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DF JEAN RACINF. i-,
prononcé par un jeune régent. Ce fut particulièrement contre ses tragédies que cet orateur, dont il est inutile de rapporter le nom, déclama d'une manière si passionnée, que le P. Rouhours, en l'absence de mon père, qui étoit à Versailles, alla trouver Boileau, et l'assura que non-seulement il désapprouvoit ce régent, mais qu'il avoit porté ses plaintes au Père recteur, demandant qu'on fit satisfaction à mon père. Roileau, édifie de la vivacité du P. Rouhours, en rendit compte à mon père, et en eut cette réponse, que je copie avec une grande satisfaction, parce qu'on y voit le chrétien ne pas faire attention aux offenses que reçoit le poète.
« A Versailles, le 4 avril 1696,
« Je suis très-obligé au P. Bouhours de toutes les honnêtetés qu'il vous a prié de me faire de sa part, et de la part de sa compagnie. Je n'avois point encore entendu parler de la harangue de leur régent ; et comme ma conscience ne me reprochoit rien à l'égard des jésuites, je vous avoue que j'ai été un peu surpris que l'on m'eût déclaré la guerre chez eux. Vraisemblablement ce bon régent est du nombre de ceux qui m'ont très-faussement attribué la traduction du Santolius pœnitens ; et il s'est cru engagé d'honneur à me rendre injure pour injure. Si j'étois capable de lui vouloir quelque mal, et de me réjouir de la forte réprimande que le P. Rouhours dit qu'on lui a faite, ce seroit sans doute pour m'avoir soupçonné d'être l'auteur d'un pareil ouvrage; car pour mes tragédies, je les abandonne volontiers à sa critique. Il y a longtemps que Dieu m'a fait la grâce d'être assez peu sensible au bien et au mal qu'on en peut dire, et de ne me mettre en peine que du compte que j'aurai à lui en rendre quelque jour.
« Ainsi, Monsieur, vous pouvez assurer le P. Rouhours et tous les jésuites de votre connoissance que, bien loin d'être fâché contre le régent qui a tant déclamé contre mes pièces de théâtre, peu s'en faut que je ne le remercie et d'avoir prêché une si bonne morale dans leur collège, et d'avoir donné lieu à sa compagnie de marquer tant de chaleur pour mes intérêts ; et qu'enfin, quand l'offense qu'il m'a voulu faire seroit plus grande, je l'oublierois avec la même facilité, en considération de tant d'autres pères dont j'honore le mérite, et surtout en
3a6 MÉMOIRES SUR LA VIE
considération du R. P. de la Chaise, qui me témoigne tous les jours mille bontés, et à qui je sacrifierois bien d'autres injures. Je suis, etc. »
La liaison des faits m'a empêché de parler de la perte que Roileau et mon père firent Tannée précédente1 de leur ami commun la Fontaine. Leurs sages instructions avoient beaucoup contribué à faire peu à peu naître en lui les grands sentiments de pénitence dont il fut pénétré les deux dernières années de sa vie. J'ai rapporté ailleurs8 de quelle manière la femme qui le gardoit malade reçut ces deux amis, qui alloient le voir dans le dessein de lui parler de Dieu. Autant il étoit aimable par la douceur du caractère, autant il l'étoit peu par les agréments de la société. Il n'y metloit jamais rien du sien, et mes sœurs, qui dans leur jeunesse l'ont souvent vu à table chez mon père, n'ont conservé de lui d'autre idée que celle d'un homme fort malpropre et fort ennuyeux. Il ne parloit point, ou vouloit toujours parler de Platon, dont il avoit fait une étude particulière dans la traduction latine. Il cherchoit à connoître les anciens par la conversation, et mettoit à profit celle de mon père, qui lui faisoit lire quelquefois des morceaux d'Homère dans la traduction latine. Iln'etoit pas nécessaire de lui en faire sentir les beautés, il les saisissoit : tout ce qui étoit beau le frappoit.Mon père le mena un jour à Ténèbres; et, s'apercevant que l'office lui paroissoit long, il lui donna, pour l'occuper, un volume de la Bible qui contenoitles Petits Prophètes. Il tombe sur la prière des Juifs dans Baruch ; et ne pouvant se lasser de l'admirer, il disoit à mon père : « C'était un beau génie que Baruch : qui étoit-il ?» Le lendemain, et plusieurs jours suivants, lorsqu'il rencontroit dans la rue quelque personne de sa connoissance, après les compliments ordinaires, il élevoit sa voix pour dire : « Avez- vous lu Baruch? C'étoit vin beau génie.»
Après avoir mangé son bien, il conserva toujours son caractère de désintéressement. Il entroit à l'Académie, et la barre étant tirée au bas des noms, il ne devoit pas, suivant l'usage, avoir part aux jetons de cette séance. Les académiciens, qui
i. Le i3 avril 1695.
a. Réflexions sur la poésie, chapitre v. [Note de L. Racine.)
