Estlier , acte III, scène 1, vers
2. Un malade plein de religion, et aussi éclairé, ne demande point si la chose est permise; il peut dire seulement que si elle étoit permise, la douleur l'y forcerait : c'est peut-être ce que M. de Valincour a voulu dire. ( Note de L. Bacine.)
3. Les sentiments de Jean-Baptiste Racine pour Valincour étaient
Vt2 MÉMOIRES SUR LA VIE
mais la vérité en a davantage, et je suis obligé, en pareille occasion , de dire qu'il s'est trompé . Tous ceux qui venoient consoler le malade etoient d'autant plus édifiés de sa patience, qu'ils connoissoient la vivacité de son caractère. Tourmenté pendant trois semaines d'une cruelle sécheresse de langue et de gosier, il se contentoit de dire : a J'offre à Dieu cette peine : puisse-t-elle expier le plaisir que j'ai trouvé souvent aux tables des grands! » Un prêtre de Saint-André-des-Arcs1, son confesseur depuis longtemps, le soutenoit par ses exhortations; et M. l'abbé Boileau, chanoine de Saint- Honoré2, y venoit joindre les. siennes.
J'étois souvent dans la chambre d'un malade si cher; et ma mémoire me l'appelle les fréquentes lectures de piété qu'il me faisoit faire auprès de son lit, dans les livres à ma portée. Il pria M. Rollin de veiller sur mon éducation, quand je serois en âge de profiter de ses leçons; et M. Rollin a eu dans la suite cette bonté.
Lorsqu'il fut persuadé que sa maladie finiroit par la mort, il chargea mon frère d'écrire une lettre à M. de Cavoie pour le prier de solliciter le payement de ce qui lui étoit dû de sa pension, afin de laisser quelque argent comptant à sa famille. Mon frère fit la lettre, et vint la lui lire : « Pourquoi, lui dit-il, ne demandez-vous pas aussi le payement de la pension de Boileau? Il ne faut point nous séparer. Recommencez votre lettre; et faites connoître à Boileau que j'ai été son ami jusqu'à la mort. » Lorsqu'il lui fit son dernier adieu, il se leva sur son lit, autant
loin d'être les mêmes, comme on peut le voir par sa lettre à son frère du 6 novembre [i~42]> que nous publions dans cette édition.
i. Ce n'était donc pas exactement , comme le dit Mme de Maintenon, dans sa lettre à Mme de la Maisonfort, un prêtre de sa paroisse. Mais Racine avait été longtemps sur la paroisse Saint-Andrédes-Arcs.
2. Jean-Jacques Boileau, chanoine de la collégiale de Saint-Honoré à Paris. Nous a^ns déjà averti de ne pas confondre l'abbé Charles Boileau, prédicateur de Louis XI\ , avec Jacques Boileau , frère de Despréaux. Il ne faut confondre ni avec l'un ni avec l'autre le chanoine de Saint-Honoré. Celui-ci était un ami de Port-Royal , le directeur de du Guet, le conseiller du cardinal de Noaillcs, dont il avait toute la confiance.
que pouvoit lui permettre le peu de forces qu'il avoit, et lui dit, en l'embrassant : « Je regarde comme un bonheur pour moi de mourir avant vous. *
On s'étoit enfin aperçu que cette maladie étoit causée par un abcès au foie; et quoiqu'il ne fût plus temps d'y apporter remède, on résolut de lui faire l'opération. Il s'y prépara avec une grande fermeté, et en même temps il se prépara à la mort. Mon frère s'étant approché pour lui dire qu'il espéroit que l'opération lui rendroitla vie : « Et vous aussi, mon fils, lui répondit-il, voulez- vous faire comme les, médecins, et m'amuser? Dieu est le maître de me rendre la vie; mais les frais de la mort sont faits 1 . »
Il en avoit eu toute sa vie d'extrêmes frayeurs, que la religion dissipa entièrement dans sa dernière maladie : il s'occupa toujours de son dernier moment, qu'il vit arriver avec une tranquillité qui surprit et édifia tous ceux qui savoient combien il l'avoit appréhendé.
L'opération fut faite trop tard ; et trois jours après il mourut, le 21 avril 1699, âgé de cinquante-neuf ans et quatre mois2, après avoir reçu ses sacrements avec de grands sentiments de piété, et avoir recommandé à ses enfants beaucoup d'union entre eux, et de respect pour leur mère.
1. L. Racine aurait mieux fait de ne pas changer un seul mot aux paroles de son père, telles qu'elles lui avaient été transmises par son frère aîné, dont il avait consulté les souvenirs. Jean-Baptiste lui écrivait dans sa lettre du 6 novembre [1742] '• R H n'y a Pas un mot de -vrai dans ce que vous me mandez de l'exclamation de mon père sur la douleur. Jamais homme ne l'a plus crainte et même soufferte plus impatiemment; et jamais homme ne l'a reçue de la main de Dieu avec plus de soumission, si bien que quelques jours avant sa mort il me dit ces belles paroles, sur ce que je lui disois que tous les médecins espéroient de le tirer d'affaire : Ils diront ce qu'ils voudront, laissons-les dire; mais vous, mon Ris, voulez-vous me tromper, et vous entendez-vous avec eux? Dieu est le maître; mais je puis vous assurer que s'il me donnoit le choix ou de la vie ou de la mort, je ne sais ce que je choisirais : les frais en sont faits. Ce furent ses propres paroles. Jugez si c'est là le langage d'un homme qui succombe à la douleur. »
3. Les mots « et quatre mois » sont ajoutés dans Y Exemplaire corrigé.
i44 MEMOIRES SUR LA VIE
Il avoit depuis longtemps écrit ses dernières dispositions dans cette lettre, datée du 28 octobre i685 :
« Comme je suis incertain de l'heure à laquelle il plaira à Dieu de m'appeler, et que je puis mourir sans avoir le temps de déclarer mes dernières intentions, j'ai cru que je ferois bien de prier ici ma femme de plusieurs choses, auxquelles j'espère qu'elle ne voudra pas manquer, etc. i. »
Le reste de la lettre contient plusieurs legs pieux, et l'ordre de remettre à Roileau tous les papiers concernant l'histoire du Roi.
Avec cette lettre on trouva un testament, que je rapporte, quoique déjà inséré dans son éloge par M. Perrault2 :