‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 2 sur 311 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

prose ont dans les derniers temps été publiées. Tout le monde sait que ce qui en avait été d'abord le plus altéré, c'était la correspondance, dans laquelle toutes les mutilations et tous les changements sont un vrai dommage littéraire, sans compter ce que doit y perdre de venté la biographie du grand poëte. Mais on croit souvent que Louis Racine a seul pris avec les lettres de son père des libertés qui chez lui peuvent s'expliquer, et dont quelquesunes, non pas toutes assurément, étaient dans les droits d'un fils; depuis l'édition qu'il en avait le premier publiée, et qui laissait tant à désirer, il y avait heu de penser que le texte avait été rétabli dans son intégrité : on n'avait eu qu'à consulter les manuscrits autographes déposés par Louis Racine lui-même en i -56 à la bibliothèque du Roi. L'éditeur de 1807 4, dans un de ses avertissements, annonçait qu'il publiait la correspondance de Racine « dans sa pureté originale. » Il est vrai que ceux qui sont venus après lui, s'étant aperçus qu'il n'avait pas assez tenu ses promesses, ont été obligés de répéter, dans les mêmes termes, les assurances qui, en 1807, avaient été données en vain; cette lois du moins la nouvelle affirmation , si formellement réitérée , d'une minutieuse exactitude a du paraître sérieuse; on pouvait se

1. Il v a eu deux éditions nouvelles, publiées, a quelques mois de distance, en 1807 : la première par Petitot Paris, a la librairie stéréotype de H. Nicolle, et cbez Renouard); la seconde avec commentaires rie la Harpe Paris, clu-z Agasse . Celle-ci étant la plus importante, c'est toujours d'elle que nous parlons lorsque, sans autre désignation, et pour abréger, nous nommons l'édition de 1807. Germain Garnier, qui a gardé l'anonyme , en est l'éditeur.

AVERTISSEMENT. ni

demander si désormais toute confrontation avec les manuscrits n'était pas superflue; on n'en devait tout au plus attendre que des résultats assez insignifiants.

Le texte des œuvres de Racine, soit en prose, soit en vers, passant donc pour ne pas demander de soin nouveau qui en valût la peine, v avait-il, d'un autre côté, l'espérance qu'il aurait échappé jusqu'ici aux recherches quelque poésie inédite, quelque fragment de prose? N'avait-on pas déjà publié tout ce que pouvaient désirer les plus exigeants? On n'avait pas négligé les premiers vers mêmes de la jeunesse du poëte. Parmi ses écrits en prose on avait donné jusqu'à ses brouillons d'écolier, et, sous le titre de Fragments historiques, les notes qu'il prenait, les passages qu'il ne faisait que transcrire en lisant divers historiens.

Nous n'avons pu nous dissimuler que beaucoup de lecteurs de cette nouvelle édition ne l'ouvriraient pas sans être préoccupés de quelques réflexions semblables. Nous avons cependant la confiance qu'après examen ils ne croiront pas que notre travail ait été peine perdue. Nous voudrions donner ici quelque idée de son utilité, de sa nécessité, sans mériter le reproche de chercher à déprécier celui des éditions qui ont précédé la nôtre. Il faut toujours s'avouer redevable à ceux qui nous ont frayé la voie. Les bonnes éditions se font peu à peu et par des efforts successifs. Un éditeur nouveau profite de ce qu'ont fait ses devanciers; ceux-ci ont quelquefois puisé à des sources qu'il trouve fermées; ils ont eu des moyens d'information qu'il n'a plus. Mais en les recueillant, chez eux, c'est à lui de faire usage en même temps de ceux qui peu-

iv LVERTISSEMENT.

vent se découvrir encore. Il doit aussi contrôler, vérifier les travaux antérieurs. Ce devoir, nous lavons rempli ; et nous n'avons pas trouvé qu'il ne restât plus qu'à certifier une exactitude déjà parfaite. Plus nous avons avancé dans notre tâche, plus nous avons été convaincu que les œuvres de Racine attendaient encore, comme toutes nos grandes œuvres classiques, le soin consciencieux et sévère dont la loi, sagement réglée par de plus habiles que nous, est celle de toute cette collection. Souvent, sans doute, en repassant par les mêmes routes que les précédents éditeurs, nous nous sommes retrouvé tout juste sur leurs traces; mais il s'en faut de beaucoup qu'il en ait toujours été ainsi.

Dans les éditions récentes des pièces de théâtre de Racine, dans les plus accréditées, on n'a pas exactement suivi le texte de 1697, qui étant le dernier imprimé du vivant de l'auteur, doit être regardé comme le texte définitif. M. Aimé-Martin (nous le citons de préférence, parce que nulle édition n'a trouvé plus de faveur que les siennes, et n'a aujourd'hui encore plus d'autorité), M. Aimé-Martin , dans Y avertissement de ses dernières éditions, annonce « une révision complète du texte sur l'édition de 1697. » Il ne semble pas d'abord que cela veuille simplement dire qu'il ait attentivement comparé ce texte aved fce sien, pour y recueillir des variantes, mais plutôt qu'il l'ait adopté, renonçant ainsi au système assez singulier d'éclectisme que révèle, si nous ne nous trompons . la préface de sa première édition, où il s'exprime ainsi : « Nous avons pris le texte de l'édition de Geoffroy pour base de la nôtre, mais après l'avoir colla-

AVERTISSEMENT. v

tionnée sur les éditions première et seconde, publiées sous les yeux de Racine. Deux autres éditions, celles de 1676 et 1687, faites durant la vie de l'auteur, et qu'on croit avoir été revues par Boileau, ont été également lues avec soin. Nous les avons comparées avec l'édition donnée immédiatement après la mort de Racine (celle de 1702), et avec celle d'Amsterdam de 1743, qu'on attribue à d'Olivet. » Comme M. Aimé-Martin ajoutait non-seulement que ce travail lui avait donné plus de soixante variantes inconnues de ses devanciers, mais aussi « qu'il avait servi à rectifier douze ou quinze passages du texte » qui avaient été altérés, il paraît bien que par là il déclarait avoir, sans autre règle que son propre choix et son goût, composé un texte avec celui des premières éditions séparées1 et des éditions de 1676, 1687, 1697, 1702 et 1743. S'il en était ainsi , il eût évidemment bien fait d'abandonner plus tard ce texte si arbitrairement établi, pour revenir à celui de 1697. Mais nous ne voyons nullement qu'il y soit décidément revenu. Laissant de côté les avertissements et les préfaces, il faut examiner plutôt ce que l'éditeur a fait que ce qu'il a annoncé : équitable loi que nous ne déclinons pas pour nous-même. A bien y regarder, ce que l'on trouve même dans les dernières éditions de M. Aimé-Martin, c'est ce que nous nommions tout à l'heure un système d'éclectisme. Encore eût-il été heureux que le choix n'eût été fait que dans les anciennes éditions. Prenons nos exemples dans une seule pièce, celle A'J/i-

1. Il ne s'en trouve pas deux pour chacune des pièces, comme il le donnerait à entendre, mais pour quelques-unes seulement.

vi AVERTISSEMENT

dromaque. Au vers 993 de cette tragédie (acte III, scène vin) :

Dois-je oublier son père à mes pieds renversé...?

M. Aimé-Martin, qui prétend à tort que c'est là le texte des premières éditions seulement, a remplacé « son père » par « mon père; » il s'agit pourtant de Priam, et non pas d'Eétion. Le vers 1399 (acte V, scène 1) se lit ainsi dans l'édition de 1697 :

L'ai-je vu se troubler et me plaindre un moment?

Geoffroy ayant déclaré magistralement qu'il préférait la leçon de 168- :

L'ai-je vu s'attendrir, se troubler un moment?

