DE BOILEAU A RACINE
A Moulins, i3« août [1687].
Mon médecin a jugé à propos de me laisser reposer deux jours, et j'ai pris ce temps pour venir voir Moulins, où j'arrivai hier au matin, et d'où je m'en dois retourner aujourd'hui au soir. C'est une ville très-marchande et très-peuplée, et qui n'est pas indigne d'avoir un trésorier de France comme vous \ Un M. de Cham-
12. <c Voici que la voix elle-même aussi manque à Mœris : les loups ont vu Mœris les premiers. » (Virgile, églogne ix, vers 53 et 54-)
Lettre 72 (revue sur l'autographe, conservé à la Bibliothèque impériale). — i. Racine était trésorier de France en la généralité de Moulins depuis l'an 1674. Voyez ci-dessus, p. 626. la note 11 de la lettre 5o.
LETTRES
blain, ami de M. l'abbé de Sales ^, qui y est venu avec moi, m'y donna hier à souper fort magnifiquement. Il se dit grand ami de M, de Poignant, et connoît fort votre nom, aussi bien que tout le monde de cette ville, qui s'honore fort d'avoir un magistrat de votre force, et qui lui est si peu à charge ^. Je vous ai envoyé, parle dernier ordinaire, une très-longue déduction de ma maladie, que M. Bourdier mon médecin écrit à M. Fagon : ainsi vous en devez être instruit à l'heure qu'il est parfaitement. Je vous dirai pourtant que, dans cette relation, il ne parle point de la lassitude de jambes et du peu d'appétit : si bien que tout le profit que j'ai fait jusqu'ici à boire des eaux, selon lui, consiste à un éclaircissement de teint, que le hâle du voyage m'avoit jauni plutôt que la maladie ; car vous savez bien qu'en partant de Paris je n'avois pas le visage trop mauvais, et je ne vois pas qu'à Moulins, où je suis, on me félicite fort présentement de mon embonpoint. Si j'ai écrit une lettre si triste à ma sœur, cela ne vient point de ce que je me sente beaucoup plus mal qu'à Paris , puisqu'à vous dire le vrai, tout le bien et tout le mal mis ensemble , je suis environ au même état que quand je partis; mais dans le chagrin de ne point guérir, on a quelquefois des moments où la mélancolie redouble, et je lui ai écrit dans un de ces moments. Peut-être dans une autre lettre verra-t-elle que je ris : le chagrin est comme une fièvre, qui a ses redoublements et ses suspensions.
La mort de M. de Saint-Laurent est tout à fait édifiante : il me paroît qu'il a fini avec toute l'audace d'un philosophe et toute F humilité d'un chrétien. Je suis persuadé qu'il y a des saints canonisés qui n'étoient
2. Voyez ci-dessus, p. 56o, note 6 de la lettre 65; et p. Syg, note 5 de la lettre 71.