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l'aimoient tous, dirent d'un commun accord qu'il falloit, en sa faveur, faire une exception à la règle : « Non, Messieurs, leur dit-il, cela ne seroit pas juste. Je suis venu trop tard, c'est ma faute, s Ce qui fut d'autant mieux remarqué, qu'un moment auparavant un académicien extrêmement riche, et qui, logé au Louvre , n'avoit que la peine de descendre de son appartement pour venir à l'Académie, en avoit entr'ouvert la porte, et ayant vu qu'il arrivoit trop tard, avoit refermé la porte, et étoit remonté chez lui. Une autre fois la Fontaine alla de trop bonne heure à l'Académie par une raison différente. Etant à table chez M. le Verrier1, il s'ennuie de la conversation, et se lève. On lui demande où il va ; il répond : <r A l'Académie. » On lui représente qu'il n'est encore que deux heures : « Je le sais bien, dit-il; aussi je prendrai le plus long. ><
Si je voulois rapporter plusieurs traits de son inconcevable simplicité, je m'écarterois dans une digression qui ne seroit pas ennuyeuse, mais qui deviendroit trop longue. Je n'en rapporterai que deux.
Le fait de M. Poignan, que M. l'abbé d'Olivet raconte dans son Histoire de l'académie française, est très-véritable. Ce M. Poignan, ancien capitaine de dragons, étoit de la Ferté- Milon, et, ami de mon père dès l'enfance*, le fit son héritier en partant pour sa première campagne. Il lui laissoit, par son testament, un petit bien qu'il avoit à la Ferté-Milon. Il mourut après avoir mangé ce bien ; et mon père paya les frais de sa maladie et de son enterrement par reconnoissance pour le testament. Voici comme j'ai entendu raconter l'affaire singulière qu'eut avec lui la Fontaine. Quelqu'un s'avise de lui demander pourquoi il souffre que M. Poignan aille chez lui tous les jours : « Eh! pourquoi, dit la Fontaine, n'y viendroit-il pas? C'est mon meilleur ami. — Ce n'est pas, répond-on, ce que dit le
i. Sur ce financier, homme d'esprit et grand ami de Boileau, voyez l'Histoire de la vie et des ouvrages de J. de la Fontaine par C. A. Walckenaer, i vol. in-8°, Paris, chez Nepveu et de Bure, M.DCCC.XXIV (3e édition), p. 34g. Parmi les lettres de Boileau, il y en a deux adressées à le Verrier en ijo3.
2. Poignan, ou plutôt Poignant, n'était pas seulement ami, mais parent de Racine. Il était cousin germain de Jeanne Sconin, mère de Racine. Voyez la Notice biographique, p. 37.
ta8 MÉMOIRES SFR LA VIE
public : nu prétend qu'il ne \a chez toi que pour Mine de la Fontaine. — Le public a tort; reprend-il; mais que Fautil que je fusse à cela? » On lui fait entendre qu'il faut demander satisfaction, l'epee à la main, à relui qui nous déshonore : » Eh bien! dit la Fontaine, je la demanderai. » Il va le lendemain, à quatre heures du matin, chez M. Poignan, et le trouve au lit: « Lève-toi, lui dit-il, et sortons ensemble. » Son ami lui demande en quoi il a besoin de lui, et quelle affaire pressée l'a rendu si matineux : « Je t'en instruirai , répond la Fontaine, quand nous serons sortis. » Poignan se lève, s'habille, sort avec lui, et le suit jusqu'aux Chartreux, en lui demandant toujours où il le mène : « Tu vas le savoir, » répondit la Fontaine, qui lui dit enfin, quand ils furent derrière les Chartreux : « Mon ami, il faut nous battre. » Poignan, surpris, lui demande en quoi il l'a offensé, et lui représente que la partie n'est pas égale : « Je suis un homme de guerre , lui dit-il, et toi tu n'as jamais tiré l'épée. — N'importe, dit la Fontaine , le public veut que je me batte avec toi. » Poignan, après avoir résisté inutilement, tire sonépée par complaisance, se rend aisément le maître de celle de la Fontaine, et lui demande de quoi il s'agit. « Le public prétend, lui dit la Fontaine, que ce n'est pas pour moi que tu viens tous les jours chez moi, mais pour ma femme. — Eh! mon ami, répond Poignan, je ne t'aurois pas soupçonné d'une pareille inquiétude, et je proteste que je ne mettrai plus les pieds chez toi. — Au contraire, reprend la Fontaine en lui serrant la main, j'ai fait ce que le public vouloit : maintenant je veux que tu viennes chez moi tous les jours, sans quoi je me battrai encore avec toi. »
Lorsque Mme de la Fontaine , ennuyée de vivre avec son mari, se fut retirée à Château-Thierry, Boileau et mon père dirent à la Fontaine que cette séparation ne lui faisoit pas honneur, et l'engagèrent à faire un voyage à Château-Thierry, pour s'aller réconcilier avec sa femme. Il part dans la voiture publique, arrive chez lui, et la demande. Le domestique, qui ne le connoissoit pas, répond que Madame est au salut. La Fontaine va ensuite chez un ami, qui lui donne à souper et à coucher, et le régale pendant deux jours. La voiture publique retourne à Paris; il s'y met, et ne songe plus à sa femme. Quand ses amis de Paris le revoient, ils lui demandent s'il est
DE JEAN RACINE. 52g
