Lettre de J. B. Rousseau à Brouette, i5 octobre
l'auteur du bon mot. Ce qui paraît encore plus décisif, Mme de Sévigné, bien au courant, grâce à son fils, de tout ce qui se passait chez la Champmeslé, tenait de lui cette plaisanterie, toute fraîche encore, comme ayant une autre origine, et dite par un comédien à son camarade1. »
I . Voyez la lettre de Mme de Sévigné à Mme de Grignan, 8 avril 1671 , tome H, p. i5o. — On a voulu que Racine fût l'auteur non-seulement du bon mot qui a inspiré l'épigramme, mais de l'épigramme elle-même. M. Edouard Fournier a dit dans une note de Racine a Uzès, p. 70: u J. B. Rousseau nous apprend, dans une de ses lettres a Brossette, que le trait de l'épigramme est un bon mot de Racine.... Une note, qui doit être de L. Racine, comme la plupart de celles qui expliquent ces lettres, ajoute: Cette épigramme fut faite dans une société de jeunes gens dont et oient Boileau et Racine, et fut l'ouvrage de la société. Concluez qu'elle est de Racine. » — C'est conclure un peu vite. M. Fournier continue ainsi : « Moins discret en conversation que par écrit, L. Bacine l'avoua lui-même à le Brun. Fayolle l'apprit de celui-ci, et fit à ce sujet une note dans son curieux recueil d'épigrammes, l'Acanthologie, 1817, in-12: » J. B. Bousseau s'est exprimé beaucoup moins affirmativement qu'on ne le dit ici. Il ne faut pas oublier les mots a on prétend », que nous avons conservés dans notre citation plus complète. Quant à la note sur la lettre de Boileau à Brossette (voyez les Lettres de Rousseau sur différents sujets, Genève, 1749.1 p. 38 de la deuxième partie du tome Ier), il est bien vrai qu'elle doit être de Louis Bacine, comme toutes celles de cette édition, quoique dans une lettre adressée au Mercure de France (août iy49)> il décline la responsabilité d'éditeur. Mais il fallait donner la note tout entière. En voici la fin : a Boileau n'eut jamais ce style, et il ne l'eût pas apprise à Brossette, s'il eût soupçonné qu'elle se trouveroit un jour dans le commentaire de son Art poétique, -a II nous semble évident que L. Bacine eût dit à bien plus forte raison, s'il eût pensé qu'on voulût attribuer l'épigramme à Bacine : ce Mon père n'eut jamais ce style » Que l'on récuse en cela sou témoignage, nous le voulons bien , d'autant plus que Boileau paraît avoir réellement écrit l'épigramme. Mais, au contraire, on invoque ce témoignage, pour en tirer ce que le témoin n'a pu avoir l'intention d'y mettre. L'épigramme, suivant Louis Bacine, aurait été composée chez la Champmeslé, et son père et Boileau faisaient partie de la société qui s'^ réunissait. Voilà, ce semble, tout ce que la note fournit. Beste l'assertion de Fayolle. Dans son Acanthologie^ p. 49» il donne l'épigramme, et à la page suivante il dit en note : n Cette épigramme, imprimée dans les OEueies de Boileau,
A une date assez rapprochée de l'époque où tout changea dans la vie de Racine, nous avons dans une lettre de la Fontaine la preuve que l'amour de Racine pour la Champmeslé durait encore. Cette lettre n'est, dans l'autographe, datée que du jeudi 12 : par des raisons très-plausibles, tirées de son contexte , M. Walckenaer est d'avis qu'elle fut écrire en 1676. En adoptant ces raisons, nous la daterions plutôt de décembre 167s1; d'ailleurs la différence est peu considérable. Voici ce que la Fontaine écrivait de Château-Thierry à Mlle de Champmeslé : « M. Racine avoit promis de m'écrire. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? Il auroit sans doute parlé de vous,
n'aimant rien tant que votre charmante personne Voudrez-
vous engager M. Racine à m'écrire? vous ferez œuvre pie. J'espère qu'il me parlera de vos triomphes. »
Une liaison depuis si longtemps formée ne prit fin (les collecteurs d'anecdotes s'accordent à le dire) que lorsque le comte de Clermont-Tonnerre supplanta Racine dans les bonnes grâces de la comédienne. Qui ne connaît le burlesque quatrain qui fut composé à ce sujet?
A la plus tendre amour elle fut destinée,
Qui prit longtemps Racine dans son cœur; Mais, par un insigne malheur, Le Tonnerre est venu, qui l'a déRacinée.
était de Racine, qui l'avait faite contre la Champmeslé, sa maîtresse. Nous tenons cette anecdote de le Brun, qui la tenait de L. Racine. » Quand on sait comment les faits s'altèrent en passant par plusieurs bouches, on peut ne pas attacher une grande importance à la note de Fayolle. N'est-ce pas lui qui, dans le même recueil épigrammatique, p. i83, n'a pas craint de signer du nom de J. Racine l'épigramme grossièrement injurieuse contre Mme de Maintenon : A voir cette prude... ?
