Voyez la Lettre en vers du 3 janvier
2. Une preuve remarquable du grand succès d'Alexandre et de la durée de ce succès se trouve dans une lettre de Mme de Sévigné du 16 mars 1672 : «. Jamais, dit Mme de Sévigné à sa fille, Racine n'ira plus loin qu'Alexandre et qu A ndromaque . s La prophétie n'était pas plus juste que bienveillante ; mais parler ainsi après Britannicus , Bérénice et Bajazet, et mettre Alexandre seul à côté dAndromaaue à une hauteur que Racine, dit-on, ne dépassera point, n'est-ce pas nous apprendre combien la seconde tragédie du poète avait été admirée?
3. En 1703, le vendredi 12 octobre, il y eut sur le théâtre de la cour, à Fontainebleau, une représentation de Y Alexandre. On joua en même temps le Concert ridicule de Palaprat (voir le Mercure de novembre 1703). C'était le temps de ces représentations auxquelles assistait le jeune roi d'Angleterre (on donnait alors ce titre, à la cour de France, au chevalier de Saint-Georges), qui, « avant ce voyage de Fontainebleau, n'avoit jamais vu aucune comédie, n'en avoit même jamais lu. » (Dangeau, Journal, à la date du 4 et du 12 octobre 1703.) Le même Dangeau donne ce détail sur la représentation du vendredi 12 octobre : «Monseigneur le duc de Bourgogne y vint; et il paroit que le roi d'Angleterre s'y divertit fort. » Louis XIV n'y alla point. Il avait commencé dès lors à se tenir éloigné de la comédie.
J. Racine, i 3a
deux préfaces de Y Alexandre i, dit que « les premières personnes de la terre et les Alexandres du siècle s'étoient hautement déclarés pour cette tragédie.» Ces Alexandres du siècle étaient, sans parler du Roi lui-même, Monsieur, frère du Roi, le grand Condé, et quelques autres sans doute parmi les « cent jeunes guerriers » qui, au témoignage de Subligny, assistèrent à la première représentation.
Si Y Alexandre trouva les plus puissants appuis et les plus hautes approbations, il eut en même temps affaire à des censeurs très-sévères, et même, comme nous l'apprend l'auteur, à des brigues jalouses. Racine combat, avec une âpreté très-mordante, dans sa première préface, l'injustice de cette cabale; car il avait alors, au plus haut degré, l'humeur irritable d'unpoëte et d'un jeune homme, et il était, pour repousser les critiques, bien armé de redoutable ironie et de vivacité dans la riposte.
i. Cette préface, qui a été conservée, sauf plusieurs suppressions, dans l'édition de 1672, se trouve dans la première édition de la pièce donnée au commencement de 1666, et dont voici le titre :
Alexandre le Grand , Tragédie.
A Paris,
Chez Pierre Trabovillet, dans la Salle
Dauphine, à la Fortune.
M.DC.LXYI.
Avec Privilège du Roy.
Sur le feuillet du titre, après le mot Trageddi, il y a une vignette représentant une Minerve qui terrasse le démon de l'Envie, avec la devise : Virtus fapidîam superat.
Douze feuillets sans pagination pour le titre, l'épître au Roi, la préface, un extrait du privilège et la liste des acteurs ; quatre-vingt-quatre pages numérotées.
Le privilège a été donné le 3o décembre ifi65, et au bas de l'extrait de ce privilège on lit : « Fait à Paris, le 7 janvier 1666. » L'Achevé d'imprimer est du i3 janvier i<S66. — D'autres exemplaires, tout semblables d'ailleurs, de la même édition, portent au titre : 0 Chez Théodore Girard, » au lieu de : « Chez Pierre Trabovillet, etc. » C'est à ces deux libraires que Racine avait « fait transport de son privilège, » comme nous le lisons à la suite de l'extrait de ce privilège.
Comment s'était déchaîné l'orage auquel il dut tenir tète? Une renommée qui grandissait ne pouvait manquer de chagriner bien des envieux. Sans doute aussi le zèle imprudent des amis du jeune poète irrita bien des personnes qui n'étaient pas disposées à la malveillance. On voulut dans le triomphe de ce talent naissant, et qui n'en était encore qu'aux promesses, ensevelir la gloire vieillie de Corneille. Les admirateurs du grand poète regardèrent avec inquiétude, et s'indignèrent. Avant la représentation de sa pièce, Racine, avec une juste déférence, et le désir d'obtenir le suffrage et les encouragements de son illustre devancier, était allé le trouver, et avait soumis Y Alexandre à son jugement. Après que le jeune poète eut achevé la lecture de sa pièce, Corneille lui donna beaucoup de louanges, mais apparemment sur l'élégance de la versification; car à ses éloges il ajouta le conseil d'appliquer son talent à tout autre genre de poésie, l'assurant qu'il n'était pas propre à la poésie dramatique. Tel est le récit que fait Valincour dans sa lettre à l'abbé d'Olivet1, et qu'il dit tenir de Racine lui-même. Il ajoute que si Corneille parlait ainsi, c'est qu'il pensait ce qu'il disait; car il était incapable d'une basse jalousie. On peut dire aussi justement que Racine n'était pas capable de la basse rancune et de la sotte vanité d'un Oronte. Mais les passions ont bien des degrés. Ce qu'elles ont déplus vil, ou seulement de plus mesquin, ne doit sans doute pas être soupçonné dans les grands esprits et les nobles âmes. N'oublions pas cependant que nul n'échappe entièrement aux faiblesses de l'amour-propre,
Et que dans tous les cœurs il est toujours de l'homme.
