ACTE IV, SCÈNE I. 44g
Que clis-je? nous l'étions avant notre naissance1. g2o
Triste et fatal effet d'un sang incestueux !
Pendant qu'un même sein nous renfermoit tous -deux,
Dans les flancs de ma mère une guerre intestine
De nos divisions lui marqua l'origine.
Elles ont, tu le sais, paru dans le berceau, 925
Et nous suivront peut-être encor dans le tombeau.
On diroit que le ciel, par un arrêt funeste,
Voulut de nos parents punir ainsi l'inceste2;
Et que dans notre sang il voulut mettre au jour
Tout ce qu'ont de plus noir et la haine et l'amour3. 930
Et maintenant, Créon, que j'attends sa venue,
Ne crois pas que pour lui ma haine diminue :
Plus il approche, et plus il me semble odieux4 ;
Et sans doute il faudra qu'elle éclate à ses veux.
J'aurois même regret qu'il me quittât l'empire : 935
Il faut, il faut qu'il fuie, et non qu'il se retire.
Je ne veux point, Créon, le haïr à moitié;
Et je crains son courroux moins que son amitié.
Je veux, pour donner cours à mon ardente haine,
Que sa fureur au moins autorise la mienne; 941
Et puisqu'enfin mon cœur ne sauroit se trahir,
Je veux qu'il me déteste afin de le haïr.
Tu verras que sa rage est encore la même,
Et que toujours son cœur aspire au diadème ;
Qu'il m'abhorre toujours, et veut toujours régner; g;"»
Et qu'on peut bien le vaincre, et non pas le gagner.
1. Far. Et déjà nous l'étions avecque violence; Nous le sommes au trône aussi bien qu'au berceau, Et le serons peut-être encor dans le tombeau.
[On diroit que le ciel, par un arrêt funeste.] (1664-87)