1 . La Fontaine parle dans cette lettre du dégoût que lui causent ses affaires, « compte, vente, arrérages. » Le 2 janvier iH^fi, il signait a Château-Thierry l'acte de vente de sa maison à Antoine Pintrel. Si l'on date la lettre du jeudi 12 mars 1676, il semble qu'il devait alors en avoir fini depuis quelque temps avec tous ses ennuis. C'est pour cela que le jeudi 12 décembre 1673 nous paraît plus probable. Les triomphes dont il est question dans la lettre doivent être ceux A'Iphigeiùe.
On a beaucoup dit non-seulement que Racine avait été trahi, mais que cette trahison lui avait causé une grande douleur ; et parmi toutes les explications que l'on a cherchées de sa rupture avec le théâtre, l'infidélité de la Champmeslé n'a pas été oubliée1. Tout au plus cependant pourrait-on admettre que, joint à d'autres dégoûts, ce chagrin, qui ne semble pas avoir été un si violent désespoir, lui rendit moins difficile la résolution de réformer sa vie. Racine ne s'était pas montré jusque-là d'une jalousie très-tragique. On se demande même pourquoi le comte de Tonnerre lui donna plus d'ombrage que tant d'autres. Ce fut peut-être le nouveau rival qui fut jaloux, et qui exigea qu'on lui sacrifiât le poète. Quoi qu'il en soit, il n'était pas trop tôt pour s'arracher à un attachement si peu digne d'un homme tel que Racine. Le partage avec le comte de Tonnerre eût d'ailleurs été particulièrement fâcheux, s'il faut juger ce personnage sur le portrait qu'en a fait Saint-Simon. Il était homme de beaucoup d'esprit, mais d'un esprit railleur et caustique, avec cela poltron et escroc, un autre chevalier de Gramont2. Ce qui nous ferait soupçonner une certaine vérité dans quelques-uns de ces traits, c'est une lettre de 1678, où le bonhomme la Fontaine, d'une tolérance beaucoup trop facile, et toujours prêt à s'accommoder d\m nouveau règne, demande à la Champmeslé si M. de Tonnerre se propose de continuer avec lui les brocards et les niches dont il l'honorait, « et s'il rapporte toujours au logis quelque petit gain. » Tout cela n'est pas très-beau pour la Champmeslé; et si elle ne laissa que peu de regrets à Racine, on le comprend sans peine.
Dans un temps où pour Racine ses folies de jeunesse n'étaient plus qu'un songe, et où il approchait lui-même de ses derniers jours, il sut que celle qu'il avait autrefois aimée se mourait à Auteuil, et il écrivait alors à son fils : « INI. de Rost m'apprit avant-hier que la Chamellay étoit à l'extrémité, de quoi il me parut très-affligé; mais ce qui est le plus affligeant, c'est de quoi il ne se soucie guère apparemment, je veux dire l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de
1. Voyez, par exemple, ce que dit à ce sujet Y Histoire du Théâtre françols, tome XIV, p. 5 18.
1. Mémoires de Saint-Simon ,tome T, ]). 220, ettome V, p. 68.
renoncer à la comédie1. » Y avait-il dans cette sollicitude du chrétien comme un dernier reste de tendresse? Peut-être. Mais lorsque, désabusé sur ce qu'il avait entendu dire des dispositions de la mourante, il en informa son fils quelques jours plus tard, en lui annonçant la mort de la comédienne, nous ne pouvons trouver son accent très-ému : « Le pauvre M. Boyer est mort fort chrétiennement ; sur quoi je vous dirai, en passant, que je dois réparation à la mémoire de la Chameslé2, qui mourut aussi avec d'assez bons sentiments, après avoir renoncé à la comédie, très-repentante de sa vie passée, mais surtout fort affligée de mourir3. » En passant est un peu sec, à moins qu'on ne croie l'indifférence affectée; et l'oraison funèbre, tout entière, est médiocrement attendrissante. Ne faut-il pas que le cœur n'ait jamais été profondément touché pour que la mort même n'y remue pas sous la vieille cendre plus de souvenir du passé? Valincour cependant, qui avait bien connu Racine, est un de ceux qui expliquent la trop grande place donnée à l'amour dans ses tragédies par « son caractère qui éloit plein de passion. » Qui sait? Nous n'avons peut-être pas vu dans son vrai jour cette histoire de la Champmesle ; mais si dans ces secrets du cœur, dont il est si difficile d'être juge, nous ne nous sommes pas trompé, si l'on peut tout au moins dire de Racine que l'aliment a toujours manqué à la flamme qu'il portait en lui, n'éprouve-t-on pas à le constater quelque déception? Et n'est-il pas singulier qu'il y ait eu au dix-septième siècle un poëte à qui l'amour inspira sa première pièce, dont les vers tragiques, à la fin de sa carrière, étaient encore échauffés par une passion de vieillard, un poëte qui a pu dire :
J'ai brûlé fort longtemps d'une amour assez grande, Et que jusqu'au tombeau je dois bien estimer,
Puisque ce fut par là que j'appris à rimer
Et ce que j'ai de nom je le dois à l'amour ;
et que ce poëte ne so\t pas Racine, mais Corneille?