réconcilié avec elle : a J'ai été pour la voir, leur dit-il; mais je ne l'ai pas trouvée : elle étoit au salut. *
Mon père, de retour de l'armée, alloit souvent se délasser de ses fatigues dans le Tibur de son cher Horace. Boileau, ne sans fortune, comme il nous l'apprend dans ses vers, et comme son frère aîné l'avocat le dit dans cette épigramme sur un père qui laisse à ses enfants
Beaucoup d'honneur, peu d'héritage, Dont son fils l'avocat enrage,
Boileau, par les bienfaits du Roi, ménagés avec beaucoup d'économie, étoit devenu un poëte opulent1. Il fit, pour environ huit mille livres, l'acquisition d'une maison de campagne à Auteuil2; et ce lieu de retraite, dont il fut enchanté, le jeta les premières années dans la dépense. Il l'embellit, fit son plaisir d'y rassembler quelquefois ses amis, et y tint table. On juge aisément que ce qui faisoit chercher ses repas, c'étoit moins la chère, quoiqu'elle y fût bonne, que les entretiens. Ils rouloient toujours sur des matières agréables. Les conviés étoient charmés d'entendre les décisions de Boileau, qui n'étoient pas infaillibles quand il parloit de la peinture et de la musique, quoiqu'il prétendît s'y connoître. Il n'avoit ni pour la peinture des yeux savants, ni pour l'harmonie de la musique les mêmes oreilles que pour l'harmonie des vers; au lieu qu'il avoit un jugement exquis pour juger des ouvrages d'esprit : non qu'il ne fût capable, comme un autre, de se tromper; mais il se trompoit moins souvent qu'un autre. Il fut parmi nous comme le créateur du bon goût; ce fut lui, avec Molière, qui fit tomber tous les bureaux du faux bel-esprit. La protec-
i. « Il avait , dit M. Berriat-Saint-Prix , plus de dix mille cinq cents livres de rente , ce qui équivaut peut-être à une valeur double de notre temps. » ( OEuvres de Boileau, tome I, p. xxix. ) Le même éditeur de Boileau estime , d'après l'inventaire qui fut fait à la mort du poëte, que l'actif de sa succession était au moins de cent quatrevingt-cinq mille lixres. [Ibidem, ]>. xxx.)
2. Boileau avait acheté la maison cl' Auteuil le 10 août i685, au prix de huit mille livres, d'après l'acte de vente. Il la vendit le 2 janvier 1709 à M. le Verrier, dont on a parlé ci-dessus, p. 327. note 1 .
33o MEMOIRES SUR LA VIE
tion de l'hôtel de Rambouillet fut inutile à l'abbé Cotin , qui ne se releva jamais du dernier coup que Molière lui avoit porté l.
On n'osoit louer devant Boileau les ouvrages de Saint- Evremont, qui alors séduisoient encore plusieurs admirateurs : de pareils ouvrages, selon lui, ne dévoient pas vivre longtemps. Il ne parloit qu'avec éloge de ceux de la Bruyère , quoiqu'il le trouvât quelquefois obscur , et disoit qu'il s'étoit épargné le plus difficile d'un ouvrage en s'épargnant les transitions. Il assurait que Chapelle avoit acquis à bon marché sa réputation, et qu'excepté son petit Voyage, qui étoit excellent, le reste de ses ouvrages étoit médiocre.
La Pompe funèbre de Voiture, par Sarrasin, lui paroissoit le modèle d'un ingénieux badinage. Il prétendoit que la Conspiration de Valstein, par le même auteur, étoit un pur ouvrage d'imagination; que Sarrasin, qui n 'avoit eu aucuns mémoires, n'avoit voulu qu'imiter Salluste dans son Histoire de la conjuration de Catilina, à qui personne n'avoit moins ressemblé que Valstein, qui étoit fort honnête homme, et qui, après avoir servi fidèlement l'Empereur, périt par les artifices de quelques ennemis, qui firent croire à l'Empereur, dont ils gouvernoient l'esprit, que Valstein avoit voulu se faire roi de Bohème : ce qu'on n'a jamais pu prouver.
Boileau ne faisoit nul cas des Césars de Julien : non qu'il ne trouvât de l'esprit dans cette satire, mais il n'y trouvoît point de plaisanterie; et la fine plaisanterie étoit, selon lui, l'âme de ces sortes d'ouvrages. Par la même raison il condamnoit des Dialogues de morts où le sérieux lui paroissoit régner : <c Lucien, disoit-il, plaisante toujours. »
Il détestoit la basse plaisanterie. J'ai déjà assez fait connoître son animosité contre Scarron : •> Votre père, me dit-il un jour, avoit la foiblesse de lire quelquefois le Virgile travesti, et de rire; mais il se cachoit bien de moi. »
Il étoit ami de M. Dacier, ce qui ne l'empêchoit pas d'en critiquer les traductions : « Il fuit les Grâces, disoit-il, et les Grâces le fuient. » Et mon père, en parlant des ouvrages que M. et Mme Dacier donnoient au public comme ouvrages com-
i . Dans le rôle de Trissotin des Femmes savantes.
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muns, faits par eux deux, disent « que, dans leurs productions d'esprit, Mme Dacier étoit le père ». »
Boileau disoit de M. Dacier, en parlant de la traduction d'Horace, qu il avoit trouvé le secret de morfondre un poëte plein de feu, et il appeloit les révélations de M. Dacier certains endroits que le commentateur explique d'une façon singulière *.
