‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 220 sur 311 · ACTE V, SCÈNE II ^Gy · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE II ^Gy

OLYMPE

J'y suis courue en vain : c'en étoit déjà fait.

Du haut de nos remparts j'ai vu descendre en larmes

Le peuple qui couroit et qui crioit aux armes;

Et pour vous dire enfin d'où venoit sa terreur,

Le Roi n'est plus, Madame, et son frère est vainqueur1.

On parle aussi d'Hémon : l'on dit que son courage

S'est efforcé longtemps de suspendre leur rage,

Mais que tous ses efforts ont été superflus :

C'est ce que j'ai compris de mille bruits confus.

ANTIGONE

Ah ! je n'en doute pas, Hémon est magnanime : 1245

Son grand cœur eut toujours trop d'horreur pour le crime.

Je l'avois conjuré d'empêcher ce forfait ;

Et s'il l'avoit pu faire, Olympe, il l'auroit fait.

Mais, hélas ! leur fureur ne pou voit se contraindre :

Dans des ruisseaux de sang elle vouloit s'éteindre. n5o

Princes dénaturés, vous voilà satisfaits :

La mort seule entre vous pouvoit mettre la paix2.

Le trône pour vous deux avoit trop peu de place;

Il falloit entre vous mettre un plus grand espace,

1. L'idée de ce faux rapport, qui suspend la connaissance du dénoûment, n'est ni dans Euripide, ni dans Sénèque, ni dans Rotrou : elle appartient a Racine; ou plutôt, comme plusieurs critiques l'ont déjà fait remarquer, elle appartient à Corneille, qui dans Horace (acte III, scène vi) en avait fait, avant Racine, un usage si heureux.

1. Pour la seconde fois, ou pourrait croire que l'on surprend la trace d'un emprunt fait à Eschyle [Sept devant T/ièbes, vers S67 et 868). S'il n'y a qu'une rencontre fortuite, elle n'en mérite pas moins d'être signalée :

.... "HJ77 Sr/jÀïu.%6s. aùv aiov.pto.

a C'est le fer qui maintenant a mis la paix entre vous. » Les anciennes éditions, les seules que Racine pouvait avoir sous les jeux, ajoutent : o Ce n'est pas cette fois l'amitié, » Oùxiz' stù tpiXicx.. — Ou trouve aussi plus bas, dans cette tragédie des Sept chefs (vers 922-924), la même idée exprimée :

Wi^pôi hjzr,p vuxéoiv

Qyixtoç viocipîç.

4;o LA THEBAÏDE.

Et que le ciel vous mît, pour finir vos discords, 1255 L'un parmi les vivants, l'autre parmi les morts. Infortunés tous deux, dignes qu'on vous déplore! Moins malheureux pourtant que je ne suis encore, Puisque, de tous les maux qui sont tombés sur vous, Vous n'en sentez aucun, et que je les sens tous1 ! 1260

OLYMPE

Mais pour vous ce malheur est un moindre supplice, Que si la mort vous eût enlevé Polvnice. Ce prince étoit l'objet qui faisoit tous vos soins; Les intérêts du Roi vous touchoient beaucoup moins.

ANTIGONE

Il est vrai, je l'aimois d'une amitié sincère : 126 5

Je l'aimois beaucoup plus que je n'aimois son frère", Et ce qui lui donnoit tant de part dans mes vœux2, Il étoit vertueux, Olympe, et malheureux. Mais, hélas! ce n'est plus ce cœur si magnanime, Et c'est un criminel qu'a couronné son crime. 1270

Son frère plus que lui commence à me toucher: Devenant malheureux, il m'est devenu cher.

OLYMPE

Créon vient.

1. Var. [Vous n'en sentez aucun, et que je les sens tous!] Quand on est au tombeau, tous nos tourments s'apaisent; Quand on est furieux, tous nos crimes nous plaisent; Des plus cruels malheurs le trépas vient a liout;

La fureur ne sent rien, mai^ la douleur sent tout. Cette vive douleur, dont je suis la victime , Ressent la mort de l'un, et de l'autre le crime. Le sort de tous les deux me déchire le cœur; Et plaignant le vaincu, je pleure le vainqueur. A ce cruel vainqueur quel accueil dois-je faire? S'il est mon frère, Olympe, il a tué mon frère. La nature est confuse et se tait aujourd'hui : Elle n'ose parler pour lui, ni contre lui. OL. Mais pour vous ce malheur est un moindre supplice. I (i6<>i)

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