M. Aimé -Martin s'est soumis à sa décision. Aux vers 1391 et i5g2 (acte V, scène v) il a remplacé le texte de 1697 :

Commande qu'on le venge, et peut-être sur nous \ eut venger Troie encore et son premier époux,

par cette variante :

Commande qu'on le venge, et peut-être qu'encor Elle poursuit sur nous la vengeance d'Hector,

qui est le texte de 1668 à 1687, et celui aussi de 1736.

Cette édition de 1736 a, pour la tragédie & Andromaque, donné quelques vers d'après un exemplaire des

AVERTISSEMENT. tu

comédiens, que les éditeurs disent avoir eu sous les yeux, par exemple celui-ci :

Traître, qu'elle ait produit un monstre tel que toi, au lieu de :

Traître, qu'elle ait produit un monstre comme toi ;

(Acte V, scène m, vers i564.) et celui-ci :

Elle a trouvé Pyrrhus porté par des soldats,

au lieu de :

Elle a trouvé Pyrrhus porté sur des soldats.

(Acte V, scène v, vers 1607.)

Comme ces variantes ne se trouvent dans aucune des anciennes éditions, il est permis de croire que si elles ont été tirées d'un exemplaire des comédiens, ceux-ci avaient refait les vers de Racine. Pourquoi M. Aimé- Martin a-t-il introduit dans son texte des leçons si suspectes, et n'a-t-il pas même, pour le dernier de ces deux vers, indiqué dans ses variantes l'ancienne leçon ? On ne peut se l'expliquer qu'ainsi : Geoffroy avait, avant lui, adopté ces changements dans le texte de Racine, et M. Aimé -Martin nous a avertis qu'il avait pris l'édition de Geoffroy pour base de la sienne : on ne s'en aperçoit que trop bien.

Il faut dire que pour ces leçons, les unes arbitrairement choisies dans tel ou tel des anciens textes, les autres fautives, on remonterait plus haut que Geoffroy ; elles se trouvent déjà presque toutes dans les éditions

viu AVERTISSEMENT.

Je 1768 et de 1807, où d'ailleurs on ne fait pas plus connaître que dans celle de Geoffroy quelle règle on a suivie dans la constitution du texte. Mais, d'après la déclaration même de M. Aimé-Martin, nous avons du croire que c'est à Geoffroy qu'il les a directement empruntées.

C'est sans doute aussi de l'édition de Geoffroy, induite elle-même en erreur par celle de 1768, qu'a passé dans celle de M. Aimé-Martin cette faute évidente que nous trouvons dans le texte de la même tragédie :

Nous fûmes sans amour attachés l'un à l'autre,

au lieu de :

Nous fûmes sans amour engagés l'un à l'autre.

(Acte IV, scène v, vers 1286.)

Vétilles! dira-t-on. Mais quand il s'agit d'un poëte tel que Racine, elles ont leur importance :

.... Hae niigae séria ducent In mala....

C'est par de telles vétilles, quand on ne les corrige pas à temps, quand on les laisse peu à peu se multiplier, que les textes des grands écrivains finissent par se corrompre.

Après la constitution du texte, le travail sur les variantes est celui qui réclame d'un éditeur le plus d'attention, puisqu'il est destiné à mettre sous les yeux du lecteur toutes les éditions données successivement par l'auteur. Nous avons dû le refaire tout entier, pour présenter

AVERTISSEMENT. ix

les variantes dans leur ordre chronologique, le seul qui leur donne tout leur intérêt. Les rechercher patiemment, comme si elles n'avaient jamais été recueillies, et sans se fier aux travaux des devanciers, était d'ailleurs l'unique moyen de s'assurer que rien n'avait été omis. Nous devons dire que si nous avons rencontré quelques omissions, elles n'étaient ni très-nombreuses, ni trèsimportantes : il y en avait toutefois quelques-unes à réparer; et surtout il y avait à exclure de prétendues variantes, qui, par leur date, ne devaient être regardées que comme des altérations du texte.

Depuis longtemps les premières préfaces des tragédies et les épîtres dédicatoires, qui du vivant de l'auteur n'avaient paru que dans les éditions séparées antérieures aux recueils, sont données par tous les éditeurs de Racine ; en faisant comme eux nous n'avons donc aucun mérite nouveau. On nous avait du moins laissé quelque chose à faire de ce côté aussi pour l'exactitude.

Pour quelques-unes des préfaces en effet, nos devanciers, se copiant les uns les autres, n'avaient pas assez consulté les anciens textes. On avait, depuis l'édition donnée en 1768 par Luneau de Boisjermain, arbitrairement retranché le commencement de la première préface d1 Andromaque, reproduit, il est vrai, dans la seconde. Les deux préfaces & Alexandre le Grand avaient été bien autrement maltraitées. La première avait été abrégée au moins d'un tiers , et les différences assez grandes qu'on trouve dans celte même préface, en comparant les éditions de 1666 et de 1672, n'avaient pas été signalées. Dans la seconde on avait négligé un passage

x AVERTISSEMENT.

de quelque étendue qui ne se trouve que dans les éditions de 1681 et de 1689. En l'y découvrant nous avons pu constater qu'il est bon de consulter toutes les anciennes impressions, même celles qui, comme celles-ci, sembleraient ne pouvoir rien offrir qui leur fût propre, puisqu'elles portent sur leur titre qu'elles ont été faites sur I" imprimé.

Voici pour le texte et pour les variantes des pièces de théâtre la règle que nous avons suivie. Nous avons reproduit fidèlement l'édition de 1697, sauf dans ses erreurs évidentes; et nous avons soin de les signaler. Nous savons qu'on a contesté la valeur de cette édition, la dernière qui ait, comme nous l'avons dit, été publiée du vivant de l'auteur. Dans Y Avertissement de iy36, il est dit que Racine ayant cessé, après la représentation de Phèdre en 1677, de travailler pour le théâtre, n'a pu avoir aucune part à l'impression de 1697, d'autant plus, ajoute-t-on, qu'elle renferme des fautes qui ne sont point dans les premières éditions. L'éditeur de 1786 pense « qu'il seroit juste de regarder plus favorablement celle de 1676, par Jean Ribou. » Mais comment attacher quelque importance à son opinion? Ne prétend-il pas avoir trouvé cette édition de 1676 « seule conforme au texte des premières, » tout en reconnaissant un peu plus bas que plusieurs vers n'y sont plus qui étaient dans la Thébaïcle et dans d'autres tragédies? Dans une note du même avertissement il dit un mot de l'édition de 1687 publiée chez Thierry, mais il semble que ce soit pour la supposer identique avec celle de 1676, sauf l'addition des tragédies de date postérieure. Telle est la critique de cet

AVERTISSEMENT. xi

éditeur. Dans le Discours préliminaire dont Louis Racine a fait précéder ses Remarques sur les tragédies de son père*, esquissant le plan dune édition des OEuvres de Racine, qu'il ne croyait pas pouvoir donner lui-même, il disait aussi que certainement l'auteur n'avait eu aucune part à l'édition de 1687 ni aux éditions postérieures, parce que « il n'v a nulle apparence que tant d'années

après avoir renoncé au théâtre il ait fait un nouveau

travail sur ses tragédies. » Mais on voit facilement que Louis Racine avait très-peu étudié les diverses éditions des OEuvres du poëte. Il paraît n'avoir pas connu le recueil de 1676, puisqu'il dit que le premier recueil complet fut fait en Hollande en 1678. » Il affirme que l'édition de 1687 est en tout conforme à ce recueil de 1678, qui n'est cependant qu'une copie, à peu près fidèle, de l'édition de 1676. Parlant ensuite de l'édition de 1702, il la juge « la plus exacte de toutes celles faites auparavant et depuis *, » et il n'a pas pris garde qu'elle reproduit, au moins clans ce qu'elle a de plus essentiel et de plus caractéristique, et sauf de très-légères différences, cette édition de 1697 dont il ne parle pas, mais qui se trouve nécessairement enveloppée dans les défiances qu'il exprime au sujet de tous les recueils imprimés du vivant de Racine après qu'il eut cessé de travailler pour la scène profane. De telles observations, écrites avec si peu de connaissance des choses, ne pouvaient donc, pas plus que celles de l'éditeur de 1736, nous détourner du choix que nous avons fait pour notre texte.

