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Là Porus fait aussi son rôle, Et généreusement contrôle

Le grand vainqueur de l'univers.

4. A Mme Bourneau , femme d'un président en la sénéchaussée de Saumur. — La Dissertation sur le Grand Alexandre se trouve dans le Ier volume, p. il 2-i52, des OEuvres meslées par M. de S. E. (Paris, chez Claude Barbin, M.DC.LXX).

5. OEuvres mêlées de M. de Saint-Evremond (Amsterdam, 1706 , tome II, p. 280. Les lettres à M. de Lionne ne sont pas dans l'édition de 1670. — Le comte de Lionne, premier écuyer du Roi, était neveu du marquis de Lionne, le célèbre secrétaire d'Etat.

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nable que vous ne l'avez. » Dans une autre lettre au même correspondant1, il s'était plaint de l'indiscrétion de Mme Bourneau, qui lui avait fait « un très-méchant tour de montrer un sentiment confus qu'il lui avoit envoyé sur X Alexandre » en lui recommandant de ne le faire voir à personne, et avant de s'être donné le loisir de bien lire cette tragédie. « Elle m'attire aujourd'hui, ajoutait-il, l'embarras que vous me mandez.... Je ne connois. point Racine; c'est un fort bel esprit, que je voudrais servir; et ses plus grands ennemis ne pourraient pas faire autre chose que ce que j'ai fait sans y penser. » Nous n'avons donc, ce semble, de cette fameuse Dissertation qu'une édition fort mitigée. Elle commence par des compliments, ajoutés peut-être après coup, pour sortir de l'embarras où l'on avait mis l'auteur, mais qui n'en étaient pas moins très-mérités. En dépit de l'injuste arrêt prononcé par Corneille, Saint-Evremond reconnaissait Racine pour le véritable héritier du grand poète vieillissant : « Depuis que j'ai lu le Grand Alexandre, la vieillesse de Corneille me donne bien moins d'alarmes, et je n'appréhende plus tant de voir finir avec lui la tragédie ; mais je voudrais qu'avant sa mort il adoptât l'auteur de cette pièce, pour former, avec la tendresse d'un père, son vrai successeur. » L'éloge ne tarde pas à glisser doucement sur une pente qui finit par devenir assez rude : « Je voudrais qu'il (Corneille) lui donnât le bon goût de cette antiquité qu'il possède si avantageusement, qu'il le fît entrer dans le génie de ces nations mortes , et connoître sainement le caractère des héros qui ne sont plus. C'est, à mon avis, la seule chose qui manque à un si bel esprit. Il a des pensées fortes et hardies, des expressions qui égalent la force de ses pensées ; mais vous me permettrez de vous dire après cela qu'il n'a pas connu Alexandre ni Porus. » Racine dit dans sa seconde préface : « Des personnes m'ont reproché que je faisois ce prince (Porus) plus grand qu'Alexandre. » Saint-Evremond est de l'avis de ces critiques. « Il paraît, dit-il, que l'auteur a voulu donner une plus grande idée de Porus que d'Alexandre, en quoi il éloit impossible de réussir. » Ce n'est pas le seul reproche qu'il fasse au personnage de Porus; il lui trouve le défaut signalé tant de fois par la critique

i . OEuvret mêlées de M. de' Saint-Evremond (1708), tome II, p. 3a2.

NOTICE. So3

dans les héros de Racine, et qu'il eût été plus juste peut-être de ne point paraître imputer à lui seul, je veux dire ce déguisement qui les transforme en personnages français • « Le héros des Indes devoit avoir un caractère différent de celui des nôtres. Un autre ciel, pour ainsi parler, un autre soleil, une autre terre y produisent d'autres animaux et d'autres fruits ; les hommes y paroissent tous autres par la différence des visages, et plus encore, si j'ose le dire, par une diversité de raison : une morale, une sagesse singulière à la région y semble régler et conduire d'autres esprits dans un autre monde. Porus cependant , que Quinte-Curce dépeint tout étranger aux Grecs et aux Perses, est ici purement françois. Au lieu de nous transporter aux Indes, on l'amène en France. » Le caractère d'Alexandre ne trouve pas grâce non plus aux yeux du critique : « Il a fait de son Alexandre un prince si médiocre que cent autres le pourroient emporter sur lui comme Porus. Ce n'est pas qu'Ephestion n'en donne une belle idée; que Taxile, que Porus même ne parlent avantageusement de sa grandeur ; mais quand il paroît lui-même, il n'a pas la force de la soutenir.... Je ne connois ici d'Alexandre que le seul nom : son génie, son humeur, ses qualités ne me paroissent en aucun endroit. »

