‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 157 sur 311 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

JOGASTE, ANTIGONE, CRËON, OLYMPE.

CRÉON

Qu'avez-vous fait, Madame? et par quelle conduite Forcez-vous uu vainqueur à prendre ainsi la fuite? Ce conseil va tout perdre.

JOCASTE

11 va tout conserver ; Et par ce seul conseil Thèbes se peut sauver. 190

CRÉON

Eh quoi, Madame, eh quoi? dans l'état où nous sommes, Lorsqu'avec un renfort de plus de six mille hommes, La fortune promet toute chose aux Thébains, Le Roi se laisse ôter la victoire des mains ?

JOCASTE

La victoire , Créon , n'est pas toujours si belle : 1 9 5

La honte et les remords vont souvent après elle. Quand deux frères armés vont s'égorger entre eux , Ne les pas séparer, c'est les perdre tous deux. Peut-on faire au vainqueur une injure plus noire, Que lui laisser gagner une telle victoire? 200

CRÉON

Leur courroux est trop grand

JOCASTE

Il peut être adouci.

CRÉON

Tous deux veulent régner.

JOCASTE

Ils régneront aussi.

CREON

On ne partage point la grandeur souveraine1;

Et ce n'est pas un bien qu'on quitte et qu'on reprenne.

JOCASTE

L'intérêt de l'État leur ser\ ira de loi. 20 5

CRÉON

L'intérêt de l'Etat est de n'avoir qu'un roi,

Qui d'un ordre constant gouvernant ses provinces,

Accoutume à ses lois et le peuple et les princes.

Ce règne interrompu de deux rois différents ,

En lui donnant deux rois, lui donne deux tyrans. 2 10

Par un ordre souvent l'un à l'autre contraire2

Un frère délruiroit ce qu'auroit fait un frère ;

Vous les verriez toujours former quelque attentat,

Et changer tous les ans la face de l'Etat.

Ce terme limité, que l'on veut leur prescrire, 2 1 5

Accroît leur violence en bornant leur empire.

1. Voltaire s'est approprié ce vers dans sa tragédie de Rome sauvée (acte II, scène lil) :

cattlina. Ali ! crois qu'avec César on partage sans peine. CÉSAR. On ne partage pas lu grandeur souveraine.

Racine a , sous plusieurs formes , reproduit cette même idée dans sa Thebaïde. Voyez ci - dessus le vers 79; et pins bas, le vers 206, qui rappelle cette • entence d'Homère {IliaJe, chant II. vers 204) ".

Ojy. àvafiôv ito/vxotfaviYi • eî: xoipavo; ï<s~u>.

Voyez aussi les vers 1 1 7 1 et 1172. Corneille, dont Raciue s'est peut-être souvenu dans ces différents passages, fait direa Photin [Pompée, acte 1, scène 11. vers 23a-234) :

. . C'est ne régner pas qu être deux à régner ; Un roi qui s'y résout est mauvais politique : 11 détruit son pouvoir quand il le communique.

2. J'ar. Vous les Terriez toujours l'un à l'autre contraire Détruire aveuglément ce qu'auroit fait un frère,

L'un sur l'autre toujours former quelque attentat. (1664-87)

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