1. OEuvres de Louis Racine (édition île 1808, tome V, p. 255-2CJO,.

xii AVERTISSEMENT.

11 faut remarquer d'ailleurs que, rlans le même Discours préliminaire, Louis Racine concède sans hésitation que « les changements qui se trouvent dans les éditions de Racine postérieures à celle de 1687 ont été faits par lui. » 11 ne nous en faut pas davantage. Les derniers changements faits par l'auteur lui-même n'étant que dans l'édition de 1697, cela suffit; et bien que Racine les ait, peut-être, comme le dit son fils, abandonnés au libraire, sans consentir à surveiller lui-même l'impression, c'est l'édition de 1697 que nous avons du reproduire.

Nous avons collationné avec soin pour les variantes des pièces de théâtre les autres éditions publiées du vivant de Racine. Elles sont peu nombreuses. Il y a d'abord les pièces publiées à part, puis les recueils, celui de 1676 l et celui de 1687. On a rarement à tenir compte des réimpressions, telles que celles de 1680, de 1681 et de 1689. Nous avons déjà dit cependant pourquoi il ne fallait pas entièrement les négliger; on les trouvera citées quelquefois. Les réimpressions de Hollande (nous n'avons à parler que de celles du même temps} ne peuvent, quoi qu'on en ait dit, avoir d'autorité; sans leur en reconnaître aucune, nous aurons quelquefois à les mentionner; car celles de 1678 et de 1690, recherchées aujourd'hui encore, ont une assez grande notoriété.

Quant aux éditions qui ont été données après la mort de l'auteur, il est évident qu'elles ne pouvaient plus légitimement changer le texte. Mais quand elles s'en

1 . Au sujet de certains exemplaires fie cette édition qui portent •ur le titte le millésime de 1 ' ■ 7 *> . voyez ht Notice bibliographique.

AVERTISSEMENT. xm

écartent autrement que par des fautes typographiques, il est bon de le constater, pour les plus accréditées du moins, dont les leçons ont plus ou moins fait loi. Ces éditions ont quelquefois d'ailleurs des indications de jeux de scène qui ne se trouvent que là, et qui peuvent être intéressantes, soit qu'elles aient été recueillies dans quelque ancienne copie des comédiens, soit qu'on y soupçonne quelque trace des vieilles traditions du théâtre. On verra donc, dans plusieurs de nos notes, que nous avons consulté l'édition de 1702 (à Paris, par la compagnie des libraires), que Boileau a pu surveiller, que Titon du Tillet recommande particulièrement dans sa Description du Parnasse, et qu'à son exemple Louis Racine avait en si grande estime; celles de 17 13 (à Paris, par la compagnie des libraires), au texte de laquelle d'Olivet a rapporté toutes les variantes recueillies par lui; de 1722 (Amsterdam, chez Bernard), plus complète que les précédentes; de 1728 (Paris, par la compagnie des libraires), qui n'est pas tout à fait, comme le croyait Niceron, une reproduction de la précédente; de 1736, donnée par Joly (Paris, chez la veuve de Laulne), que Louis Racine a particulièrement accusée d'inexactitude, qui n'en a pas moins été souvent suivie, et où l'on trouve pour la première fois des indications de jeux de scène assez généralement adoptées depuis; de 174^ ou 17501 (Amsterdam), à la-

r. Quand nous la citons, c'est sous le nom d'édition de 1760, parce que telle est la date de l'exemplaire que nous avons eu sous les yeux. Du reste, avec un titre différent, iy43 (Amsterdam, chez Bernard; et 1750 Amsterdam, chez Arkstée) ne sont, au témoignage de Brunet, dans le Manuel du libraire, qu'une seule et même édition.

xiv AVERTISSEMENT.

quelle d'Olivet passe pour avoir donné ses soins; de 1768, publiée par Luneau de Boisjermain, avec ses commentaires; de 1807, avec commentaires de la Harpe, et dont l'éditeur anonyme est Germain Garnier; de 1808, avec commentaires de Geoffroy; enfin de 1844» cinquième des éditions publiées par M. Aimé-Martin. Si nous n'avons pas eu à citer le texte de celle de 1824 (Paris, chez Dupont), c'est que l'éditeur, M. Aignan, n'a fait, comme on le sait, que reproduire les deux éditions de M. Aimé- Martin qui avaient précédé la sienne. Dans la Notice bibliographique, que nous réservons pour nos derniers volumes, il sera parle avec plus de détail des éditions de Racine; nous avons seulement voulu ici nommer celles qui, dans les notes, ont dû, à divers titres, être parfois mentionnées, pour les différences qu'elles offrent avec le texte ou avec ses véritables variantes.

Nous n'avons encore parlé que du théâtre de Racine. Pour le reste de ses œuvres, nous devions prendre le même soin de collationner soit les anciennes éditions, soit les manuscrits, afin d'établir le texte dans toute son exactitude, et de recueillir les variantes ; et là nous avons souvent trouvé qu'il restait plus encore à faire. Prenons pour exemple la première ode imprimée du poëte, in \ » mphe rie la Seine. Les éditions des OEuvres de Racine, depuis celle de 1722, qui a été la première à la recueillit-, nous la donnent seulement telle qu'elle se trouve dans le Recueil de poésies diverses, par M. de la Fontaine, publié en 1671. Elle existe cependant dans un tout autre état : d'abord en pièce détachée, dans l'édition originale de 1660; puis dans le Recueil des Eloges de Mazarin,

AVERTISSEMENT. xv

qui est de 1666, et que Ton connaît sous le nom de Recueil de Vitré. Voilà donc trois éditions très-différentes les unes des autres. Les deux premières, qu'on avait laissées de côté, renferment, sans parler des variantes, plusieurs stances qui manquent dans celle de 1671.

D'anciennes copies conservées dans la famille de Racine, et qu'on a eu la bonté de nous communiquer, nous ont permis de donner plus exactement quelques vers de la jeunesse du poëte : ceux que de Port-Royal il adressait à Vitart, et que L. Racine a cités inexactement dans ses Mémoires, et la pièce latine du même temps qui a pour titre ad Christum. Grâce aux mêmes communications bienveillantes, nous pouvons ajouter à ce qui avait été déjà publié des premiers essais de la muse de Racine plusieurs petites pièces françaises et latines, dont nous ne nous exagérons pas le prix, mais qui ont du moins une certaine valeur historique; et, ce qui a plus d'intérêt, une soixantaine de vers îetranchés d'une des lettres à la Fontaine , qui a été fort mutilée dans toutes les éditions.

Il ne faudrait pas croire que cette lettre fît exception, et que la correspondance ait été d'ailleurs fidèlement publiée. Malgré l'affirmation très -souvent répétée, comme nous l'avons dit, qu'on avait, à l'aide des autographes, corrigé toutes les altérations, comblé toutes les lacunes du texte donné par Louis Racine, qu'on reproduisait enfin les lettres sans rien en retrancher, sans en changer une seule syllabe, nous devons dire qu'on s'était contenté de rétablir quelques passages; mais que, du reste, l'infidélité était presque la même , sans la même excuse

xvi AVERTISSEMENT.

des scrupules du respect filial. A l'exception de la correspondance avec Boileau, qui n'a jamais été aussi maltraitée, et que M. Berriat-Saint-Prix surtout, dans ses (JE livres de Boileau, a donnée avec le soin consciencieux dont il ne s'écartait jamais, toutes ces lettres de Racine ont toujours été défigurées, celles principalement de sa jeunesse. Rien ne nous a été plus facile (car un peu d'attention suffisait, avec la volonté d'être exact) que de les copier fidèlement sur les originaux déposés par Louis Racine à la bibliothèque du Roi. Nous avons en outre rétabli le texte de deux lettres à le Vasseur, qui manquent à cette bibliothèque, mais pour l'une desquelles nous avions l'autographe donné par Germain Garnier a la bibliothèque du Louvre •, pour l'autre, une copie qui appartient à M. Auguste de Naurois. On n'avait pas pris garde que trois lettres de Racine avaient été publiées en ijj3 à la fin d'un petit volume qui contient une lettre et quelques vers de le Franc de Pompigtian. Deux de ces lettres n'avaient pas été réunies jusqu'ici aux OEuvres de Racine. Parmi les lettres adressées à Racine, il y en a que nous rectifierons ou que nous donnerons pour la première fois (par exemple une lettre de Nicole) d'après les copies que nous devons à l'obligeance de M. Auguste de Naurois.