Saint- Evremond ne reprochait pas seulement à Racine d'avoir défiguré les héros de l'histoire. Ce critique du dix-septième siècle , devançant la révolution du goût moderne, dont nous avons été témoins, regrettait, comme pourrait le faire un critique de nos jours, ce que nous appellerions Y absence de couleur- locale, l'oubli de ce qu'on nommait alors le costumé. « J'aurois voulu, disait-il , que l'auteur nous eût donné une plus grande idée de cette guerre. En effet, ce passage de l'Hydaspe, si étrange qu'il se laisse à peine concevoir, une grande armée de l'autre côté avec des chariots terribles et des éléphants alors effroyables, des éclairs, des foudres, des tempêtes qui mettoient la confusion partout, quand il fallut passer un fleuve si large sur de simples peaux, cent choses étonnantes,... tout cela devoit fort élever l'imagination du poëte et dans la peinture de l'appareil et dans le récit de la bataille. » N'est-ce pas ainsi qu'un de nos contemporains, un éminent critique, qui depuis s'est rétracté, se plaignait de cher-

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cher vainement dans Athalie « ce temple merveilleux bâti par Salomon , tout en marbre, en cèdre, revêtu de lames d'or ; » et de n'y pas voir les deux fameuses colonnes de bronze, ni la mer d'airain , ni les douze bœufs d'airain • ? Mais il faut dire que s'il a reconnu l'injustice de sa plainte, c'est que dans le chef-d'œuvre biblique de Racine il y a une vérité très-supérieure à celle du décor et du costume. Dans X Alexandre cette vérité intime manque aussi bien que l'exactitude extérieure et superficielle. Si les chariots et les éléphants de Porus n'étaient pas absolument nécessaires, il eût fallu du moins ne pas faire soupirer les héros de ces temps antiques comme des bergers de ? Astrée : c'est là que Saint-Evremond triomphe facilement. « Gardons-nous, dit-il, de faire un Antoine d'un Alexandre.... Qu'on ne croye pas que le premier but de la tragédie soit d'exciter des tendresses dans nos cœurs. Aux sujets véritablement héroïques la grandeur d'âme doit être ménagée devant toutes choses.... Il est ridicule d'occuper Porus de son seul amour sur le point d'un grand combat qui alloit décider pour lui de toutes choses; il ne l'est pas moins d'en faire sortir Alexandre, quand les ennemis se rallient. On pourroit l'y faire entrer avec empressement pour chercher Porus, non pas l'en tirer avec précipitation pour aller revoir Cléophile; lui qui n'eut jamais ces impatiences amoureuses, et à qui la victoire ne paroissoit assez pleine que lorsqu'il avoit ou détruit ou pardonné. Ce que je trouve pour lui de plus pitoyable, c'est qu'on lui fait perdre beaucoup d'un coté, sans lui faire rien gagner de l'autre. L'histoire se trouve défigurée, sans que le roman soit embelli : guerrier dont la gloire n'a rien d'animé qui excite notre ardeur ; amant dont la passion ne produit rien qui touche notre tendresse. » Voilà comme avec un peu de partialité sans doute pour Corneille et contre Racine, mais en même temps avec beaucoup de sens et de bon jugement, parlait le spirituel écrivain. Louis Racine lui-même, dans l'introduction qui précède son Examen d'Alexandre, reconnaît que cette dissertation de Saint-Evremond « contient plusieurs

i. M. Sainte-Beuve, Portraits littéraires (édition de i85a),p. 8fi. C'est dans son Port-Royal (lome V, p. 5oo et 5oi) qu'il a fait amende honorable.

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réflexions très-solides 1 . » Au milieu de tant de critiques si peu dignes de Racine, et qui le chagrinaient sans l'éclairer, nous croyons que celle-ci dut être mise à profit par lui. Il ne pouvait guère manquer d'en sentir l'utile amertume. Corneille n'avait à en sentir que la douceur. Il en fut charmé. Il y était loué comme « ayant eu presque seul le bon goût de l'antiquité. » Le remercîment qu'il adressa à Saint-Évremond trahit toutes les inquiétudes que lui causait la renommée croissante de son jeune rival; et par là ce serait un bien grand témoignage du succès de l' Alexandre , s'il ne semblait probable que Corneille ne l'écrivit qu'après le succès bien autrement éclatant d! ' Andromaque . En tout cas, sa lettre se rattache à l'histoire de Y Alexandre , puisque ce fut cette tragédie qui souleva toute cette polémique. Citons-la comme un curieux monument de la faveur publique conquise par Racine, et de la crainte qu'inspirait à Corneille cette menace d'un changement de règne.