Nous ne croyons faire injure ni à Corneille ni à Racine en nous figurant qu'en cette circonstance le premier était, à son insu, peu disposé à l'indulgence, à l'équité même, et que le second fut blessé par une manifeste injustice. Corneille avait la défiance inquiète et chagrine du génie et de la gloire déjà menacés du déclin; Racine, la confiance superbe d'un jeune talent qui se sent grandir. Ajoutons que la différence des esprits, la diversité des dons naturels était entre les deux poètes
i. Histoire de C Académie françoise, tome II, }>. 336.
5oo ALEXANDRE LE GRAND.
une cause de mésintelligence. Pour Corneille , la tragédie habitait la région du sublime ; elle aimait à parler une langue mâle, énergique, pleine de grandeur, non sans quelque emphase ; les sentiments héroïques en étaient la véritable inspiration. Il devait lui paraître, en écoutant la lecture de
Y Alexandre, que les efforts de Racine pour le suivre dans cette voie n'atteindraient pas au but, et qu'il ne serait jamais un vrai poète tragique, parce qu'il ne serait pas Corneille. Racine, de son côté, tout en se faisant encore une fois, et plus décidément peut-être que dans la Thébaïde, le disciple du vieux maître, avait entrevu dès lors une nouvelle forme de l'art, quelque chose de plus souple, de moins inégal, de plus pur, d'une vérité plus humaine et plus touchante ; et sa conscience lui disait que, sans être Corneille, il pouvait se créer, dans la tragédie, un empire à côté du sien. La rencontre de ces deux beaux génies le jour où Y Alexandre fut lu à Corneille annonça donc qu'une lutte allait s'engager, et malheureusement ne ressembla pas beaucoup à la rencontre de Térence et du vieux
'Cécile applaudissant V Andrienne . Il était visible que le conflit ne serait pas seulement entre deux auteurs, mais entre deux générations : l'une plus fière, plus libre, plus émue par les grands sentiments, mieux faite pour comprendre le poëte qui lui parlait, avec l'accent de l'ancienne Rome, la langue de la politique, prête d'ailleurs à se roidir contre tout ce qui venait dérouter ses vieilles admirations ; l'autre, dans une langue si correcte, si sage, si élégante, si harmonieuse, dans une poésie d'un si doux éclat, d'une si pompeuse majesté, reconnaissant mieux 'ses nouvelles mœurs, sa politesse raffinée, sa société paisiblement ordonnée et toute monarchique, sa dignité sereine, sa galanterie, sa cour et son roi. Il y a dans tout cela une explication suffisante de la rivalité qui commençait, et que rendait inévitable la force même des choses.
Nous ne connaissons pas toutes les critiques auxquelles
Y Alexandre fut en butte dès son apparition, et que Racine repoussa si vivement dans sa première préface. Cette préface ayant été imprimée quelques semaines après la première représentation, il est probable que la plupart de ces critiques n'avaient pas encore été écrites, mais s'étaient seulement répandues dans les entretiens. Nous ne pouvons citer de cette
NOTICE. -,oi
date que les Lettres en vers de Robinet *, où se trouvent quelques épigrammes contre la galanterie déplacée d'Alexandre 2, et contre le rôle de Porus3, qui, aux yeux du rimeur, a le tort d'éclipser de sa grandeur celle du héros de la pièce. Mais un tel censeur, s'il n'eût été l'écho d'un parti nombreux, n'était pas digne de la colère de Racine.
Les partisans de Corneille trouvèrent bientôt un plus redoutable interprète; mais ce fut seulement après l'impression de V Alexandre. Saint-Evremond, dans son exil, s'était fait envoyer la nouvelle tragédie. Il la critiqua dans une dissertation adressée à une dame *, mais destinée à passer de main en main. Cet écrit, d'un ton modéré et courtois, souvent juste, quoique sévère, dans ses observations , dut frapper Racine ; il s'en souvenait sans doute en composant sa seconde préface, où il répond, avec calme cette fois, aux objections qui lui ont été faites. La Dissertation sur l Alexandre , sous la forme où nous l'avons aujourd'hui, dut être envoyée par Saint-Evremond au comte de Lionne vers le mois de février 1668; mais elle avait circulé plus tôt que cela ; et très-probablement elle était d'abord d'une sévérité beaucoup moins atténuée. Dans sa lettre au comte de Lionne 5, qui paraît être de la date que nous venons d'indiquer, Saint-Evremond dit : « Je vous envoyerai aussi la Dissertation sur l' Alexandre, à mon avis beaucoup plus raison-
1. Robinet était grand partisan de Corneille, et fut plus tard l'un des suppôts du Mercure galant. Voir, à ce sujet, le livre de M. Deltour, intitulé : les Ennemis de Racine (p. 5o,-6i).
2 D'ailleurs il me parut plus tendre
Que ne fut l'ancien Alexandre.