Rien ne montre mieux le cas que les auteurs faisoient du suffrage de Boileau que la deux cent dix-septième lettre de Bayle, dans laquelle il écrivit à un ami : « Vous m'apprenez que mon Dictionnaire n'a point déplu à M. Despréaux ; c'est un bien si grand, c'est une gloire si relevée, que je navois garde de l'espérer. Il y a longtemps que j'applique à ce grand homme un éloge plus étendu que celui que Phèdre donne à Esope : Nariîemunctx, natura numquam cui potuit verba darr%. Il me semble aussi que l'industrie la plus artificieuse des auteurs ne peut le tromper : à plus forte raison ai-je dû voir que je ne
I. Ce mot que L. Racine attribue à son père pourrait faire croire que celui-ci est l'auteur de l'épigramme où la même raillerie est nmée :
Quand Dacier et sa femme engendrent de leurs corps , Et que de ce beau couple il naît enfants , alors Madame Dacier est la mère ; Mais quand ils engendrent d'esprit , Et font des enfants par écrit.
Madame Dacier est le père.
Mais, si cela était, Boileau l'aurait su, et il croyait ces vers de l'abbé Tallemant : <r Pour ce qui est , écrivait-il à Brossette ( 12 mars 1707), de l'épigramme contre M. et Mme Dacier, je ne sais ce que c'est, et ils sont tous deux mes amis Peut-être est-ce une épigramme où l'on veut faire entendre que Mme Dacier est celle qm porte le grand chapeau dans les ouvrages qu'ils font ensemble, et qui y a la principale part. Supposé que cela soit, je vous dirai que je l'ai vue, et qu'elle m'a paru très-abominable. On l'attribue positivement a M. l'abbé Tallemant. » , ,
2. Ceci, depuis les mots : « Boileau disoit de M. Dacier..., » a ete ajouté dans l'Exemplaire corrigé. L. Racine y répète ce que l'on trouve dans le Bolœana, p. 26 et 27.
3. oc Qui a le nez fin, et à qui la nature n'a jamais pu en donner à garder. » 'Fables de Phèdre, livre III, fable ni.)
33a MEMOIRES SUR LA VIE
surprendrai pas son suffrage, en compilant bonnement et à l'allemande, et sans me gêner beaucoup sur le choix, une grande quantité de choses. Mon Dictionnaire me paroît, à son égard, un vrai voyage de caravane, où l'on fait vingt ou trente lieues sans trouver un arbre fruitier ou une fontaine1. » Personne n'a mieux jugé de ce Dictionnaire que Bayle lui-même. Boileau lisoit parfaitement ses vers, et étoit attentif, en les lisant, à la contenance de ses auditeurs, pour apprendre dans leurs yeux les endroits qui les frappoient davantage. Il eut un jour dans M. le premier président de Harlai un auditeur immobile, qui, après la lecture de la pièce, dit froidement : « Voilà de beaux vers s. » La critique la plus vive l'eût moins irrité que cet éloge. Il s'en vengea en mettant dans sa onzième satire ce portrait qu'il commençoit toujours, quand il le lisoit, par cet hémistiche :
En vain ce faux Caton5, etc.
Mon père ayant obtenu pour mon frère aîné la survivance de la charge de gentilhomme ordinaire de Sa Majesté, le produisit à la cour, et eut dessein de l'attacher à la connoissance des affaires étrangères, sous la protection de M. de Torcy. Mon frère fut chargé de portera M. de Bonrepaux, ambassadeur de France en Hollande, les dépêches de la cour, et recommandé particulièrement par M. de Torcy à cet ambassadeur. Après son départ, la maison fut comme celle de Tobie après le départ du fils. Ce n'étoient qu'inquiétudes sur la santé du voyageur et
i. Cette lettre (à M. Marais, 2 octobre 1698) aie numéro 167, et non 2iy, dsinsles Lettres choisies deBayle(M.DCC.XIV, 3. vol. in-ia).
2. Cette anecdote est dénaturée dans le Bolxana, p. 125. Il y est dit que la lecture de Boileau fut faite à Baille , et que l'auditeur dédaigneux dont le poète s'est vengé était un grand seigneur.
3. Satire XI, vers 37-42. Au lieu de : « En vain ce faux Caton..., » le texte imprimé porte :
« En vain ce misanthrope, aux yeux tristes et sombres. »
On peut voir deux admirables portraits du premier président de Harlai dans les Mémoires de Saint-Simon : l'un au tome I, p. 142 et i43 ; l'autre au tome V, p. 38o. Ils sont d'un pinceau plus énergique, mais conforment l'exactitude du portrait fait par Boileau.
DE JEA>» RACINE. 333
sur sa conduite. Ces alarmes paternelles remplissent les lettres que je donne dans le troisième recueil. Toutes ces lettres, ainsi que celles de Boileau, font mieux connoître ces deux hommes que tout autre portrait, parce qu'elles sont écrites à la hâte, de même que celles de Cicéron font connoître quel étoit son cœur : au lieu que les lettres de Pline, travaillées avec soin, et recueillies par lui-même, ne nous peuvent faire juger que de son esprit.