« Vous m'honorez de votre estime, disait-il à Saint-Evremond, en un temps où il semble qu'il y ait un parti fait pour ne m'en laisser aucune. Vous me soutenez quand on se persuade

qu'on m'a abattu Je vous avoue que je pense avoir quelque

droit de traiter de ridicules ces vains trophées qu'on établit sur le débris imaginaire des miens, et de regarder avec pitié ces entêtements qu'on a voit pour les anciens héros refondus à notre mode.... Vous flattez agréablement mes sentiments, quand vous confirmez ce que j'ai avancé touchant la part que l'amour doit avoir dans les belles tragédies, et la fidélité avec laquelle nous devons conserver à ces vieux illustres, ces caractères de leur temps, de leur nation, et de leur humeur. J'ai cru jusqu'ici que l'amour étoit une passion trop chargée de foiblesse, pour être la dominante dans une pièce héroïque ; j'aime qu'elle y serve d'ornement, et non pas de corps ; et que les grandes âmes ne la laissent agir qu'autant qu'elle est compatible avec de plus nobles impressions. Nos doucereux et nos enjoués sont de contraire avis, mais vous vous déclarez du mien2. »

i. Remarques sur les tragédies de Jean Racine..., par Louis Racine (Amsterdam et Paris, 1762), tome I, p. 70.

2. OEuvres mêlées de M. de Saint-Evremond (1706), tome II, p. 34fi et 347.

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Décidément Corneille n'adoptait pas Racine avec la tendresse d'un père. Et cependant Racine, dans son Alexandre , s'était efforcé d'être cornélien, et jusqu'à un certain point l'avait été. Il le fut beaucoup moins désormais. Désavoué si durement par son maître, il n'en comprit que mieux et plus vite qu'il était fait pour marcher dans une route nouvelle, et il écouta davantage son propre génie.

Le sentiment dont Corneille aimait à faire l'âme de ses tragédies, était celui de l'admiration. Pour suivre ses traces, le sujet d' Alexandre le Grand était fort bien choisi. Il était analogue à celui de la clémence d'Auguste dans Cinna, de la générosité de César dans Pompée. Axiane est une héroïne de la famille des Emilie, des Cornélie. De très-belles scènes, comme la seconde de l'acte II entre Ephestion, Taxile et Porus, et la dernière de la pièce entre Porus et Alexandre, ont la forme et souvent l'accent des grandes scènes de Corneille. Cet accent se reconnaît dans bien des vers énergiques, quelquefois sublimes, ou d'une mâle ironie. Et même, il est bon de le remarquer, ces froides galanteries de Porus et d'Alexandre, qui avilissent et dégradent leurs caractères, pouvaient bien paraître des fautes apprises à la même école. Là même cependant il ne faut pas fermer les yeux à une grande différence entre le modèle et son imitateur. Dans Cinna, dans Pompée, dans Sertorius l'amour est un hors-d' oeuvre ; dans Alexandre il est beaucoup trop le ressort principal de l'action, quoiqu'il n'y soit pas non plus le grand intérêt de la pièce. Louis Racine l'a bien vu. « Le grand défaut qui y règne, dit-il, est un amour qui en paroît faire tout le nœud, tandis qu'un des plus glorieux exploits d'Alexandre n'en paroît que l'épisode1. » C'est pour cela que Corneille a pu sans injustice faire entendre que dans Y Alexandre l'amour est, selon son heureuse expression, la dominante. Ce vice capital de la pièce de Racine frappa beaucoup de ses contemporains, quelque habitués qu'ils fussent aux tendresses romanesques dans les tragédies. Un d'eux s'en moqua avec esprit; et sa raillerie, qui blessa, dit-on, Racine et Roileau 2, n'avait pas moins de force que les reproches auxquels

1. Remarques sur les tragédies de Jean Racine, tome I, p. 68.

2. C'est ce qu'affirment les éditeurs de 1807 dans leurs additions sur Y Alexandre (tome III des OEuvres de Racine, p. 36i).

