les étoiles :

Le ciel est toujours clair tant que dure son cours, Et nous avons des nuits plus belles que vos jours.

J'ai fait une assez longue pause en cet endroit, parce que, lorsque j'écrivois ces vers il y a huit jours, la chaleur de la poésie m'emporta si loin, que je ne m'aper-

LETTRES

eus pas que le temps se passoit et qu'il étoit trop tard ~ pour porter mes lettres à Fordinaire. Je recommence aujourd'hui, 24. de janvier, à vous écrire; mais il est arrivé un assez plaisant changement; car en relisant mes vers, je reconnois qu'il n'y en a pas un de vrai : il ue cesse de pleuvoir depuis trois jours, et l'on diroit que le temps a juré de me faire mentir. J'aurois autant de sujet de faire une description du mauvais temps, comme j'en ai fait une du beau; mais j'ai peur que je ne m'engage encore si avant, que je ne puisse achever cette lettre que dans huit jours, auquel temps peut-être le ciel se sera remis au beau : je n'aurois jamais fait. Cela m'apprend que cette maxime est fort vraie :

La vita al fin^ il di loda la sera^.

Nous ne sommes qu'à quatre lieues de Marnas, et nous avons ici près un gentilhomme d'Avignon qui se

fait fort d'être parent de M. de Luynes. Il s'appelle

Je viens de l'oublier : je vous le manderai une autre fois. C'est peut-être lui qui a profité de cette succession dont j'ai ouï parler autrefois; mais comme vous dites, il faut attendre que j'aie été à Avignon. J'irai ce carnaval. Je vous remercie de la peine que vous avez prise pour notre feu de joie ^. Messieurs d'Usez en sont fort glorieux et vous en remercient en corps. C'est bien la plus maudite ville du monde. Ils ne travaillent à autre chose qu'à se tuer tous tant qu'ils sont, ou à se faire pendre les uns et les autres. Il y a toujours ici des commissaires : cela est cause que je n'y veux faire aucune connoissance, parce qu'en faisant un ami, je m'attire-

2. « Louez la vie à la fin, et le jour le soir. » (Pétrarque, Rime^ farte canzcne J, Nel dolce tempo^ vers 3i, édition de Venise, 1741.)

3. Sans doute parce qu'il en avait fait insérer la description dans la Gazette. Voyez ci-dessus, p. 480, note i3 de la lettre 17,

LETTRES

1 66a l'^is cent ennemis. Ce n'est pas qu'on ne m'en ait pressé plusieurs fois, et qu'on ne [me] soit venu solliciter, moi indigne, de venir dans les compagnies; car on a trouvé mon ode chez une dame de la ville, et on est venu me saluer comme auteur; mais tout cela ne sert de rien, mens immota manet'*. Je n'aurois jamais cru être capable d'une si grande solitude, et vous-même n'aviez jamais espéré cela de ma vertu.

Je passe tout le temps avec mon oncle, avec saint Thomas et avec Virgile ; je fais force extraits de théologie, et quelques-uns de poésie : voilà comme je passe le temps, et ne m'ennuie pas, surtout quand j'ai reçu quelque lettre de vous : elle me sert de compagnie pendant deux jours.

Mon oncle a toute sorte de bons desseins pour moi ; mais il n'en a point encore d'assuré, parce que les affaires du chapitre sont encore incertaines. J'attends toujours un démissoire. Cependant il m'a fait habiller de noir depuis les pieds jusqu'à la tête. La mode de ce pays est de porter un drap d'Espagne qui est fort beau, et qui coûte vingt- trois livres. Il m'en a fait faire un habit; j'ai maintenant la mine d'un des meilleurs bourgeois de la ville. Il attend toujours l'occasion de me pourvoir de quelque chose, et ce sera alors que je tâcherai de payer une partie de mes dettes si je puis; car je ne puis rien faire avant ce temps. Je me remets devant les yeux toutes les importunités que vous avez reçues de moi ; j'en rougis à l'heure que je vous parle : eruhuit puer^ salm res est^ . Mais mes affaires n'en vont

4. «Mon âme demeure inébranlable. (Virgile, Éndide, livre ÏV, vers 449.)

5. « L'enfant a rougi, tout est sauvé. » (Térence, Jdelphes, acte IV, scène v, vers 647.) — Racine a ajouté puer, qui n'est pas dans le texte.

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pas mieux, et cette sentence est bien fausse, si ce n'est que vous vouliez prendre cette rougeur pour reconnoissance de tout ce que je vous dois, dont je me souviendrai toute ma vie.

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