1. Lettre du 16 mai 1698. — Mlle de Champmesle était morte la veille à Auteuil ; Racine l'ignorait.
1. Cette singulière incertitude d'ortbographe, tantôt la Chamellay^ tantôt la Chameslé, se remarque dans les lettres autographes.
3 Lettre du 24 juillet 1698.
.Nous avons peut-être parlé trop longuement de la Champmesle, tandis que, ne voulant pas répeter ce que nous développons ailleurs, nous ne faisions que nommer tant de nobles œuvres dont ce même temps de la vie de Racine est rempli. !STe les perdons pas de vue cependant ; Racine assis aux soupers de la comédienne n'est pas la seule image que ces années de glorieux travaux nous doivent laisser de notre grand poète. Sa renommée était alors dans tout son éclat. Quelle que fût l'ardeur des inimitiés, on n'osait plus que chicaner sa supériorité, non la nier. Le Mercure galant lui-même, toujours si malveillant pour lui, était contraint, pour ne pas paraître trop absurde, de donner à son ironie la forme d'un hommage. Dans sa lettre de janvier 167a, après un examen railleur de Bajazet, il parlait ainsi : « Je n'ai rien à vous dire du mérite de son auteur : il est si grand qu'on ne peut trouver de place sur le Parnasse aujourd'hui cligne de lui être offerte; et ses amis le placent entre Sophocle et Euripide. » Racine avait d'ailleurs conquis de tels suffrages à la cour que sa gloire en était protégée, et ne pouvait plus guère être attaquée qu'obliquement. Henriette d'Angleterre, l'esprit le plus charmant de cette cour, avait eu les prémices à'Jndromaque, et l'avait honorée de ses larmes; elle avait paru favoriser Racine contre Corneille en leur proposant à tous deux le sujet de Bérénice, où la victoire du tendre poète était assurée. La faveur du grand Condé était déclarée pour Racine, qui lui récitait ses vers sous les ombrages de Chantilly. D'Effiat, Manicamp, Guilleragues, Nantouillet, les plus spirituels courtisans, le traitaient en ami. Parmi ses plus grands admirateurs il comptait les Mortemart, si renommés pour leur esprit : Yivonne, Mme de Thianges, Mme de Montespan. Colbert, à qui il dédia Bérénice, lui accordait toute sa protection, sans qu'il fût besoin davantage des bons offices de Chapelain : l'amitié du duc de Chevreuse entretenait les bonnes disposions du ministre pour notre poète. Enfin, ce qui était le plus décisif de tous les succès, Racine plaisait au Roi, qui avait reconnu en lui le vrai poète d'un règne noble, pompeux et galant. C'était Louis XIV qui, en donnant à sa cour le signal des applaudissements, avait relevé les Plaideurs, mal jugés par la ville. Ce que l'on racontait de l'effet produit sur lui par un passage de Britannirus, ne fût-il pas tout à fait exact, malgré
le témoignage de Boileau1, prouverait tout au moins combien on le savait admirateur du poète et touché par ses beaux vers. Mithridate avait été pour lui une pièce de prédilection. Il voulut que Versailles pût, avant Paris, admirer Jpliigénie.
A une gloire devenue si incontestable aucune jalousie , on le comprend, n'eût été assez puissante pour fermer l'Académie française. Racine y entra, succédant à la Mothe le Vayer, le 12 juillet 1673, le même jour que Fléchier et l'abbé Gallois. Le Mercure rend ainsi compte de la triple réception : « MM. Gallois, Fléchier et Racine ont été reçus à l'Académie Irancoise, où M. Colbert s'est rendu pour entendre leurs harangues. Elles lui plurent beaucoup, et toute la compagnie en fut charmée. » C'est une banalité de pure forme, et sans doute écrite d'avance s. La harangue de Fléchier, qui parla le premier, eut un grand succès, mais non celle de Racine. Inexplicable bizarrerie! La journée ne fut pas heureuse pour le poète, si bien doué cependant pour l'éloquence académique, comme pour tous les genres d'éloquence, et si bon récitateur. Mais il paraît qu'il s'était intimidé. Nous n'avons rien à ajouter à ce que dOlivet et Louis Racine disent très-exactement sans doute sur ce petit échec; nous n'avons pas plus de détails qu'ils n'en donnent, et notre édition, comme les précédentes, est privée de ce discours académique, dont il ne s'est pas conservé le moindre vestige. Du reste, le mauvais succès d'un compliment était bien peu de chose; on put à peine y faire attention au milieu des triomphes de la tragédie de Mithridate, et nous ne vovons pas qu'on s'en soit alors occupé. C'était une consolation trop insignifiante pour l'envie aux abois. Car il ne faut pas que quelques injustices