DE RACINE A BOILEAU. ^gg
A Luxembourg, ce 24. mai [1687].
s Votre lettre m'auroit fait beaucoup plus de plaisir si
Il les nouvelles de votre santé eussent été un peu meilleures. Je vis M. Dodart * comme je venois de la recee voir, et la lui montrai. Il m'assura que vous n'aviez aucun lieu de vous mettre dans l'esprit que votre voix ne reviendra point, et me cita même quantité de gens qui sont sortis fort heureusement d'un semblable accident. Mais, sur toutes choses, il vous recommande de ne point faire d'effort pour parler, et, s'il se peut, de n'avoir commerce qu'avec des gens d'une oreille fort subtile ou qui vous entendent à demi-mot. Il croit que le sirop d'abricot vous est fort bon, et qu'il en faut prendre quelquefois de pur, et très-souvent de mêlé avec de l'eau, en l'avalant lentement et goutte à goutte; ne point boire trop frais, ni de vin que fort trempé ; du reste vous tenir l'esprit toujours gai. Voilà à peu près le conseil que M. Menjot ^ me donnoit autrefois^.
Et guérir tous les maux les plus invétérés ;
Mais quand je lis ces vers par votre onde inspirés, ! Il me paroît, admirable fontaine,
I Que vous n'eûtes jamais la vertu d'Hippocrène. »
Ces Ters sont donnés par Berriat-Saint-Prix, au tome II des OEavres de Boileau^ p. 4^^, parmi les épigrammes (n^ xvin). Il ne dit pas qu'ils soient extraits d'une lettre à Racine.
Lettre 62 (revue sur l'autographe, conservé à la Bibliothèque j impériale). — i. Denis Dodart, né en i634, mort le 5 novembre j 1707- Il était médecin de la princesse de Conti, fille du Roi. On sait qu'il fut lié d'amitié avec Racine, Antoine Arnauld et tous les solitaires de Port-Royal. Saint-Simon [Mémoires^ tome XV, p. 3 19) l'appelle « très-savant et fort saint homme. » Son fils Clande-Jean- Baptiste Dodart fut premier médecin de Louis XV.
2. Antoine Menjot, né vers i6i5, mort en 1696, docteur de l'école de Montpellier. Il eut une charge de médecin du Roi. j 3. Il (Racine) racontoit, quand il vouloit rire, qu'un médecin lui
55o LETTRES.
M. Dodart approuve beaucoup votre lait d'ânesse, mais beaucoup plus encore ce que vous dites de la vertu moliniste. Il ne la croit nullement propre à votre mal, et assure même qu'elle y seroit très-nuisible. Il m'ordonne presque toutes les mêmes choses pour mon mal de gorge, qui va toujours son même train, et il me con seille un régime qui peut-être me pourra guérir dans deux ans, mais qui infailliblement me rendra dans deux mois de la taille dont vous voyez qu'est M. Dodart luimême*. M. Félix étoit présent à toutes ces ordonnances, qu'il a fort approuvées , et il a aussi demandé des remèdes pour sa santé, se croyant le plus malade de nous trois. Je vous ai mandé qu'il avoit visité la boucherie de Châlons. Il est, à l'heure que je vous parle, au marché, où il m'a dit qu'il avoit rencontré ce matin des écrevisses de fort bonne mine. Le voyage est prolongé de trois jours, et on demeurera ici jusqu'à lundi prochain^. Le prétexte est la rougeole de M. le comte de Toulouse ; mais le vrai est apparemment que le Roi a pris goût à sa conquête, et qu'il n'est pas fâché de
ayant défendu de boire du vin, de manger de la viande, de lire et de s'appliquer à la moindre chose, ajouta : « Du reste, réjouissezvous. » {Note de Louis Racine.)