Tandis que mon père espéroit, par les protections qu'il avoit à la cour, y faire avancer son fils aîné, et lui abréger les premières peines de la carrière, il étoit près de finir la sienne. Boileau a conduit fort loin une santé toujours infirme : son ami, plus jeune et beaucoup plus robuste, a beaucoup moins vécu. Au reste, sa vie a suffi pour sa gloire, comme dit Tacite ' de celle de son beau-père, puisqu'il étoit rempli des véritables biens, qui sont ceux de la vertu.
Il y a grande apparence que sa trop grande sensibilité abrégea ses jours. La connoissance qu'il avoit des hommes, et le long usage de la cour ne lui avoient point appris à déguiser ses sentiments. Il est des hommes dont le cœur veut toujours être libre comme leur génie. Peut-être ne connoissoit-il pas assez la timide circonspection et la défiance;
Mais cette défiance Fut toujours d'un grand cœur la dernière science2.
Il etoit d'ailleurs naturellement mélancolique, et s entretenoit plus longtemps des sujets capables de le chagriner, que des sujets propres à le réjouir. Il avoit ce caractère que se donne Cicéron dans une de ses lettres, plus porté à craindre les événements malheureux qu'à espérer d'heureux succès : Semper magi.s adversns rerum exitiis metuens quant sperans
i. « Quantum acl gloriam, longissimum aevum peregit, quippe et i vera bona, quœ in virtutibus sitasunt, impleverat. » {Note de L. Racine.) « Si l'on ne regarde qu'a la gloire, il fournit une longue carrière, puisqu'il avait possédé l'abondance des vrais biens qui consistent dans la vertu. » [Vie cTAgricola, chapitre xliv.
2. Bri'annicus , acte I, scène tv, vers 33g et 34o. Au second de ces vers le texte de Racine porte : < Est toujours, » au lieu de : « Fut toujours, i
sccundos*. L'événement que je vais rapporter le frappa trop vivement, et lui fit voir comme présent un malheur qui étoit fort éloigné. Les marques d'attention de la part du Roi, dont il fut honoré pendant sa dernière maladie, durent bien le convaincre qu'il avoit toujours le bonheur de plaire à ce prince. 11 s'étoit cependant persuadé que tout étoit changé pour lui, et n'eut pour le croire d'autre sujet que ce qu'on va lire.
Mme de Maintenon , qui avoit pour lui une estime particulière, ne pouvoit le voir trop souvent, et se plaisoit à l'entendre parler de différentes matières, parce qu'il étoit propre à parler de tout. Elle l'entretenoit un jour de la misère du peuple : il répondit qu'elle étoit une suite ordinaire des longues guerres; mais qu'elle pourroit être soulagée par ceux qui étoient dans les premières places, si on avoit soin de la leur faire connoître. Il s'anima sur cette réflexion ; et comme dans les sujets qui l'animoient il entroit dans cet enthousiasme dont j'ai parlé , qui lui inspiroit une éloquence agréable, il charma Mme de Maintenon, qui lui dit que, puisqu'il faisoit des observations si justes sur-le-champ, il devroit les méditer encore, et les lui donner par écrit, bien assuré que l'écrit ne sortiroit pas de ses mains. Il accepta malheureusement la proposition, non par une complaisance de courtisan, mais parce qu'il conçut l'espérance d'être utile au public. Il remit à Mme de Maintenon un mémoire aussi solidement raisonné que bien écrit. Elle le lisoit, lorsque le Roi entrant chez elle, le prit, et, après en avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec vivacité qui en étoit l'auteur 2. Elle répondit qu'elle avoir, promis le secret. Elle fit une résistance inutile : le Roi expliqua sa volonté en termes si précis, qu'il fallut obéir. L'auteur fut nommé.
Le Roi, en louant son zèle, parut désapprouver qu'un homme de lettres se mêlât de choses qui ne le regardoientpas. Il ajouta même, non sans quelque air de mécontentement : « Parce qu'il sait faire parfaitement des vers, croit-il tout savoir? et parce qu'il est grand poète, veut-il être ministre ?» Si le Roi eût pu
I. Lettre de Cicéron à Lïgarius. ^Epistolee ad familiares, lib. VI, ep. xiv.)
a. C'est le texte de 1760. L'édition de 1747 porte : a quel en étoit l'auteur, a
DE JEAH RACINE. 535
prévoir l'impression que firent ces paroles, il ne les eût point dites. On n'ignore pas combien il étoit bon pour tous ceux qui l'environnoient : il n'eut jamais intention de chagriner personne ; mais il ne pouvoit soupçonner que ces paroles tomberoient sur un cœur si sensible.
Mme de Maintenon, qui fit instruire l'auteur du mémoire de ce qui s'étoit passé, lui fit dire en même temps de ne la pas venir voir jusqu'à nouvel ordre. Cette nouvelle le frappa vivement. Il craignit d'avoir déplu à un prince dont il avoit reçu tant de marques de bonté. Il ne s'occupa plus que d'idées tristes; et quelque temps après, il fut attaqué d'une fièvre assez violente, que les médecins firent passer à force de quinquina. Il se croyoit guéri, lorsqu'il lui perça à la région du foie une espèce d'abcès qui jetoit de temps en temps quelque matière : les médecins lui dirent que ce n' étoit rien. Il y fit moins d'attention, et retourna à Versailles, qui ne lui parut plus le même séjour, parce qu'il navoit plus la liberté d'y voir Mme de Maintenon.
