DE RACINE A M. VITART
A Uzés, le 25. juillet [1662].
Depuis vous avoir adressé la lettre que j'écrivois à M. de la Fontaine, j'en ai reçu deux des vôtres, dont la dernière m'a extrêmement consolé, voyant que vous preniez quelque part à l'affliction où j'étois de la trahison de D. Cosme. Nous n'avons point encore reçu de ses nouvelles, au moins mon oncle ; car pour moi, je n'en attends plus de lui, étant bien résolu de ne lui plus écrire de ma vie. Son silence étonne son frère, qui attendoit de merveilleux effets de sa conduite pour l'affaire d'Ouchie. Je lui montrai une partie de votre lettre,
Lettre 36. — i. Revue sur l'autographe, conservé à la Bibliothèque impériale.
LETTRES
et il fut assez surpris de voir que M. Sconin eût tant fait de bruit pour rien. Néanmoins je n ai pas encore osé lui reparler d'une résignation, parce que j'ai peur qu il ne me croie intéressé. Cependant il devroit bien s'imaginer que je ne suis pas venu si loin pour ne rien gaigner; mais je lui ai tant témoigné jusqu'ici de soumission et d'ouverture de cœur, qu'il a cru que je voudrois vivre longtemps avec lui de la sorte sans avoir aucune intention sur son bénéfice, et je voudrois bien qu'il eût toujours cette opinion-là de moi. J'épie tous les jours les occasions de lui faire faire quelque chose en ma faveur. Pour Monsieur FEvéque, il n'y a rien à faire auprès de lui : il donne à ses gens le peu de bénéfices qui vaquent ici, et mon oncle auroit de la peine à lui en demander le moindre. Depuis quelques semaines, le bruit avoit couru en ce pays que Monsieur d'Uzés seroit archevêque de Paris, et j'ai vu une de ses lettres où il mandoit lui-même à mon oncle que le Roi avoit jeté la vue sur lui, et en avoit parlé en des termes fort obligeants; mais nous avons su que c'étoit Monsieur de Rhodez^. On dit que le jansénisme est étrangement menacé.
Je suis fort alarmé de votre refroidissement avec Monsieur l'Abbé. Quoiqu'il ne m'en eût rien mandé dans ses lettres, j'avois pourtant bien reconnu quelque changement. Cela m'affligeroit au dernier point, si je ne savois bien que votre amitié est trop forte pour demeurer longtemps refroidie, et que vous êtes trop généreux l'un et l'autre pour ne pas passer par-dessus de petites choses qui pourroient avoir causé cette mésintelligence. Je souhaite ardemment que cet accord se fasse au plus tôt.
2. Hardouin de Beaumont de Péréfixe, évêque de Rhodez depuis l'année 1648, fut nommé archevêque de Paris le 3o juin 1662. Son prédécesseur, Pierre de Marca, était mort la veille (29 juin). Voyez notre tome IV, p. 532
LETTRES
Te 6 2 ^yc'^ bonté de m'en mander la nouvelle, dès que vous le pourrez faire ; car je mourrois de déplaisir si vous rompiez tout à fait, et je pourrois bien dire comme Chimène :
La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau^.
Mais vous n'en viendrez pas jusqu'à cette extrémité : vous êtes trop pacifiques tous deux.
Il m'a témoigné qu'il soubaitoit que j'écrivisse à Mlle Lucrèce, et qu'elle-même m'en sauroit quelque gré. D'abord, j'ai eu peur que vous ou Mlle Vitart ne m'en voulussiez mal dans ce mécbant contre-temps; mais comme je ne crois pas votre querelle de longue durée, je le satisferai au premier voyage. D'ailleurs, j'ai bien de la peine à croire que Mlle Vitart ait la moindre curiosité de voir quelque cliose de moi, puisqu'elle ne m'en a rien témoigné depuis plus de six mois. Vous savez bien vous-même que les meilleurs esprits se trouveroient embarrassés s'il leur falloit toujours écrire sans recevoir de réponse ; car à la fin on manque de sujet.
Je vous aurois écrit les deux derniers voyages ; mais j'ai toujours accompagné mon oncle, qui alloit voir faire la moisson dans toutes leurs terres.
Je me réjouis beaucoup que vous en ayez une si belle à Moloy*; mais je m'attriste déjà de ce que vous y allez, dans l'appréhension où je suis de ne recevoir que bien rarement de vos nouvelles ; car si je n'en recevois point, je languirois étrangement ici. Vos lettres me donnent courage et m'aident à pousser le temps par l'épaule, comme on dit en ce pays. La moisson a été belle,