On sait qu'en 1862 un certain nombre de lettres inédites de Racine ont été publiées par M. l'abbé Adrien de la Roque. Nous sommes autorisé à en enrichir notre édition.

Sans énumerer complètement ici ce que cet le édition offrira de aouveau, nous croyons en avoir dit assez poui

AVERTISSEMENT. xmi

ébranler l'opinion que les précédents éditeurs avaient fait tout ce qui se pouvait faire. Nous répétons cependant qu'il est très-loin de notre pensée de rabaisser leur travail. Luneau de Boisjermain, Petitot, Germain Garnier, Geoffroy, M. Aimé-Martin, ont chacun, quoique dans une mesure différente, rendu la tâche plus facile à ceux qui les ont suivis, et ajouté quelque chose à ce qui avait été publié par leurs devanciers. Il nous paraît incontestable que de tous ces éditeurs, le plus laborieux, le mieux informé, celui surtout dont on ne pourrait, sans être injuste, méconnaître les services, a été Germain Garnier. Nous laissons à part la constitution du texte, pour laquelle il n'a pas suivi plus que les autres les règles d'une bonne critique; mais son annotation, les renseignements qu'il avait recueillis, et qu'il a donnés le premier, ont toujours été utiles aux éditeurs plus récents. Ceux-ci trop souvent ont profité, sans le dire, de son travail, de ses avertissements , de ses notes, ou se sont contentés de les attribuer à un anonyme, au lieu de déclarer tout au moins, puisque Germain Garnier avait voulu taire son nom, qu'on avait fait ces emprunts à l'édition de 1807 avec commentaires de la Harpe.

Nous ne contesterons aucun des mérites divers de l'édition qui depuis longtemps est le plus en faveur, de celle de M. Aimé-Martin; mais il nous semble que de ces mérites celui qui l'a le plus recommandée a été le choix que l'éditeur a fait des principaux commentaires, pour en enrichir son annotation. 11 a ainsi donné, comme il l'a dit, le premier exemple d'un Variorum français. De ce côté nous ne pouvions tenter de marcher sur ses J. Racine, i h

xvm AVERTISSEMENT.

traces. La collection à laquelle cette édition appartient exclut ce genre de commentaires, qui n'est certainement plus dans les goûts du public. Si nous avons cité quelquefois des remarques littéraires de quelques critiques, c'a été seulement lorsqu'elles nous ont paru offrir un intérêt historique. A ces rares exceptions près, nous nous sommes borné, dans les notes sur les pièces de théâtre, aux éclaircissements tout à fait nécessaires et aux rapprochements qui nous ont été fournis par les écrivains de l'antiquité ou des temps modernes que Racine a pu imiter, ou qu'il a semblé utile de lui comparer. Pour l'annotation des œuvres de prose, où les éclaircissements à donner sont bien plus nombreux, particulièrement dans les lettres, nous devons beaucoup à nos devanciers : ils nous ont souvent guidé. Mais notre devoir était de ne jamais les suivre aveuglément et sans vérifier l'exactitude de leur travail. Non-seulement ils nous avaient laissé des omissions à réparer; mais nous avons pu relever chez eux un certain nombre d'erreurs. S'il en échappe toujours aux plus attentifs, il ne faut pas du moins en multiplier les chances en se copiant les uns les autres ; et cependant c'est ce qu'on a fait généralement depuis l'édition de 18071. Nous en voulons donner un seul exemple, qu'entre plusieurs autres son importance toute particulière nous fait choisir. Parmi les écrits attribués à Racine est la harangue que l'abbé Colbert prononça en i685, lorsque l'assemblée générale

1. Geoffroy n'a pas toujours suivi pour guide l'édition de 1807; mais il a trop souvent remplacé par des notes très-inexactes celles qui, dans cette édition, ne laissaient rien à désirer.

AVERTISSEMENT. xix

du clergé de France prit congé du Roi. L'insertion de ce discours à la suite des Mémoires de Louis Racine, et la parfaite élégance du style ne permettent guère de douter que Racine n'en soit en effet l'auteur. Voici la note par laquelle l'éditeur de 1807 explique dans quelles circonstances l'orateur du clergé parla : « Le principal objet de ce discours était de remercier Louis XIV de l'édit du 22 octobre 168 5, portant révocation de celui de Nantes. •» On a partout répété cette note ; M. Aimé- Martin, qui l'adopte, la fait suivre de ces réflexions : « Ce discours est-il vraiment de Jean Racine ? Ce grand homme a-t-il eu la faiblesse de louer, sous un autre nom, une action funeste à la prospérité de la France et à la gloire de Louis XIV?... Nous aimons mieux croire que Louis Racine s'est trompé que de croire le plus grand poëte de la France capable d'une pensée si étroite ou d'une action déplorable. » Il eût été assez simple, avant de s'émouvoir ainsi, d abord de lire avec quelque attention le discours, où dominent les sentiments les plus honorables de tolérance, qui paraissent d'ailleurs avoir toujours été ceux de l'abbé Colbert ; puis de ne pas s'en rapporter sans examen à la note de Germain Garnier, mais de consulter l'édition originale de la harangue, ou d'ouvrir le Recueil des actes, titres et mémoires concernant les affaires du clergé, où elle est insérée. On y aurait vu qu'elle fut prononcée à Versailles le 21 juillet i685, trois mois avant ledit de révocation. Accepter de confiance une note est, on le voit, dangereux, et nous nous sommes efforcé de ne pas l'oublier.

Nous faisons précéder chaque pièce du théâtre de Ra-

xx AVERTISSEMENT.

cine, chaque partie de ses œuvres, d'une Notice ayant pour objet d'exposer tout ce qui se rattache historiquement à sa composition, à sa publication, à son succès.

En tête du premier volume, nous donnons une Notice biographique sur Racine. Par là nous nous conformons au plan de toute la collection. Mais ce n'est pas seulement pour échapper au reproche d'être infidèle à ce plan , que cette notice nous a paru nécessaire ; peu de personnes auraient admis que les Mémoires de Louis Racine pussent nous dispenser de la donner. Nous nous sommes cependant gardé de laisser de côté ces Mémoires; ils sont devenus inséparables de toute édition des OEuvres de Racine. Petitot, dans l'édition publiée par lui la même année que celle de Germain Garnier, en 1807, eut le premier la pensée fort juste de les mettre à la place des Vies de Racine , souvent très-inexactes , toujours très-incomplètes , qu'on avait jusque-là insérées dans les OEuvres du poète. Depuis, son exemple a été suivi par M. Aimé-Martin, et nous ne pouvions songer à nous en écarter. Les Mémoires de Louis Racine sont, comme l'a dit M. Villemain, un monument de famille. On peut bien, pour les compléter, quelquefois pour les rectifier, essayer d'y joindre, mais non d'y substituer un travail entrepris très-loin des vivantes traditions domestiques qui les ont inspirés, et n'ayant d'autre autorité que celle de patientes recherches. Dans cette biographie écrite par un fils, il y a un accent du cœur qui ne s'imite pas, quelque chose de l'âme de Racine lui-même, qu'un écrivain de son sang y a naturellement lait passer; et palpite, une vérité, sinon toujours plus exacte, du moins,