Dans ce même temps, les charges de secrétaires du Roi furent taxées; et comme il s'étoit incommodé pour acheverlepavement de la sienne, il se trouvoit fort embarrassé d'en payer encore la taxe. Il espéra que le Roi l'en dispenseroit, et il avoit lieu de l'espérer, parce que, lorsqu'en i685 il eut contribué à une somme de cent mille livres, que le bureau des finances de Moulins avoit payée en conséquence de la déclaration du 28 avril 1684, il avoit obtenu du Roi une ordonnance surle trésor royal, pour y aller reprendre sa part, qui montoit environ à quatre mille livres. Pour obtenir la même grâce, il fit un placet; et n'osant le présenter lui-même , il eut recours à des amis puissants, qui voulurent bien le présenter, a Cela ne se peut, » répondit d'abord le Roi, qui ajouta un moment après : « S'il se trouve dans la suite quelque occasion de le dédommager, j'en serai fort aise. » Ces dernières paroles dévoient le consoler entièrement. Il ne fit attention qu'aux premières ; et ne doutant plus que l'esprit du Roi ne fût changé à son égard, il n'en pouvoit trouver la raison. Le mémoire que l'amour du bien public lui avoit inspiré, qu'il avoit écrit par obéissance, et confié sous la promesse du secret, ne lui paroissoit pas un crime. Ce n'est point à moi à examiner s'il se trompoit ou non : je ne suis qu'historien. Trop souvent occupé de son malheur,
il cherchoit toujours en lui-même quel étoit son crime ; et ne pouvant soupçonner le véritable, il s'en fit un clans son imagination. Il se figura qu'on avoit rendu suspecte sa liaison avec Port-Royal. Pour justifier une liaison si naturelle avec une maison où il avoit été élevé, et où il avoit une tante, il écrivit à Mme de Maintenon la lettre suivante, que je ne rapporte pas entière, parce qu'elle est un peu longue ' :
« A Marly, le 4 mars ifig8.
« Madame,
« J'avois pris le parti de vous écrire au sujet de la taxe qui a si fort dérangé mes petites affaires. Mais, n'étant pas content de ma lettre, j'avois dressé un mémoire, que M. le maréchal de.... s'offrit généreusement de vous remettre entre les mains.... Voilà tout naturellement comme je me suis conduit dans cette affaire ; mais j'apprends que j'en ai une autre bien plus terrible sur les bras....
« Je vous avoue que lorsque je faisois tant chanter dans Esther : Rois, chassez la calomnie , je ne m'attendois pas que je serois moi-même un jour attaqué par la calomnie.... Ayez la bonté de vous souvenir, Madame , combien de fois vous avez dit que la meilleure qualité que vous trouviez en moi, c'étoit une soumission d'enfant pour tout ce que l'Église croit et ordonne, même dans les plus petites choses. J'ai fait par votre ordre plus de trois mille vers sur des sujets de piété, .l'y ai parlé assurément de l'abondance de mon cœur, et j'y ai mis tous les sentiments dont j'étois le plus rempli. Vous est-il jamais revenu qu'on y ait trouvé un seul endroit qui approchât de l'erreur ?...
« Pour la cabale, qui est-ce qui n'en peut point être accusé, si on en accuse un homme aussi dévoué au Roi que je le suis, un homme qui passe sa vie à penser au Roi, à s'informer des grandes actions du Roi, et à inspirer aux autres les sentiments d'amour et d'admiration qu'il a pour le Roi? J'ose dire que les grands seigneurs mont bien plus recherché que je ne les re-
i. On la trouvera, dans toute son étendue, au volume de cette édition, qui contient la correspondance.
cherchois moi-même ; mais dans quelque compagnie que je me sois trouvé, Dieu m'a fait la grâce de ne rougir jamais ni du Roi ni de l'Évangile. Il y a des témoins encore vivants qui pourraient vous dire avec quel zèle on m'a vu souvent combattre de petits chagrins qui naissent quelquefois dans l'esprit des gens que le Roi a le plus comblés de ses grâces. Hé quoi, Madame ? avec quelle conscience pourrai-je déposer à la postérité que ce grand prince n'admettoit point les faux rapports contre les personnes qui lui étoient le plus inconnues, s'il faut que je fasse moi-même une si triste expérience du contraire ? Mais je sais ce qui a pu donner lieu à cette accusation. J'ai une tante qui est supérieure de Port-Royal, et à laquelle je crois avoir des obligations infinies. C'est elle qui m'apprit à connoître Dieu dans mon enfance, et c'est elle aussi dont Dieu s'est servi pour me retirer de 1 égarement et des misères où j'ai
été engagé pendant quinze années Elle m'a demandé dans
quelque occasion mes services. Pouvois-je, sans être le dernier des hommes, lui refuser mes petits secours? Mais à qui est-ce, Madame, que je m'adressai pour la secourir? J'allai trouver le P. de la Chaise, qui parut très-content de ma franchise, et m'assura en m'embrassant qu'il seroit toute sa vie mon serviteur et mon ami....