NOTICE. 5o7

Corneille et Saint-Evremond avaient donné une forme plus sérieuse. Dans le courant de Tannée même à la fin de laquelle parut Y Alexandre, Boileau, comme on sait, avait composé son charmant Dialogue des héros de roman. Il le récitait partout; et quoique cette ingénieuse satire n'ait été que beaucoup plus tard publiée par son auteur, il en circulait plusieurs copies faites de mémoire. Ce fut dans une de ces copies qu'on intercala une scène où est critiqué V Alexandre. La malice était de bonne guerre. Boileau en avait involontairement suggéré l'idée, lorsqu'il mettait ces paroles dans la bouche de son Pluton : « J'ai bien de la peine à m'imaginer que les Cyrus et les Alexandre soient devenus tout à coup, comme on me le veut faire entendre, des Thyrsis et des Céladon1. » Il était piquant de frapper Racine avec les verges de son ami, et légitime de rattacher une grande erreur de notre théâtre à ces extravagantes fadaises, à cette « pestilente galanterie » de nos romans, qui en étaient la véritable source. La manière de Boileau est heureusement imitée dans cette petite pièce, qui fut attribuée à Charles de Sévigné 2. La voici :

PLUTON

Mais qui est ce jeune étourdi qui s'avance d'un air moitié sérieux et moitié badin? Le voilà bien échauffé.

i. OEuvres de Bodeau, édition de M. Berriat-Saint-Prix, tome III, p. 40 et 41 •

2. Geoffrov le dit dans son Jugement sur Alexandre (OEuvres de Racine, édition de 1808, tome I, p. 3î4)* H serait difficile cependant de penser à Charles de Sévigné, si le dialogue que nous allons citer, et que nous avons trouvé pour la première fois dans l'édition de 1722 des OEuvres de Racine, était de l'année où fut imprimé Y Alexandre. Sévigné, né en 1648, était encore bien jeune en 1666. Mais il faut remarquer que ce dialogue fait une allusion aux vers 109 et 110 de la VIIIe satire de Boileau, qui ne fut imprimée qu'en 1668, quoique composée, il est vrai , et peut-être connue dès l'année précédente. Ce fut Charles de Sévigné (Boileau lui-même le disait dans sa conversation avec Mathieu Marais'1 qui avant retenu de mémoire une partie du Dialogue des héros de roman, fournit aux éditeurs hollandais des OEuvres de Saint-Ëvremond le moven de l'imprimer pour la première fois. Peut-être alors seulement eut-il l'idée d'y faire la malicieuse addition qu'on lui attribue. Sans pouvoir en fixer la date, il est vraisemblable qu'elle fut faite quand l'opuscule de Boileau

5o8 ALEXANDRE LE GRAND.

DIOGENE

Je crois que c'est Alexandre. Qu'il est changé ! J'ai peine à le reconnoître. Sa physionomie n'est ni grecque ni harbare. C'est un guerrier petit-maître. Apparemment que ses longs voyages l'ont un peu gâté. C'est pourtant Alexandre : je le reconnois encore.

PLUTON

Oh ! pour le coup nous avons un véritable héros, et non pas un fade doucereux. Il n'a jamais soupiré que pour la gloire. Il s'est même si peu piqué de galanterie, que dans sept ans il n'a visité qu'une fois la femme et les filles de Darius, bien qu'elles fussent les plus belles personnes du monde et ses prisonnières. Je jurerois qu'il s'est garanti du mauvais air que ces autres ont respiré.... Approchez, généreux vainqueur de l'Asie, approchez. Il s'agit de combattre. Le roi des enfers a besoin de votre bras.

ALEXANDRE

Je suis venu : l'amour a combattu pour moi..., etc.'.

DIOGÈNE

Ne l'avois-je pas bien dit qu'il s'étoit gâté dans ses voyages? Alexandre le Grand est devenu conteur de fleurettes.

PLUTON

Quel diable de jargon nous vient-il parler? Quoi? Alexandre qui ne respiroit que les combats, s'oublie auprès d'une maitresse ?

Que vous connoissez mal les violents désirs D'un amour qui vers vous porte tous mes soupirs!... etc.2.

DIOGÈNE

Il faut l'envoyer auprès du grand Cyrus....

ALEXANDRE

Hé quoi? vous croyez donc qu'à moi-même barbare J'abandonne en ces lieux une beauté si rare5?

et la tragédie d' Alexandre n'étaient plus dans leur nouveauté. Nous avons vu aussi que la dissertation de Saint-Evremond, au moins sous la forme avouée par l'auteur, ne fut publiée qu'un peu tard. Le succès de V Alexandre fut durable, puisque la guerre qu'on lui fit se prolongea si longtemps.

i. Vers 859-864. — 2. Vers 883-886, et 895-897.

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