Scène vï des anciennes éditions
autre, et tous ensemble avec la comédienne qui représente Andromaque, et la comédienne avec le poète1. » Si Racine et Molière étaient alors vraiment ennemis, la Fontaine n'était-il pas dans une de ses plus singulières distractions de l'oublier à ce point? Ce qui est étrange d'ailleurs, c'est que dans cette piquante discussion chacun des amis parle si bien suivant ses idées et dans son caractère, qu'on la prendrait pour un fidèle procès-verbal. Il dut y en avoir en effet une semblable : la placer avant i665, lorsque Racine était à peine encore engagé dans la carrière tragique, semble difficile.
Mais, répétons-le, le terrain n'est pas assez solide pour nous y bien assurer. Nous aurons tout à l'heure à citer des faits qui donneraient à la Fontaine un démenti trop formel, si de son récit on se hasardait à conclure autre chose qu'un demi-rapprochement tout au plus entre Racine et Molière. Laissons donc cela, et contentons-nous de trouver dans Psyché l'image la plus vraie de cette charmante intimité des quatre grands poètes, à une époque quelconque de leurs réunions. Recueillons-v en même temps quelques traits qui peignent Racine tel que la Fontaine le voyait à ce moment de sa jeunesse, dans les commencements de sa carrière poétique. M. Sainte-Beuve, qui peut-être ne pensait pas alors à. Psyché, s'est, avec son coup d'œil pénétrant, formé cette idée de Racine à ce moment de sa jeunesse : œ Bel esprit et rêveur, descendant de Pétrarque, sans le savoir..., tout épris des fleurs, de la rosée, des ombrages et des eaux..., laissant courir son vers fluide et un peu brillante, mais ému2. » Le voici maintenant jugé par la Fontaine : « Acante aimoit extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages. Poliphile lui ressembloit en cela.... Ces passions, qui leur remplissoient le cœur d'une certaine tendresse, se répandoient jusqu'en leurs écrits, et en formoient le principal caractère. Ils penchoient tous deux vers le lyrique, avec cette différence qu'Acante avoit quelque chose de plus touchant, Poliphile de plus fleuri3. » La Fontaine, ne l'oublions pas, connaissait le tour d'esprit et les inclinations poétiques de Racine autrement
r. Les Amours de Psic/ié, p. 176.
> Port-Royal, tome V, p. 444 et 445.
i. lœs Amours de Psiché, p. 4-
SLR JEAN RACINE. 65
que par ses ouvrages; et puis il eut la confidence de bien des vers du jeune poète qui ne nous ont pas été conservés. Racine, poète lyrique, s'est d'ailleurs retrouvé plus lard, et a reparu, a\ec quel éclat! dans les dernières œuvres de son génie. D'autres passages du roman de la Fontaine nous montrent Acante trouvant dans les larmes un de ses plus grands plaisirs: a Eh bien, dit Acante, nous pleurerons. Voilà un grand mal pour nous ! Les héros de l'antiquité pleuroient bien — Nous nous assoirons sur l'herbe menue, pour écouter foliphile, et plaindrons les peines et les infortunes de son héroïne avec une tendresse d'autant plus grande que la présence de ces objets nous remplira lame d'une douce mélancolie1. » Cette lois nous n'avons pas de peine à reconnaître Racine, tel que nous nous sommes habitués à nous le représenter. Mais le charme qu'il yoùte à pleurer tendrement n'empêche pas ce sensible Acante, qui avait aussi en lui une veine de poète comique, d'être pour le rire plus tolérant que le sérieux Ariste : « Vous poussez la chose un peu trop loin, dit-il à celui-ci, qui s est animé dans la défense de la tragédie; je ne tiens pas que le rire soit interdit aux honnêtes gens2. » C est Acante aussi qui, plus que tous ses amis, ou du moins à l'égal de Poliphile, se plaît aux brillants spectacles de la nature. Il est le plus empresse à visiter les beaux jardins; et, le récit achevé, tandis que les autres dissertent sur les aventures qu'on vient de leur conter, il faut qu'on le laisse s'arrêter à considérer les dernières beautés du jour, « ce gris de lin, ce couleur d'aurore, cet oranger et surtout ce pourpre qui environnent le roi des astres. « C'est le trait poétique de Racine qu'il est le plus curieux peut-être de voir ici bien fixe, parce que lui-même, dans ses œuvres, n'a pas eu occasion de le marquer autant que les autres. Le temps lui a manque pour faire tout ce qu'il aurait pu, et il a dû choisir entre tant de dons si divers. Le lyrique, l'épigramme acérée, la satire, la prose oratoire et grave, la prose légère, pleine de sarcasme et de finesse, la tragédie, la comédie, tout lui appartient, tout est dans son domaine. Il eût évidemment aussi, s'il avait suivi toute la
I. Les Amours de Psiche, p. 1H0 et ifi i. i. Ibidem, p. i<Sj.
t. Rai.ise. i
pente de son génie, excellé dans la poésie descriptive ; mais, dans les années où il lui eût été possible d'y songer, le théâtre le réclama tout entier.
\1 Alexandre, que Racine fit jouer à la fin de i665 par les deux troupes du Palais-Royal et de l'Hôtel de Bourgogne, fut son premier grand succès sur la scène française. C'était un progrès très-sensible sur la Thébaïde, qui n'était pourtant pas sans beautés; et ce progrès en présageait d'autres qui devaient un jour faire du jeune poète un des maîtres de notre tragédie. Voilà ce que Corneille ne vit pas; car nous ne voulons pas croire qu'il le vit trop. Il ne le vit pas, sans doute parce qu'il ne pouvait retrouver là, même en germe, ni son propre style, ni son idéal dramatique. Racine cependant, à ces débuts, l'avait pris évidemment pour modèle ; mais la différence entre les deux génies était déjà trop profonde pour que le maître pût reconnaître son disciple.
Cette tragédie & Alexandre , dont Racine confia la représentation à une troupe rivale, dans le temps où Molière en était en possession, amena entre les deux amis ce pénible différend dont nous avons parlé. Nous en donnons le détail ailleurs1. Titon du Tillet prétend à tort que « le froid qu'il y eut entre eux fut causé par la jalousie du génie poétique 2. » Quoique Racine, plus tard, ait mis un moment le pied sur les terj es de Molière , leurs empires étaient trop distincts pour qu'un conflit d'ambition littéraire fût possible. Ce fut seulement une querelle d'auteur et de directeur de théâtre. Nous ne savons pas bien jusqu'à quel point, ni combien de temps ils furent brouillés. Saint-Marc, dans sa Vie de Chapelle*, dit qu'en dépit de leur rupture, « ils ne cessèrent pas de s'estimer et de >e rendre mutuellement une exacte justice. Leurs amis communs, ajoute-t-il, les réconcilièrent dans la suite; mais ils n'eurent plus de liaison particulière. » Plusieurs faits, assez bien attestés, donnent assurément à penser que la réconciliation ne fui jamais complète. Il en est un plus certain que tous les autres. La Folle querelle de Subligny, cette parodie très-
i . Voyez la A oticc sur Alexandre le Grand.
■a. Parnasse françois édition de iy32, i vol. iu-fol.), p. 412.