« Du reste, je puis vous protester devant Dieu que je ne connois ni ne fréquente aucun homme qui soit suspect de la moindre nouveauté. Je passe ma vie le plus retire que je puis dans ma famille, et ne suis, pour ainsi dire, dans le monde que lorsque je suis à Marly. Je vous assure, Madame, que l'état où je me trouve est très-digne de la compassion que je vous ai toujours vue pour les malheureux. Je suis privé de l'honneur de vous voir. Je n'ose presque plus compter sur votre protection, qui est pourtant la seule que j'aie tâché de mériter. Je cherchois du moins ma consolation dans mon travail ; mais jugez quelle amertume doit jeter sur ce travail la pensée que ce même grand prince dont je suis continuellement occupé, me regarde peut-être comme un homme plus digne de sa colère que de ses bontés.
« Je suis avec un profond respect, etc. »
Cette lettre, quoique bien écrite, ne lut point approuvée de T. Racine, i aa
tous ses amis. Quelques-uns lui représentèrent qu'il y annoncent des frayeurs qu'il ne devoit point avoir, et qu'il se justifioit lorsqu'il n'étoit pas même soupçonné. Et de quoi soupçonner en effet un homme qui marche par des voies si unies ?
Il avoit à la vérité essuyé quelques railleries faites innocemment. Comme il étoit bon, et empressé à rendre service, les paysans des environs de Port-Royal qui l'y voyoient venir, et entendoient dire qu'il demeuroit à Versailles, alloient, à cause du voisinage, l'y chercher pour lui recommander leurs affaires. Ces bonnes gens le croyoient un homme très-puissant à la cour, et alloient implorer sa protection, les uns pour quelques procès, les autres pour quelque diminution de tailles. S'ils n'en étoient pas toujours secourus, ils en étoient toujours bien reçus. Ces fréquentes visites lui attirèrent quelques plaisanteries : Mme de Maintenon en faisoit elle-même; on le verra par un endroit de ses lettres que je rapporte. On y verra aussi ce qu'elle y dit de sa mort toute chrétienne, et combien elle en fut édifiée. Elle le plaisantoit parce qu'elle connoissoit sa droiture, et qu'elle a toujours dit de lui que dans la religion il étoit un enfant.
Boileau, par cette même raison, le plaisantoit aussi. Ni l'un ni l'autre, comme je l'ai déjà remarqué, n'étoient pas fins courtisans ; et tous deux, en fréquentant la cour, pou voient se dire l'un à l'autre :
Quel séjour étranger, et pour vous et pour moi f !
Boileau, qui y portoit sa franchise étonnante, ne retenoit rien de ce qu'il pensoit. Le Roi lui disoit un jour : « Quel est un prédicateur qu'on nomme le Tourneux ? On dit que tout le monde y court : est-il si habile? — Sire, reprit Boileau, Votre Majesté sait qu'on court toujours à la nouveauté : c'est un prédicateur qui prêche l'Evangile. » Le Roi lui demanda d'en dire sérieusement son sentiment. Il répondit : a Quand il monte en chaire, il fait si peur par sa laideur, qu'on voudroit l'en voir sortir; et quand il a commencé à parler, on craint qu'il n'en sorte. » On disoit devant lui à la cour que le Roi faisoit
i. lirltannicus , acte V, scène i, vers i5j6.
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chercher M. Arnauld pour le faire arrêter : a Le Roi, dit-il est trop heureux pour le trouver. » Une autre fois on lui disoit que le Roi alloit traiter fort durement les religieuses de Port-Roval ; il répondit : « Et comment fera-t-il pour les traiter plus durement qu'elles se traitent elles-mêmes ? »
« Vous avez, lui disoit un jour mon père, un privilège que je n'ai point : vous dites des choses que je ne dis jamais. Vous avez plus d'une fois loué dans vos vers des personnes dont les miens ne disent rien. Tout le monde devine aisément votre rime à l'ostracisme1 . C'est vous qu'on doit accuser, et cependant c'est moi qu'on accuse. Quelle en peut être la raison? — Elle est toute naturelle, répondit Boileau : vous allez à la messe tous les jours, et moi je n'y vais que les fêtes et les dimanches.» C'étoit ainsi que ses meilleurs amis le plaisantoient sur ses inquiétudes mal fondées , qui augmentèrent cependant par le chagrin de ne plus voir Mme de Maintenon, à laquelle il étoit sincèrement attaché.
Elle avoit aussi une grande envie de lui parler; mais comme il ne lui étoit plus permis de le recevoir chez elle, l'avant aperçu un jour dans le jardin de Versailles, elle s'écarta dans une allée, pour qu'il pût l'y joindre. Sitôt qu'il fut près d'elle, elle lui dit : <r Que craignez-vous? C'est moi qui suis cause de votre malheur ; il est de mon intérêt et de mon honneur de reparer ce que j'ai fait. Votre fortune devient la mienne. Laissez passer ce nuage : je ramènerai le beau temps. — Non, non, Madame, lui répondit-il, vous ne le ramènerez jamais pour moi. — Et pourquoi, reprit-elle, avez-vous une pareille pensée? Doutez-vous de mon cœur, ou de mon crédit? » Il lui répondit : «« Je sais, Madame, quel est votre crédit, et je sais quelles bontés vous avez pour moi; mais j'ai une tante qui m'aime d'une façon bien différente. Cette sainte fille demande tous les jours à Dieu pour moi des disgrâces, des hu-
i. Voyez la satire XI de Boileau, vers 145 et 146. La remarque sur la hardiesse de ces vers, que L. Racine a mise, par une fiction peut-être, dans la bouche de son père, ne supposerait-elle pas que la satire XI était déjà imprimée? Or elle ne le fut qu'en 1701. On pense qu'elle fut composée en 1697; peut-être, mais moins probablement, en 1698. On peut voir à ce sujet les OEurres de Boileau (édition de M. Berriat-Saint-Prix), tome I, p. 3g, note 3.
