‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 158 sur 311 · ACTE I, SCÈNE V. 4w · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE V. 4w

Tous deux feront gémir les peuples tour à tour ' :

Pareils à ces torrents qui ne durent' qu'un jour,

Plus leur cours est borné , plus ils font de ravage,

Et d'horribles dégâts signalent leur passage*. 220

JOCASTE

On les verroit plutôt par de nobles projets

Se disputer tous deux l'amour de leurs sujets.

Mais avouez , Créon , que toute votre peine

C'est de voir que la paix rend votre attente vaine';

Qu'elle assure à mes fils le trône où vous tendez, 225

Et va rompre le piège où vous les attendez*.

Comme, après leur trépas, le droit de la naissance*

Fait tomber en vos mains la suprême puissance ,

Le sang qui vous unit aux deux princes mes fils

Vous fait trouver en eux vos plus grands ennemis; 2 3<>

1. Il y a dans la Thébaïde de Stace un passage fort semblable à celui-ri, pour le fond des idées :

.... Hancne Ogygiis, ait, aspera rébus Fata tulere vicem , toiies mutare tïmendos Alternoque jugo dubitantia subdere colla.3...

(Livre I, vers 1^3 et suivants.)

Mais l'énergique concision de quelques-uns des vers de Racine, et le tour sentencieux de cette tirade politique, font moins songer à Stace qu'à Corneille.

2. Il y a durant, au lieu de durent, dans l'édition de 1664. Est-ce une faute d'impression, ou bien (ce dont il y a d'anciens exemples avec la locution

/'lus plus) la phrase commençant par une proposition absolue, a-t-elle un

double sujet : qui et ils?

3. Var. Et par de grands dégâts signalent leur passage. (1664)

4. C'est Etéocle, dans l' Anligone de Rotrou (acte II, scène iv), qui exprime ces soupçons :

Votre intérêt, Créon, vous meut plus que ma gloire.... Vous savez qu'après nous le sceptre des Tbébains, Par ordre et droit de sang, doit tomber en vos mains.

Ce passage de Rotrou a bien pu donner à Racine la première idée du rôle et du caractère de Créon, tels qu'il les a conçus.

5. Far. Et qu'en vous éloignant du trône où vous tendez. Elle rend pour jamais vos desseins avortés. (1664)

&.f^ar. Comme après mes eufauts le droit de la naissance. (l()64)

Et votre ambition qui tend à leur fortune Vous donne pour tous deux une haine commune. Vous inspirez au Roi vos conseils dangereux, Et vous en servez un pour les perdre tous deux .

CREON

Je ne me repais point de pareilles chimères. 2 35

Mes respects pour le Roi sont ardents et sincères ;

Et mon ambition est de le maintenir

Au trône où vous crovez que je veux parvenir.

Le soin de sa grandeur est le seul qui m'anime ;

Je hais ses ennemis, et c'est là tout mon crime : 240

Je ne m'en cache point. Mais à ce que je voi,

Chacun n'est pas ici criminel comme moi.

Je suis mère, Créon -, et si j'aime son frère1,

La personne du Roi ne m'en est pas moins chère.

De lâches courtisans peuvent bien le haïr ; 245

Mais une mère enfin ne peut pas se trahir.

ANTIGONE

Vos intérêts ici sont conformes aux nôtres : Les ennemis du Roi ne sont pas tous les vôtres ; Créon , vous êtes père , et dans ces ennemis Peut-être songez-vous que vous avez un fils. 25o

On sait de quelle ardeur Hémon sert Polynice.

créon .

Oui , je le sais , Madame , et je lui fais justice 2 : Je le dois, en effet, distinguer du commun, Mais c'est pour le haïr encor plus que pas un;

1. Var. T:int que pour ennemi le Roi n'aura qu'un frère, Sa personne, Créon, me sera toujours chère. (1664-87)

1. L'édition de 1750 (Amsterdam) indique ici une variante, où l'on ne pourrait voir, ce semble, qu'une tante d'impression, et que d'ailleurs nous ne trouvons nulle part; elle reproduit un hémistiche du vers 363 :

Oui , je le sais , Madame , et je vous fais justice.

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