A sa grand'mère Mme Racine (Marie des Moulins
LETTRES. 467 3o. — DE RACINE A l'aBBÉ LE VASSEUR.
A Uzés, le 16. mai 1662.
Je vous écrivis par le dernier ordinaire*, et ainsi ne faites pas tant valoir l'obligation que je vous ai de ce que vous m'avez écrit deux fois de suite; car, Dieu merci, aucune de vos lettres n'est demeurée sans réponse; et quand cela seroit arrivé cette fois-ci, je crois que je ne vous en devrôis pas beaucoup de ce côté-là : vos lettres n'ont pas toujours suivi les miennes de si près. Après tout, je vous suis tout à fait obligé de toutes les nouvelles que vous m'avez mandées de la province qui est vers la Marne ^. Ce n'est pas que je sois si sot que de croire tout ce que vous dites à mon avantage. Vous me mettez sans doute en meilleure posture que je ne suis dans les esprits de ce pays-là. Quand je dis cela, je n'entends pas parler de M. Poignant; car après les marques qu'il a données de T affection qu'il avoit pour moi, il ne me siéroit pas bien d'en douter. Vous m'en avez mandé des particularités trop assurées, et I vous ne sauriez croire con quanîo contentamiento acabe de leer esta carta^ j quantas vezes^ en aqiiella hora \rnesma^ la holui a leer^ . Je puis dire que ce témoignage [de son amitié m'a touché plus que toutes les choses du I monde. Vous croyez bien que ce n'étoit pas quelque
Lettre 3o (revue sur l'autographe, conservé à la Bibliothèque impériale). — i. La lettre dont parle Racine s'est perdue, si toutes les précédentes sont bien datées.
2. Racine avait d'abord écrit : ce sur la Marne. » Cette « province vers la Marne » est celle où se trouve la Ferté-Milon et Château-Thierry. Racine veut plus probablement parler de Château- Thierry.
3. Cette fin de phrase espagnole signifie littéralement : « avec quelle satisfaction j'ai achevé de lire cette lettre, et que de fois^ dans cette même heure, je me suis remis à la lire. »
LETTRES
intérêt bas qui me dominoil*; mais cela m'a fait reconnoître qu'une belle amitié étoit en effet ce qu'il y avoit au monde de plus doux; et il me semble que cette connoissance que je suis aimé d'une personne me consoleroit dans toutes les plus cruelles disgrâces. Ce n'est pas que je souhaite le moins du monde qu'on en vienne à de si tristes effets, et je me flatte même que l'amitié que vous et M. Vitart avez pour moi, n'est pas moins forte que celle de M. Poignant, parce que je sens bien en moi-même que je vous suis très-fortement attaché, et le quolibet m'assure de ce côté-là : Si vis amnri^ ama . Je suis ravi que vous ayez fait une si belle connoissance avec lui, parce qu'il est bon que vous vous connoissiez l'un l'autre; et il n'en est pas des amis comme des maîtresses; car bien loin d'avoir la moindre jalousie, au contraire, ce m'est bien de la joie que vous soyez aussi bons amis l'un avec l'autre, comme je crois l'être avec vous deux.
Quoique je me plaise beaucoup de causer avec vous, je ne le puis pas faire néanmoins fort au long; car j'ai eu cette après-dînée une visite qui m'a fait perdre tout le temps que j'avois envie de vous donner. C'étoituni jeune homme de cette ville, fort bien fait, mais passionnément amoureux. Vous saurez qu'en ce pays-ci on ne voit guère d'amours médiocres : toutes les passions y sont démesurées, et les esprits de cette ville, qui| sont assez légers en d'autres choses, s'engagent plus fortement daj[is leurs inclinations qu'en aucun autre pays
4. Poignant aimoit beaucoup Racine, et disoit sans cesse qu'î: lui laisseroit tout son bien. 11 le fit en effet son héritier, mais à Scj mort tout le bien se trouva mangé ; Racine, par reconnoissance j acquitta les frais de la maladie et ceux de l'enterrement. {Note di V édition de 1807.)