AVERTISSEMENT. xxi

en un certain sens, d'un ordre supérieur à celle qu'une critique plus libre et une curiosité entourée de plus de froids documents peuvent espérer d'atteindre. C'était donc assez que d'oser, tout en conservant ce témoignage ancien et respectable, affronter son voisinage. Mais une nouvelle biographie de Racine semblait, nous le répétons, nécessaire. On a trop souvent reproché à Louis Racine des inexactitudes et des erreurs dans un ouvrage écrit un demi-siécle après la mort d'un père dont il avait plus entendu parler qu'il n'avait lui-même pu le connaître; on l'a soupçonné de trop de réticences, pour qu'en réimprimant ses Mémoires la tâche d'un éditeur dût paraître suffisamment remplie. Il est devenu indispensable de les contrôler, et d'y ajouter quelque chose en remontant aux autres sources. Peu de temps après les avoir achevés , Louis Racine écrivait à sa femme : « On dira tout ce qu'on voudra, je suis historien très-fidèle : cet ouvrage me fera estimer des honnêtes gens1. » Ses droits à l'estime ne sont pas douteux; mais sa fidélité d'historien a été fort contestée, un peu plus même qu'il n'était juste. Dans la préface qui est en tête de son édition de i8oj, Germain Garnier a dit 2 : « Nous avons consulté des actes authentiques, les papiers de la famille, et les notes manuscrites de Jean -Baptiste Racine, fils aîné du grand Racine. Toutes ces pièces nous ont mis à portée de nous convaincre , non-seulement que Louis Racine était mal instruit sur sa propre famille, mais encore qu'il

I. Lettres inédites de Jean Racine et de Louis Racine, publiées par l'abbé Adrien de la Roque, p. 441a. Page 10, à la note.

xxn AVERTISSEMENT.

a rédigé ses Mémoires avec une extrême inattention, et sans étudier même les pièces qui étaient sous ses yeux. » L'accusation est sévère ; pour l'expliquer en partie, il est bon de remarquer que la Vie de Racine à l'occasion de laquelle l'éditeur de 1807 parle ainsi, avait été composée par la Harpe sur la première édition des Mémoires, sur celle de 1 74 7» °ù il y a sur la famille de Racine quelques grosses erreurs corrigées dans l'édition suivante. Mais cette première édition elle-même ne méritait pas, ce nous semble, un jugement si rigoureux. Un examen attentif ne nous a pas fait trouver le biographe aussi souvent en faute qu'on le dit. Toutefois il est certainement tombé dans quelques erreurs; en plus d'un point il a négligé cette précision de détails qu'on demande aujourd'hui. Sa véracité a quelquefois trouvé sa limite dans le sentiment d'un autre devoir : la même piété filiale, qui lui a fait corriger bien des passages du premier recueil des lettres de Racine, a voulu jeter un voile sur tout ce qu'on doit ignorer d'un père. On dira peut-être qu'il eût suffi de quelques notes pour relever un petit nombre d'erreurs, et, au besoin, combler les lacunes. Il nous a semblé que dans ce système il serait impossible de ne pas surcharger le texte des Mémoires de notes trop nombreuses et trop étendues. On en pourra juger par celles qui nous sont enencore restées à faire, après avoir écrit nous-même une autre biographie. Comme le témoignage des Mémoires de Louis Racine était un des plus importants sur lesquels nous pussions nous appuyer, ce n'était pas la moindre difficulté de notre travail que de ne point nous en passer, sans trop répéter cependant ce que nos lecteurs avaient

AVERTISSEMENT. xxm

d'autre part sous les yeux. Une autre difficulté du même genre nous était créée par les notices placées en tête des divers ouvrages de notre auteur. Tout le détail des faits développés dans ces notices a dû être retranché de la biographie, qui se trouve sans doute par là simplifiée et comme allégée, mais un peu écourtée aussi, l'histoire d'un écrivain étant avant tout celle de ses œuvres.

N'avait-on jamais rien écrit sur la vie de Racine, depuis les Mémoires de son fils, qui en corrigeât les inexactitudes, qui en complétât la vérité (car plusieurs traits de l'image qu'ils avaient à retracer y restent voilés), en un mot qui satisfît mieux aux exigences de cette critique à laquelle de notre temps on est habitué ? Pour le dire, et nous attribuer ainsi le mérite d'une tentative nouvelle, il faudrait n'avoir pas lu, dans le Port-Royal de M. Sainte-Beuve, les dixième et onzième chapitres du livre sixième. La biographie du grand poëte y est esquissée de main de maître. On peut y apprécier la sûreté des informations, quand on a, comme nous, passé bien du temps à chercher les renseignements les plus minutieux. Une belle étude littéraire du génie du poëte, intimement mêlée dans ces chapitres à la biographie de l'homme, la complète et l'éclairé. Mais, outre que nous n'avions pas le droit de nous approprier ce travail, il a été particulièrement conçu et traité dans ses rapports avec le grand ouvrage dont il fait partie. Tout n'a pas dû y être également développé. Ne pouvant, on le croira sans peine, faire aussi bien, nous avions cependant à faire plus. Il fallait nous contenter d'envier cette vivacité d'un récit qui ne s'embarrasse pas dans trop de détails. Sur les

xxiv AVERTISSEMENT.

moindres faits de la vie de Racine, sur sa famille et sa parenté, on attendait de nous tous les éclaircissements qui sont le devoir des éditeurs.

Nous n'avons, pour remplir ce devoir, épargné aucun effort. Les Pièces justificatives, que nous donnons à la suite de la Notice biographique, pourront faire juger de nos recherches. C'est une partie de notre travail sur l'utilité de laquelle il ne saurait, nous le croyons, y avoir de doute. Pour rassembler un grand nombre d'entre ces pièces, nous avons voulu aller nous-même à la Ferté- Milon, où toutes les communications que nous avons demandées nous ont été faites avec une obligeance dont nous sommes très-reconnaissant. Nous y avons recueilli beaucoup plus d'actes encore que nous n'en publions. Les ramifications de la famille de Racine s'étendaient fort loin ; et tout, à un moment donné , peut être utile au biographe dans son travail. Mais tout ne serait pas également intéressant pour le lecteur ; et il y a des pièces de l'échafaudage qui ne doivent pas être conservées.

Nous avons traité le texte des Mémoires de Louis Racine comme celui des OEiwres de notre auteur, quoiqu'il ne parût pas d'abord que nous eussions de ce côté les mêmes obligations. Mais, au seul point de vue de la biographie de Racine, nous avons pensé qu'il était intéressant de noter les variantes de ces Mémoires. Il est bon de savoir quand Louis Racine a corrigé une erreur, est revenu sur une assertion , a modifié ou complété quelque passage. Non-seulement nous avons comparé l'édition de 1747» qui est la première, et celle de 1750, fort améliorée par l'auteur, mais nous avons recueilli,

AVERTISSEMENT. xxv

sur un exemplaire de l'édition de 1747» qui est à la Bibliothèque impériale , les corrections manuscrites que Louis Racine y a faites. Il les destinait évidemment à une édition nouvelle qu'il préparait. Plusieurs de ces changements ne sont pas sans importance.

En beaucoup de passages les Mémoires de Louis Racine réclamaient des notes, bien qu'il y en eût un certain nombre que rendît superflues la Notice biographique, ou qu'elle permît d'abréger. Celles que l'on avait données jusqu'ici, dans les éditions de Jean Racine, étaient insuffisantes. Nous nous sommes efforcé de n'omettre aucun éclaircissement utile.