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miliations, des sujets de pénitence; et elle a plus de crédit que vous1. » Dans le moment qu'il parloit, on entendit le bruit dune calèche : « C'est le Roi qui se promène, sécria Mme de Maintenon, cachez-vous. » Il se sauva dans un bosquet.
Il fit trop de réflexions sur le changement de son état à la cour ; et quoique pénétré de joie, comme chrétien, de ce que Dieu lui envoyoit des humiliations, l'homme est homme, et dans un cœur trop sensible le chagrin a bientôt porté son coup mortel. Sa santé s'altéra tous les jours, et il s'aperçut que le petit abcès qu'il avoit près du foie étoit refermé 2 : il en craignit des suites fâcheuses, et aurait pris sur-le-champ le parti de se retirer pour toujours de la cour, sans la considération de sa famille, qui, n'étant pas riche, avoit un très-grand besoin de lui. Dans le bas âge où j'étois, j'en avois plus besoin qu'un autre. Il projetait de s'occuper dans sa retraite de mon éducation; et quel précepteur j'aurais eu! Mais il pensoit en même temps qu'il me deviendrait inutile dans la suite, s'il cessoit de cultiver les protecteurs qu'il avoit â la cour : c'etoit cette seule raison qui depuis un an l'y faisoit rester. Il y retourna encore plusieurs fois, et il avoit toujours l'honneur d'approcher de Sa Majesté. Mais on verra dans ses dernières lettres le peu d'empressement qu'il avoit de se montrer à la cour, parce qu'il n'y paroissoit plus avec cet air de contentement qu'il avoit toujours eu. Il ne savoit pas l'affecter ; et pour déguiser son visage, il n'avoit point cet art qu'il avoit lui-même recommandé aux courtisans, dans Est/ter :
Quiconque ne sait pas dévorer un affront, Ni de fausses couleurs se déguiser le front,
1. Dans I édition de 1747 : « et elle aura plus de crédit que \ous. s Nous donnons le texte de 1750.
2. « Il s'écria, dit M. de Valincour, qu'il étoit un homme mort, descendit dans sa chambre, et se mit au lit. » Il eut raison de s'effrayer ; mais quand on n'a encore ai fièvre, ni aucun mal, on ne se met point au lit, ou Ton n'\ reste |j;in. Tout cet endroit de la lettre de M. de Valincour montre qu'il étoit fort distrait quand il l'écrivit.
\o/< de L. Racine. — a Ou l'on n'y reste pas » est dans V Exemplaire corrigé. Dans les deux éditions il y a : a ou n'y reste pas, » sans ou.
Loin de l'aspect des rois qu'il s'écarte, qu'il fuie : Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie '
Il n'avoit plus d'autre plaisir que celui de mener une vie retirée dans son ménage, et de s'y dissiper avec ses enfants.
Enfin, un matin, étant à travailler dans son cabinet, il se sentit accablé d'un grand mal de tête ; et voyant qu'il feroit mieux de se coucher que de continuer à lire, il descendit dans sa chambre. J'y étois, et je me souviens qu'il nous dit, pour ne nous point effrayer : « Mes enfants, je crois que j'ai un peu de fièvre; mais ce n'est rien, je vais pour quelque temps me mettre au lit. » Il s'y mit, et n'en sortit plus : sa maladie fut longue. On n'en soupçonna pas d'abord la cause, quoiqu'il se plaignît toujours d'une douleur au côté droit, et qu'il eût souvent dans sa chambre les médecins de la cour, qui le venoient voir par amitié. Il fut honoré aussi des visites de plusieurs grands seigneurs, qui l'assuroient que le Roi leur demandoit souvent de ses nouvelles. Ils ne disoient rien que de vrai. Louis XIV eut même la bonté de lui faire connoître l'intérêt qu'il prenoit à sa santé ; et je ne fais ici que copier M. Perrault dans ses Hommes illustres : « Sa Majesté envoya très-souvent savoir de ses nouvelles pendant sa maladie, et témoigna du déplaisir de sa mort, qui fut regrettée de toute la cour et de toute l.i ville. »
Ses douleurs commençant à devenir très-aiguës, il les reçut de la main de Dieu avec autant de douceur que de soumission ; et l'on ne doit point croire ce que le P. Niceron a copié d'après M. de Valincour, et ce que je contredis, parce que je m'en suis exactement informé. Il n'est point vrai cpi'il ait jamais demandé s'il n'étoit pas permis de faire cesser sa maladie et sa vie par quelques remèdes2. J'ai toujours trouvé dans M. de Valincour un ami fort vif pour moi, et je lui ai eu dans ma jeunesse plusieurs obligations. Il a des droits sur mon cœur3;