PREMIÈRE PRÉFACE
Je ne rapporterai point ici ce que l'histoire dit de Porus , il faudroit copier tout le huitième livre de Quinte- Curse 2 ; et je m'engagerai moins encore à faire une exacte apologie de tous les endroits qu'on a voulu combattre dans ma pièce. Je n'ai pas prétendu donner au public un ouvrage parfait : je me fais trop de justice pour avoir osé me flatter de cette espérance. Avec quelque succès que l'on ait représenté mon Alexandre, et quoique les premières personnes de la terre et les Alexandres de notre siècle se soient hautement déclarés pour lui , je ne me laisse point éblouir par ces illustres approbations. Je veux croire qu'ils ont voulu encourager un jeune homme et m'excitera faire encore mieux dans la suite. Mais j'avoue que quelque défiance que j'eusse de moi-même, je n'ai pu m'empêcher de concevoir quelque opinion de ma tragédie , quand j'ai vu la peine que se sont donnée de certaines gens pour la décrier. On ne fait point tant de brigues contre un ouvrage qu'on n'estime pas. On se contente de ne le plus voir quand on l'a vu une fois ,
i. Cette préface est celle de la première édition (i6fifi). Elle est reproduite dans l'édition de 1672, mais avec des retranchements assez nombreux, que nous indiquons.
2. Les anciennes éditions des OKm-res de Racine ont toutes Qui/itc- Curse (et non Quinte-Curce). Quoique ce ne fût pas l'orthographe constante de ce temps, on la trouve dans d'autres livres de même date. — L'histoire de l'expédition d'Aleyanlre dans l'Inde est renfermée dans six chapitres du huitième livre de Quinte-Curce (chapitres rx-xiv'. C'est seulement dans le \m' (I le \i\F chapitre qu'il est question de Porus.
PREMIÈRE PRÉFACE. j i 7
et on le laisse tomber de lui-même , sans daigner seulement contribuer à sa chute. Cependant j'ai eu le plaisir de voir plus de six fois de suite à ma pièce le visage de ces censeurs. Ils n'ont pas craint de s'exposer si souvent à entendre une chose qui leur déplaisoit. Ils ont prodigué libéralement leur temps et leurs peines pour la venir critiquer , sans compter les chagrins que leur ont peut-être coûtés les applaudissements que leur présence n'a pas empêché le public de me donner *. Ce n'est pas, comme j'ai déjà dit, que je croye ma pièce sans défauts. On sait avec quelle déférence j'ai écouté les avis sincères de mes véritables amis, et Ion verra même que j'ai profité en quelques endroits des conseils que j'en ai reçus. Mais je n'aurois jamais tait si je marrêtois aux subtilités de quelques critiques , qui prétendent assujettir le goût du public aux dégoûts d'un esprit malade , qui vont au théâtre avec un ferme dessein de n'y point prendre de plaisir, et qui croient prouver à tous les spectateurs , par un branlement de tête et par des grimaces affectées , qu'ils ont étudié à fond la Poétique d'Anstote.
En effet, que répondrois-je à ces critiques qui condamnent jusques au titre de ma tragédie, et qui ne veulent pas que je l'appelle Alexandre, quoique Alexandre en fasse la principale action , et que le véritable sujet de la pièce ne soit autre chose que la générosité de ce conquérant? Ils disent que je fais Poius plus grand qu'Alexandre. Et en quoi paroît-il plus grand? Alexandre n'est-il pas toujours le vainqueur? Il ne se contente pas de vaincre Porus par la force de ses armes , il triomphe de sa fierté même par la générosité qu'il fait paroître en lui rendant ses États. Ils trouvent étrange
1. Ce qui précède, depuis : « Cependant j'ai eu le plaisir, » est omis dans l'édition de 1672.
5i8 ALEXANDRE LE GRAND.
qu'Alexandre , après avoir gagné la bataille , ne retourne pus à la tête de son armée , et qu'il s'entretienne avec sa maîtresse , au lieu d'aller combattre un petit nombre de désespérés qui ne cherchent qu'à périr. Cependant, si l'on en croit un des plus grands capitaines de ce temps *, Éphestion n'a pas dû s'v trouver lui-même. Ils ne peuvent souffrir qu'Ephestion fasse le récit de la mort de Taxile en présence de Porus , parce que ce récit est trop à l'avantage de ce prince. Mais ils ne considèrent pas que l'on ne blâme les louanges que l'on donne à une personne en sa présence, que quand elles peuvent être suspectes de flatterie, et qu'elles font un effet tout contraire quand elles partent de la bouche d'un ennemi et que celui qu'on loue est dans le malheur. Cela s'appelle rendre justice à la vertu , et la respecter même dans les fers. Il me semble que cette conduite répond assez bien à l'idée que les historiens nous donuent du favori d'Alexandre. Mais au moins , disent-ils, il devroit épargner la patience de son maître, et ne pas tant vanter devant lui la valeur de sou ennemi. Ceux qui tiennent ce langage ont sans doute oublié que Porus vient d'être défait par Alexandre, et que les louanges qu'on donne au vaincu retournent à la gloire du vainqueur 2. Je ne réponds rien à ceux qui blâment Alexandre de rétablir Porus en présence de
i . Nous ne trouvons nulle partqu'aueun des généraux d'Alexandre ait raconté qu'Ephestion n'assista pas au dernier combat contre Porus. La phrase ne doit donc pas avoir ce sens. Racine n'a-t-il pas voulu dire : « un des plus grands capitaines de ce temps-ci, de notre temps, » le prince de Condé par exemple , qui aurait exprimé l'opinion que la tâche d'achever la défaite d'un petit nombre de désespérés n'exigeait pas même la présence d'Ephestion, à plus forte raison celle d'Alexandre? Nous avouons d'ailleurs que la phrase ne nous paraît pas très-claire , ni l'apologie très-concluante.
a. Ce qui précède, depuis : a Ils ne peuvent souffrir qu'Ephestion, 1 est omis dans l'édition de 167a.