Quoique, dans cette édition des OEuvres de Racine, nous ayons reproduit exactement le texte, tantôt des autographes, tantôt des anciennes impressions, il est superflu de dire (car la règle suivie dans toute la Collection est déjà connue) que nous n'en avons pas adopté l'orthographe, dont nous nous contenterons de signaler quelques particularités. Dans les autographes mêmes on ne la trouverait pas absolument constante ; dans les anciennes impressions elle doit souvent appartenir plutôt aux imprimeurs qu'à l'auteur. Nous pouvons faire une semblable remarque sur la ponctuation, pour laquelle nous nous sommes rapproché de l'usage d'aujourd'hui, toutes les fois du moins que le sens n'en était pas affecté II fallait être attentif à cette dernière réserve. Qu'on ne s'étonne donc pas si parfois, dans les préfaces des pièces de théâtre par exemple, et dans les épîtres dédicatoires, nous avons gardé le point , où de notre temps on mettrait une simple virgule, comme, dans

xxvi AVERTISSEMEx\T.

certains cas, avant les locutions : c est a dire, excepté, auxquelles on donnait alors un sens plus marqué et plus indépendant que celui qu'elles ont pris. Mais ce n'est pas ici le lieu d'insister sur les remarques de cette nature : elles trouveront leur place dans le Lexique que nous réservons pour notre dernier volume , et où la langue de Racine sera étudiée.

Ce Lexique était une des parties les plus délicates de notre tâche. Le lecteur sera certainement rassuré lorsque nous lui dirons que nous l'avons confiée à un critique plus exercé que nous dans ce genre de travail et qui y a fait ses preuves. C'est M. Marty-Laveaux, éditeur des OEuvres de Corneille dans la Collection des grands écrivains, qui a bien voulu s'en charger. Il y était préparé par son Lexique de la langue de Corneille, que l'Académie française a couronné, et qui depuis a encore été pour lui l'objet de nouvelles études. Un travail, en quelque sorte parallèle, sur la langue de nos deux grands poètes tragiques, remis dans les mains d'une même personne, et en de si bonnes mains, nous a paru offrir des garanties toutes particulières.

On a mis à notre disposition, avec la plus grande bienveillance, dans nos bibliothèques publiques et dans plusieurs bibliothèques particulières, tous les instruments de travail qui nous étaient nécessaires, et très-souvent aussi les conseils dune savante expérience. Nous devons tous nos remercîments à M. l'administrateur de la Bibliothèque impériale; à MM. Rathery, Schmit et Pauly, de la même bibliothèque; à M. Barbier, administrateur de la bibliothèque du Louvre; à M. Paul Lacroix, de la bi-

AVERTISSEMENT. xxvn

bliothèque de l'Arsenal, qui, sans parler de ses connaissances bibliographiques si variées, met au service de tous ceux qui le consultent la plus infatigable obligeance; à M. Amédée Tardieu, sous-bibliothécaire à l'Institut ; à M. Rochebilière, qui n'a pas seulement facilité nos recherches à la bibliothèque Sainte-Geneviève, mais a mis si amicalement à notre disposition sa propre bibliothèque.

Les riches collections de M. Cousin et de M. le comte de Lurde nous ont été ouvertes avec une libéralité dont nous leur exprimons notre reconnaissance. Nous aurions aussi, pour acquitter, autant que nous le pouvons, une partie de nos dettes, à parler des intéressantes communications qui nous ont été faites par plusieurs personnes qui possèdent de précieux autographes ; mais nous n'oublierons pas leurs noms, toutes les fois que nous aurons à citer les pièces dont elles ont bien voulu nous permettre de faire notre profit.

En nous chargeant d'une tâche dont nous avions tant de raisons d'ailleurs de craindre la responsabilité, nous avons beaucoup compté, et notre confiance était bien juste, sur les conseils et sur la direction de M. Régnier. Ce serait déjà beaucoup que de pouvoir se faire indiquer la route par un guide si éclairé et si sûr; mais M. Régnier, même en mettant à part ce qu'il ne refuse pas à une ancienne amitié, entend et pratique les devoirs de sa direction, comme il est bien rare de le faire. Il ne faut pas seulement parler de direction, mais, sur bien des points, d'une véritable collaboration, et d'un vigilant contrôle sur toutes les parties de notre travail.

Paul Mesnard.

Dans l'été de l'année i638, une honnête et pieuse famille de la Ferté-Milon donnait asile à quelques hommes qui fuyaient la persécution. Les hôtes qu'elle avait recueillis dans sa maison firent dans la petite ville de la Fei'té un séjour d'un peu plus d'un an. Ils la quittèrent au mois d'août 1689, un peu trop tôt pour y avoir vu naître, dans la famille de leurs charitables amis, l'enfant qui devait être le grand poète Jean Racine. Mais, comme des Génies de sa destinée, ils avaient apparu bien près de son berceau. Leur influence fut grande sur presque tout le cours de cette vie au seuil de laquelle nous les rencontrons. L'éducation littéraire qu'ils donnèrent a Racine, et qui contribua tant au développement de son génie, l'éducation religieuse et morale, dont, après les jours de la légère jeunesse, les traces profondes se firent reconnaître dans son âme, les scrupules qui, l'arrêtant au milieu de sa brillante carrière, nous ont sans doute privés de plus d'un chef-d'œuvre semblable à son Andromaque et à sa Phèdre, et, comme pour compenser cette inappréciable perte, la pieuse inspiration à laquelle nous devons Estheret Athalie, tout cela peut se rattacher au séjour des solitaires à la Ferté-Milon, à cette hospitalité des Vitart, qui étendit et noua avec plus de force des liens déjà formés avant cette époque entre Port-Royal et les parents de Racine. Dire quelques mots de cette hospitalité ne sera donc pas une oiseuse digression. Nous trouverions d'ailleurs difficilement une occasion plus naturelle d'introduire le lecteur au milieu de la famille de notre poète.

J. Racike. 1 1

Le 14 juillet i638, deux mois après l'arrestation de Saint- Cyran et son emprisonnement à Vincennes, les solitaires de Port-Roval des Champs étaient chassés de leur pieuse retraite. Lancelot se rendit alors à la Ferté-Milon, avec un jeune enfant de cette ville dont l'éducation lui avait été confiée. Il allait s'établir au logis du père de son élève, pour y continuer ses leçons. Nicolas Vitart était le nom du jeune écolier de Port- Roval. Il était alors âgé de près de quatorze ans *. Son père était Nicolas Vitart, contrôleur au grenier à sel de la Ferté- Milon, et sa mère Claude des Moulins. C'est du côté de Claude des Moulins que la famille des Vitart se trouvait alliée à celle des Racine. Une des sœurs de Claude était Marie des Moulins, femme de Jean Racine, aïeul du poète; une autre sœur, du nom de Suzanne, étant devenue veuve, s'était retirée à Port- Royal, où elle avait fait profession en 1625. Au temps dont nous parlons, elle y était cellérière*; et c'était elle sans doute qui avait fait admettre son neveu Vitart dans les petites écoles.

1 . Vovez aux Pièces justificatives de la notice (n° I) son acte de baptême.

