‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 144 sur 311 · MONSEIGNEUR · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Racine.

Le lecteur me permettra de lui demander un peu plus d'indulgence pour cette pièce que pour les autres qui la suivent. J'étois fort jeune quand je la fis. Quelques vers que j'avois faits alors tombèrent par hasard entre les mains de quelques personnes d'esprit. Ils2 m'excitèrent à faire uue tragédie, et me proposèrent le sujet de la Thébaïde. Ce sujet avoit été autrefois traité par Rotrou sous le nom iï Antigone. Mais il faisoit mourir les deux frères dès le commencement de son troisième acte8. Le reste étoit en quelque sorte le commencement d'une autre tragédie, où l'on entroit dans des intérêts tout nouveaux. Et il avoit réuni en une seule pièce deux actions différentes, dont Tune sert de matière aux Phéniciennes d'Euripide4,

i. Cette préface a paru pour la première fois dans l'édition collective de 1676.

2. Toutes les éditions imprimées du vivant de Racine ont ils, et non pas elles, que donnent plusieurs éditions récentes , entre autres celle de M. Aimé-Martin. Voyez le Lexique, au mot Personne.

3. Le récit de leur mort se trouve dans la scène n de l'acte III d' Antigène. C'est après cette scène que Rotrou introduit la seconde action de sa tragédie.

4- H faut remarquer toutefois quejla tragédie d'Euripide n'est pas terminée non plus après la mort d'Étéocle , de Polynice et de Jocaste. Dans une sorte d'épilogue, qui a environ trois cents vers , le poète nous montre Œdipe chassé de Thèbes par Créon , et partant pour l'exil accompagné de sa fille dévouée ; et d'un autre côté , ainsi que dans les Sept chefs d'Eschyle , Antigone résistant aux ordres de Créon, qui défend de donner la sépulture à Polynice. C'est à la fois comme une introduction à VOEdipe à Colone et une première esquisse de Y Antigone de Sophocle. Rotrou, en ajoutant l'action de cette dernière tragédie à celle qu'il a développée jusqu'à la scène m de son IIe acte, ne s'est donc pas éloigné d'Euripide autant que Racine semble le dire.

et l'autre à X Antigone de Sophocle. Je compris que cette duplicité d'actions1 avoit pu nuire à sa pièce, qui d'ailleurs étoit remplie de quantité de beaux endroits. Je dressai à peu près1 mon plan sur les Phéniciennes d'Euripide. Car pour la Thébaïde qui est dans Sénèque, je suis un peu de l'opinion d'Heinsius*, et je tiens, comme lui, que nonseulement ce n'est point une tragédie de Sénèque, mais que c'est plutôt l'ouvrage d'un déclamateur, qui ne savoit ce que c'étoit que tragédie.

La catastrophe de ma pièce est peut-être un peu trop sanglante. En effet, il n'y paroît presque pas un acteur qui ne meure à la fin. Mais aussi c'est la Thébaïde. C'est* à dire le sujet le plus tragique de l'antiquité.

i. On lit actions dans toutes les anciennes impressions. C'est à tort que dans plusieurs éditions récentes on a mis le singulier action.

2. Racine a raison de dire à peu près; et encore cet à peu près pourrait passer pour une illusion. Il est vrai qu'il n'a pas suivi davantage le plan de la Thébaïde attribuée à Sénèque. Mais cet ouvrage sur lequel il adopte l'opinion sévère d'Heinsius est , avec celui de Rotrou , celui qu'il a le plus imité dans le détail , comme nous l'avons dit dans la Notice.

3. Daniel Heinsius, philologue , né à Gand en i58o, mort à Leyde en i665. Il a donné une édition de Sénèque le tragique, avec remarques, à Leyde, 1611. Les remarques sur la Thébaïde (titre souvent donné, au lieu de celui de Phéniciennes, à la tragédie qu'il examinait) commencent ainsi : « Fabula declamatoris, ideoque indigna « prorsus ista laude quam non nemo e vulgo ei tribuit. » Elles contiennent dès la seconde phrase une observation dont Racine n'a pas voulu tenir compte : « Et d'abord le titre de la pièce (Tliébaide) est très-impropre (i/iscriptio inepta est), s Heinsius fait observer que ce titre conviendrait aussi bien à Y Hercule furieux, à YOEdipe roi, aux Bacchantes , etc. Mais Racine le trouvait adopté déjà sur la scène française.

4. Notre ponctuation (un point devant c'est a dire) est celle des éditions publiées du vivant de Racine; elle fait bien sentir le sens plus fort et plus détacbé qu'avait dans l'origine cette locution. Dans la deuxième phrase de Y Épitre qui est en tète à' Alexandre, les anciennes éditions mettent, comme nous faisons aujourd'bui, une simple virgule devant c'est à dire. Voyez le Lex'ujue.

L'amour, qui a d'ordinaire tant de part dans les tragédies, n'en a presque point ici. Et je doute que je lui en donnasse davantage si c'étoit à recommencer. Car il faudrait ou que l'un des deux frères fût amoureux, ou tous les deux ensemble. Et quelle apparence de leur donner d'autres intérêts que ceux de cette fameuse haine qui les occupoit tout entiers? Ou bien il faut jeter l'amour sur un des seconds personnages, comme j'ai fait. Et alors cette passion qui devient comme étrangère au sujet, ne peut produire que de médiocres effets. En un mot, je suis persuadé que les tendresses ou les jalousies des amants ne sauroient trouver que fort peu de place parmi les incestes , les parricides et toutes les autres horreurs qui composent l'histoire d'OEdipe et de sa malheureuse famille.

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