PAIR DE FRANCE
Monseigneur,
Je vous présente un ouvrage qui n'a peut-être rien de considérable que l'honneur de vous avoir plu. Mais véri-
i. De toutes les éditions publiées du vivant de Racine, la première (1664) est, suivant la remarque générale faite dans l'Avertissement, la seule qui contienne cette épitre dédicatoire. C'est le texte de cette première impression que nous donnons ici. Nous l'avons comparé avec un manuscrit qui fait partie de la précieuse collection d'autographes de M. Boutron-Charlard, et qui nous a été fort obligeamment communiqué par lui. La suscription de ce manuscrit est : Pour Monseigneur le duc de Saint-Aignan. Au bas de la lettre, après la signature, se trouve la date : A Paris, le i3 novembre 1C64. Cette date peut étonner, ce nous semble, car l'Achevé d'imprimer de l'édition originale est du 3o octobre 1664 ; et, nous venons de le dire, cette épître y est imprimée. Un autre sujet d'étonnement, c'est que le manuscrit est conforme non pas à l'édition de 1664, mais à celle de 1736, le premier recueil, à notre connaissance, où l'épitre ait été insérée après la mort de Racine. Sur un manuscrit semblable, voyez, au tome II, la note 1 de Y Épitre dédicatoire de Britannicus.
2. François de Beauvilliers , duc de Saint- Aignan , pair de France, né le 3o octobre 1610, mort le 16 juin 1687. Il fut chevalier des ordres du Roi et premier gentilhomme de sa chambre. Protecteur des gens de lettres , cultivant les lettres lui-même , il entra à l'Académie française le 8 juillet i663. On trouve de ses poésies dans le Mercure galant et dans un assez grand nombre de recueils du temps. Une tragédie-comédie de Bradamante , imprimée sans nom d'auteur en Ki37, lui a été attribuée. Ce fut lui qui conçut l'idée et traça le plan des divertissements royaux, si célèbres sous le nom de Plaisir* de File enchantée , et donnés à Versailles au mois de mai 1664. Il V fut le collaborateur des plus beaux esprits de cette époque. Racine,
3yo LA THÉ B A IDE.
tablement cet honneur est quelque chose de si grand pour moi que quand ma pièce ne m'auroit produit que cet avantage, je pourrois dire que son succès auroit passé mes espérances. Et que pouvois-je1 espérer de plus glorieux que l'approbation d'une personne qui sait donner aux choses un si juste prix2, et qui est lui-même l'admiration de toutle monde ? Aussi, Monseigneur, si/a Thébaïde a reçu quelques applaudissements, c'est sans doute qu'on n'a pas osé démentir le jugement que vous avez donné en sa faveur; et il semble que vous lui ayez communiqué ce don de plaire qui accompagne toutes vos actions.
J'espère qu'étant dépouillée des ornements du théâtre, vous ne laisserez pas de la regarder encore favorablement. Si cela est, quelques ennemis qu'elle puisse avoir, je n'appréhende rien pour elle, puisqu'elle sera assurée d'un Protecteur que le nombre des ennemis n'a pas accoutumé d'ébranler. On sait, Monseigneur, que si vous avez une parfaite connoissance des belles choses, vous n'entreprenez pas les grandes avec un courage moins élevé', et que vous avez réuni en vous ces deux excellentes qualités qui
qu'il avait encouragé par l'approbation donnée à son Ode de la Renommée aux Muses, devait à ce protecteur l'hommage de sa première tragédie. Personne ne reçut plus de dédicaces que le duc de Saint- Aignan. Quinault lui dédia le Fantôme amoureux; Tristan, la Mort de Sènèque; des Fontaines, la Véritable Sémiramis , etc., etc. Corneille, Molière et Scarron éprouvèrent souvent sa bienveillance. On a dit, mais sans vraisemblance, que Molière l'avait eu en vue dans le perbonnage d'Oronte de son Misanthrope.
i. Dans l'édition de ij3fi : « et que pourrois-je. »
2. Dans l'édition de 1736 : « un juste prix; » c'est aussi la leçon suivie par M. Aimé-Martin (5e édition, M.DCCC.XLIV).
3. Le duc de Saint-Aignan s'était distingué au combat de Vaudrevange en Lorraine (r635), à la retraite de Mayence, au siège de Dôle et à la reprise de Corbie (i636), au siège de Landrecies(i637). Au temps de la Fronde , il avait rendu , comme lieutenant général , de grands services à la cause royale.
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ont fait séparément tant de grands hommes. Mais je dois craindre que mes louanges ne vous soient aussi importunes que les vôtres m'ont été avantageuses : aussi bien je ne vous dirois que des choses qui sont connues de tout le monde, et que vous seul voulez ignorer. 11 suffit que vous me permettiez de vous dire avec un profond respect que je suis ,