2. a Mme Suzanne- Julienne de Saint-Paul des Moulins, morte en la maison de Paris le 3o juillet 1647. Elle exerça pendant plus de seize ans l'office de cellérière. J> {Nécrologe de P abbaye de Port-Royal des Champs, Amsterdam, IJ23, p. 281. Dans un factum pour Robert Passart contre maître Jean Racine et consorts , qui est à la BiblioUièque impériale, nous apprenons que Suzanne des Moulins, née vers i5y2, avait épousé le i5 janvier 1609 Guillaume Passart, marchand teinturier à la Ferté-Milon, qu'elle était restée veuve en 1614» et qu'en 1625 elle avait fait profession a Port-Roval. Louis Racine, dans ses Mémoires, dit que sa bisaïeule Marie des Moulins eut à Port-Royal deux

sœurs religieuses. Nous ne trouvons que Suzanne; mais il est vrai que Claude des Moulins Mme Vitart ) se dévoua pendant plusieurs années au service de Port-Royal. En outre, une belle-sœur de Suzanne des Moulins , Marie Barillon, veuve de Claude Passart, après avoir été aux Filles du Saint-Sacrement , devint tourière à Port- Royal , où elle mourut en 1640. Enfin le Nécrologe (p. 349 ) considère comme faisant partie de la maison de Port-Royal Anne Passart, veuve d'Antoine Desseaux, bourgeois de la Ferté-Milon, laquelle pendant vingt-cinq ans s'occupa du ménage des deux monastères de la ville et des champs, mais n'y fut point religieuse. Morte en if»5i, elle dut arriver à Port-Royal vers le même temps que Suzanne des

Lancelot et son élève étaient depuis quelques jours seulement à la Ferté-Milon, lorsqu'ils y furent rejoints par d'autres exilés : M. Antoine le Maître, qui fut plus tard, avec Lancelot, un des maîtres de Racine, et M. de Séricourt, son frère, tous deux amenés par M. Singlin. Ils avaient en vain demandé un refuge aux chartreux de Paris, à ceux de Bourg-Fontaine, et aux religieux de Saint-Germain des Prés. Ne trouvant partout que des amis craintifs, on leur conseilla d'aller chercher un asile chez les Vitart, « parce que, dit Fontaine dans ses Mémoires, on étoit entièrement assuré de ces bonnes gens1. » La maison était bien étroite pour y loger tant de monde ; mais la charité sut y trouver place pour les proscrits. Lancelot, avec son élève, prenait ses repas à la table de famille. MM. le Maître et de Séricourt vivaient en ermites dans leur petite chambre. Longtemps ils ne sortirent que pour aller, les jours de fête, entendre la messe à l'abbaye de Saint-Lazare, maison de bernardins réformés, située dans ce faubourg de la ville qu'on appelle la Chaussée. Ce fut seulement dans l'été de 1639 qu'ils sortirent quelquefois après leur souper. Ils allaient alors dans le bois voisin et sur la montagne, où ils s'entretenaient des choses du ciel. Vers neuf heures ils revenaient, marchant l'un derrière l'autre, en disant leur chapelet; et les habitants de la ville qui étaient sur leurs portes se levaient par respect et faisaient grand silence pendant qu'ils passaient2. Enfin au mois d'août de cette même année, comme nous l'avons déjà dit, l'orage soulevé contre eux paraissant s'apaiser un peu, ils retournèrent à Port-Royal. <t Ce fut, dit Fontaine, un deuil dans toute la ville, quand le bruit se répandit que ces Messieurs s'en alloient. Les dames de piété qui les avoient retirés chez elles, furent frappées jusqu'au fond du cœur lorsqu'elles se virent sur le

Moulins , dont son nom de Passart fait conjecturer qu'elle était la parente par alliance, peut-être la belle-sœur. Son fils, le jeune Desseaux, était élevé dans les petites écoles, en même temps que Nicolas Vitart.

1. Mémoires pour servir à t histoire de Port-Royal (a Utrecht, M.DCC.XXXVI, 2 vol. in-8°), tome I, p. 86.

1. Mémoires de Fontaine , déjà cités , tome I , p. 86-100; et Mémoires touchant la vie de M. de Saint-Crran par M. Lancelot (à Cologne, M.DCC.XXXVIII , 2 vol. in-12 ;, tome I, p. 118-125.

point de perdre de tels hôtes J'admire ici la conduite de Dieu

et la force si attirante de la bonne odeur qui sortoit de ces solitaires. Car qui ne fut pas attiré à Dieu par leurs bons exemples ? Et que de personnes ont pris alors la résolution de le servir ! Il m'en re\ient maintenant presque une vingtaine dans la mémoire; mais, sans parler d'eux en particulier, l'admirable abbesse, qui gouverne aujourd'hui avec tant de vigilance, ne vient-elle pas de là, comme de sa première source? » Cette sainte mère, qui fut abbesse, pendant dix ans, du i février 1690 jusqu'à sa mort (19 mai 1700), est Agnès Racine, Agnès de Sainte-Thècle. Fontaine doit avoir été ici bien informé : c'est du séjour des solitaires à la Ferté-Milon que date la vocation très-précoce de la tante de Racine. Elle avait alors douze ans, étant née au mois d'août 162G *. Le Nécrologe, il est vrai, la fait entrer au monastère à l'âge de neuf ans : ce serait bien avant l'arrivée des solitaires ; mais les indications du Nécrologe sont assez souvent inexactes; et nous avons une preuve authentique de la présence d'Agnès Racine à la Ferté-Milon, pendant le séjour des hôtes de la famille Vitart. Cette preuve se trouve dans un acte de baptême, très-intéressant d'ailleurs à faire connaître ici, et qui complète l'histoire des relations si affectueuses établies en ce moment entre les parents de Racine et Port- Royal. Il n'y avait pas tout à fait trois mois que la maison hospitalière s'était ouverte aux exilés, lorsqu'un enfant y naquit, un frère du jeune élève de Lancelot. Le 12 octobre iG38, un fils de Nicolas Vitart et de Claude des Moulins fut baptisé dans l'église de Saint- Vaast; on le nomma Antoine Vitart. « Il fut tenu sur les fonts, dit l'acte de baptême, par M. Pierre Sconin, président et grènetier à la gabelle, et par Agnès Racine, pour et au nom de damoiselle Catherine Arnauld, femme de noble

1. Son épilapbe par M. Troncbai la fait naître en 1027 ; mais cette date est contredite par l'acte de baptême que nous donnons aux Pièces justificatives ,'n" II). — D'après le Nécrologe, elle fit profession a Port- Royal en 1(148; fut plus de vingt ans cellérière, quinze ans prieure, et douze ans abbesse. Il faut dire : six ans prieure, dix ans abbesse. Son élection comme abbesse est du 2 février 1690, suivant le Galba c/trisliG/ia , tome VII, p. 922; mais eu général , dans les Mémoires, Nécrologes "t Histoires de Port-Royal, on la tait remonter plus baut, au H août 1H89.

homme Isaac le Maître, ci-devant conseiller du Roi et maître ordinaire en sa chambre des comptes1. » Catherine Arnauld était, comme Ton sait, la mère de MM. Antoine le Maître et de Séricourt, les deux hôtes des Vitart. Cette bonne mère, qui, avec tant de sollicitude, « avoit cherché, dit Fontaine, un asile à ses enfants exilés, qu'elle eût voulu cacher dans son cœur, » payait sa dette de reconnaissance aux bonnes gens de la Ferté- Milon ; et la jeune tante de Racine avait l'honneur de la représenter au baptême de son cousin germain. Voilà sous quels auspices Agnès Racine entra à Port-Royal, dont elle fut un des plus chers enfants, et où l'on n'oublia jamais qu'elle avait souvent reçu la bénédiction de Saint-Cyran, sorti de captivité.

Agnès Racine, qui, nous le verrons, fut, quelques années après, rejointe à Port-Royal par sa mère Marie des Moulins, y fut sans doute conduite alors par Claude des Moulins sa tante. Mme Vitart, qui avait résolu de vivre près des pieux solitaires, emmena aussi avec elle ses trois filles et deux fils2, dont l'un venait de naître. On leur donna à Port-Royal des Champs, dit Fontaine, a un petit logis qui étoit sur la porte. » M. Vitart abandonna lui-même la Ferté-Milon, et vint prendre soin, en qualité de receveur, de tout le ménage du monastère. C'était là qu'il devait bientôt mourir, le 1 1 août 164 1 3, « après s'être acquitté de son office , dit le Nécrologe , avec une affection toute chrétienne. »

Mais nous n'avons fait qu'entrevoir la famille de Racine du côté de ses relations avec Port-Royal. H faut aborder directement la généalogie de notre poète.

Un vieux manuscrit, conservé à la Ferté-Milon, fait mention d'un Jean Racine, notaire en cette ville au commencement du seizième siècle4. Il est probable que ce Racine est le trisaïeul du nôti-e. Toutefois, nous ne remontons avec certitude que jusqu'au bisaïeul, Jean Racine, receveur pour le Roi et la Reine du domaine et duché de Valois, et des greniers à sel de

1. Registres de la paroisse Saint- Vaast à la Ferté-Milon. 1. Mémoires de Fontaine, tome II, p. 217.

3. C'est la date donnée par le Nécrologe. Lancelot [Mémoires, tome I, p. 125 ) dit qu'il mourut au mois d'août 1642.

4. Ce manuscrit relate un acte passé par-devant ce maître Jean Racine, le 18 décembre i5o8.

la Ferté-Milon et de Crespy en Valois. Il était marié à Anne Gosset. Il mourut en i5g3. Voilà ce que Louis Racine avait appris sur lui d'après l'inscription tumulaire qu'il nous a conservée dans ses Mémoires, et qu'on ne retrouve plus aujourd'hui dans l'ancienne église de Notre-Dame et Saint- Vaast1. Anne Gosset survécut longtemps à son mari. Nous trouvons son nom jusqu'en i6a5, dans des actes de baptême où elle fut marraine. Il parait que les emplois qu'avait le bisaïeul de Racine étaient assez importants pour lui avoir fait obtenir l'anoblissement, et qu'il fut le premier de cette famille à qui furent données des armoiries devenues célèbres. Malgré cet anoblissement et ces armoiries, qui ne rappelaient alors que des fonctions très-modestes , son illustre descendant avait bien raison, si, comme Brossette l'avait entendu dire à Boileau2, a il ne faisoit pas façon de dire qu'il n'étoit pas d'une grande naissance. »

Un des enfants assez nombreux nés de Jean Racine et d'Anne Gosset, fut un nouveau Jean Racine , qui devint contrôleur du grenier à sel de la Ferté-Milon. Il épousa Marie des Moulins, sœur, comme nous l'avons vu, delà cellérière de Port-Royal et de cette dame Vitart qui donna l'hospitalité aux solitaires. On connaît bien aujourd'hui encore la maison qu'il avait fait bâtir rue de la Pescherie (actuellement rue Saint-Vaast, n° 14) et qu'il vendit deux mille trois cents livres en 1640, à M. de la Clef. Cette maison est devenue historique, parce que Racine en parle dans une de ses lettres écrite le 16 janvier 1697 à son beau-frère M. Rivière. Nous apprenons par cette même lettre que les armes des Racine étaient peintes sur les vitres de cette maison. Racine se souvenait d'avoir entendu conter que son grand-père avait fait un procès au peintre, qui, dans ces

1. On nous a fait remarquer, à la Ferté-Milon , que Louis Racine avait sans doute mal lu dans l'inscription la date de i5o,3, au lieu de celle de i5g5 , puisque, d'après un acte de vente, conservé dans cette ville , le bisaïeul de Racine acheta une maison le 9 décembre 1594.

a. Recueil des Mémoires touchant la vie et les ouvrages de Boileau Despréaux par Brossette), manuscrit de la Bibliothèque impériale, p. 42. Il a été publié par M. Laverdet, en Appendice à sa Correspondance entre Boileau Despréaiu et Brossette, Paris, Techener, i858.

armes , avait métamorphosé le rat en sanglier. L'artiste , à qui sans doute ce rat avait paru faire mauvaise figure dans un blason, n'aurait probablement pas trouvé notre poëte aussi sévère que son aïeul. Nous voyons du moins qu'à son tour Racine, sans se faire scrupule de détruire le rébus héraldique, en usa librement avec les armes parlantes de sa famille, le rat et le cygne, ou le cyne, comme on prononçait en ce temps. Le vilain rat grimpant sur un chevron le choquait beaucoup et lorsqu'en 1697 ses armoiries furent enregistrées1, il n'y resta que le cygne , emblème vraiment prédestiné de son doux et harmonieux génie, un cygne frère du cygne de Mantoue.

Du mariage de Jean Racine et de Marie des Moulins naquirent huit enfants. Deux nous intéressent particulièrement : Agnès Racine, dont nous avons déjà parlé (c'est la mère Agnès de Sainte-Thècle), et Jean Racine, plus âgé qu'elle de onze ans ; il était né en i6i52. Ce père du grand poëte fut élevé dans le régiment des gardes en qualité de cadet, d'après l'auteur du Supplément au Moréri 3. Il s'établit ensuite à la Ferté-Milon, où le même biographe et Louis Racine s'accordent à dire qu'il posséda la même charge que son père, celle de contrôleur au grenier à sel. Toutefois dans l'acte de son mariage, comme dans l'acte de baptême de son fils, il est qualifié procureur, et, dans un acte notarié de 1643, procureur au bailliage. Mais laissons-lui les honneurs de la gabelle , auxquels il peut avoir été élevé plus tard*. Le i3 septembre i638, il épousa Jeanne

1 . 0 Jean Racine , écuyer , gentilhomme ordinaire et conseiller

secrétaire du Roi, maison et couronne de France porte d'azur au

cygne d'argent becqué et membre de sable , accolé d'azur au pal d'argent , chargé de trois chevrons de sable et accosté de deux lions affrontés d'or, armés et lampassés de gueule. » (Armoriai général de France, Généralité de Paris, tome II, p. 795 , nos 5g2 et 5o3.)

2. Voyez son acte de baptême aux Pièces justificatives (n0III).

3 . Voyez l'article Racine au tome II du Supplément au Grand dictionnaire historique de Moréri (par l'abbé Goujet , à Paris, M.DCC.XXXV. — Nous pouvions citer également ici Nicéron , mais il fait moins autorité dans ces détails sur la famille de Racine.

4. Dans son acte d'inhumation, on lui donne le titre de greffier. Tout cela est de peu d'importance.

Sconin1. Il entrait dans l'alliance d'une famille très-considérée à la Ferté-Milon , et qui mérite de nous arrêter un moment. C'était, ce semble, une race d'une sève assez vigoureuse. L'aïeul maternel de Racine, Pierre Sconin, fut d'abord procureur du Roi des eaux et forêts de la forêt de Retz, puis commissaire enquêteur et examinateur, garde du sceau de la Ferté-Milon, et président au grenier à sel. Il est l'auteur d'une Vie de saint Vulgis, écrite d'un bon style qui fait vraiment honneur à sa plume2. Marié deux fois, d'abord à Marguerite Chéron, grand'mère de Racine, puis à Claude Jolly, il eut une lignée de patriarche, fils et filles. Trois de ses fils (Antoine, Charles et Jacques) furent religieux de. Sainte-Geneviève. Un d'eux, Antoine, y fut abbé et supérieur général de la congrégation de France. Nous aurons occasion de reparler de ce grand dignitaire de l'Eglise, qui dirigea pendant deux ans la jeunesse de Racine. Qu'il nous suflîse de dire ici que dans l'article qui lui est consacré parle Gallia ehristiana* ', on parle de lui comme d'un homme doué de grands talents4. Racine le jugeait « fort sage et fort habile homme, peu moine et grand théologien 5. » Son frère Charles, génovéfain aussi, fut prieur de Beaugency6.

i. Voyez l'acte de mariage aux. Pièces justificatives (n°IV).

2. J'ie île saint Vulgis , prêtre, et confesseur, patron de la Ferté- Milon (sans autre titre , sans indication de lieu ni d'imprimeur), 29 pages in- 8°. Elle est précédée d'une épître de l'auteur à L'évêque de Soissons , signée P. Sconin. Cet évêque, à qui le livre est dédie, au nom de tous les habitants de la Ferté, est Charles de Bourlon , qui monta sur le siège épiscopal le 3i octobre i656. — Pierre Sconin avait un fils qui portait le même prénom que lui ; mais dans des Essais historiques (manuscrits) sur la ville de la Ferté-Milon , il est dit que la fie de saint Vulgis est de P. Sconin, procureur et subdélégué , titres qui ne paraissent convenir qu'au père.

Page 1