Lettre à de Losme de Moncliesnay, (septembre
2. On ne cherchera pas plus d'exactitude dans un prétendu récit de cette séance académique qui se trouve au tome Ier des Mémoires d'un homme de qualité, p. 171 : <c La salie étoit remplie de quantité de personnes de première distinction, que la réputation du nouvel académicien v avoit attirées. 11 faut avouer que Racine charma tous ses auditeurs. Il étoit bel homme, il déclamoit hien ; son discours étoit bien composé. A peine put-il répondre à l'empressement de tous ceux qui venoient l'embrasser et le féliciter de son succès. » L'abbé Prévost est aussi romanesque ici que dans un autre passage du même ouvrage que L. Racine a cité dans la seconde partie de ses Mémoires.
9o NOTICE BIOGRAPHIQUE
d'une partie du public, auxquelles Racine fut trop sensible, nous fassent illusion. Dans ces dernières années de sa carrière théâtrale il avait forcé Y ad mi ration, et régnait pleinement sur la scène. On en trouverait, au besoin, une preuve suffisante dans les vers que Corneille adressait au Roi pour le remercier des représentations de ses pièces à Versailles dans l'automne de 1676. Il se sentait vaincu dans l'opinion parles « modernes illustres; » et au malbeur de ses tragédies, qui lui faisait dire :
Le peuple, je l'avoue, et la cour les dégradent,
il comparait avec cbagrin « l'heureux brillant de ses /runes rivaux. »
Quelles furent les raisons qui, à ce comble de sa renommée, et dans toute la force de son talent et de son âge (il n'avait que trente-sept ans), décidèrent Racine , après Phèdre, à renoncer au théâtre? On a dit que le découragement s'était emparé de son âme , que la scandaleuse cabale formée à l'hôtel de Bouillon contre la plus belle de ses tragédies, l'avait profondément affecté. Se taire pour toujours devant les applaudissements donnés à Pradon, applaudissements qui furent de très-courte durée , semble un étrange excès de sensibilité : quoique à vrai dire , plus le rival était indigne , plus se peut expliquer quelque dégoût d'une gloire ainsi prostituée, et un certain mépris pour ce public, qui après avoir eu si longtemps, pour former son goût, les leçons les plus parfaites du génie, en étai' encore là ! Oui, ce dégoût fut pour quelque chose dans la cruelle résolution de Racine. Comment ne pas le croire , en lisant la belle épître de Boileau : Que tu sais bien, Racine, etc.? Elle peut servir à mesurer la douleur du poète outragé. On ne dépense pas en pure perte, on ne trouve pas dans les inspirations de son cœur tant d'éloquence, pour relever un courage faiblement ébranlé. Toute cette admirable exhortation de la ferme raison et de l'amitié compatissante est évidemment une réponse à la parole qu'il nous semble entendre : « Je ne lutte plus contre l'envie et la sottise; je cesse de travailler pour des ingrats.» Racine faisait lui-même l'aveu du trouble où il se laissait jeter par les attaques de ses zoïles, lorsqu'il disait à l'aîné de ses fils : « Quoique les applaudissements que j'ai reçus m'aient beaucoup flatté, la
SUR JEAN RACINE. ,n
moindre critique, quelque mauvaise qu'elle ai été, m'a toujours causé plus de chagrin que toutes les louanges ne m'ont fait de plaisir. » N'oublions pas non plus que Valincour dit, à propos de ces tracasseries de la rivalité des deux Phèdres : « Je vis Racine au desespoir. »
Mais en tenant compte de ce motif de retraite, on peut affirmer qu'il ne fut pas le seul. Il y en eut un autre, sur lequel on n'est pas non plus réduit aux conjectures, et dont il ne reste pas des traces moins évidentes. Dans la fameuse lettre de Racine à Mme de Maintenon un passage doit être remarqué. Parlant de sa tante, supérieure de Port-Royal: « C'est elle, dit-il, qui m'apprit à connoître Dieu dès mon enfance , et c'est elle aussi dont Dieu s'est servi pour me tirer de l'égarement et des misères où j'ai été engagé pendant quinze années. » La mère de Sainte-Thècle dut faire plus que Pradon pour lui enseigner la vanité des louanges des hommes. Elle trouva sans doute son âme préparée par les amertumes d'une passion dont il ne restait plus que la lie, et d'une gloire trop disputée, qu'il était prêt à rejeter, suivant l'expression du poète,
Comme une écorce vide Que les lèvres pressent en vain .
Il est certain d'ailleurs que dans cette âme il se faisait depuis quelque temps un travail , qui y réveillait toutes les impressions de sa première jeunesse , et lui rendait , comme un remords , la mémoire de cette éducation chrétienne , dont elle était déchue : memor tandem unde excidcrat , dit M. Tronchai dans son épitaphe de Racine. La préface de Phèdre témoigne clairement de ce désir du retour. L'auteur s'y montre jaloux « de réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur piété et leur doctrine, qui l'ont condamnée dans ces derniers temps : » disposition bien différente de celle qui avait dicte les deux malicieuses lettres de 1666. Un rapprochement avec Port-Royal était espéré et cherché. L'esprit dans lequel avait été conçue la pièce elle-même était un symptôme caractéristique , et antérieur aux ennuis que causèrent à Racine les méchancetés des protecteurs de Pradon. Non-seulement il y avait dans Phèdre l'intention , déclarée par le poète, de mettre en jour la vertu ; mais jamais dans un sujet profane
( celui-là semblait même le plus foncièrement païen qu'on pût choisir), jamais inspiration ne fut plus chrétienne. Boileau le sentit bien; et de concert peut-être avec Racine, qui par la phrase remarquée dans la préface, aurait voulu préparer les voies , il porta la pièce comme un gage de réconciliation au grand Arnauld, le plus ouvert après tout de ces esprits rigides. Il est possible aussi qu'il ait agi de son propre mouvement, et que témoin des scrupules dont était tourmenté son ami, il ait espéré de négocier, la Plièdre à la main, un traité de paix qui apaiserait ces scrupules, et en même temps sauverait la muse tragique. Dans le récit de Louis Racine, que nous n'avons pas ici assez de moyens de contrôler directement, tout ne s'accorderait pas avec ces conjectures. Phèdre n'aurait été portée à M. Arnauld qu'après le mariage de Racine, et le négociateur aurait commence par déclarer que notre poète abandonnait le théâtre. Mais c'était, ce nous semble, attendre bien longtemps pour présenter une pièce imprimée depuis quelques mois déjà, le i5 mars 1677; et si Boileau avait à donner la nouvelle de la rupture décidée de Racine avec le théâtre, qu'était-il besoin de faire absoudre sa dernière tragédie ? Les bras étaient ouverts au pénitent, sans qu'il v eût à s'inquiéter d'un péché de plus à pardonner dans ce passé qu'on abjurait. On ne comprend pas beaucoup non plus Arnauld qui reconnaît l'innocence de la tragédie, quand Racine a (ait l'etfort suprême d'v renoncer. Il voulait donc l'yrattacher malgré lui? Au surplus, à quelque moment que la démarche ait ete faite, le fond même du récit n'a pu être invente. Arnauld comprit et reconnut le sens chrétien de la pièce, et n'y fit qu'une objection plus littéraire que morale*
t. Le Furetlriana (1 vol. in-T5, Paris, chez Thomas Guillain, M.DC.I.XXX\ \) nous offre un témoignage bien plus ancien que les Mémoires de Louis Racine fin jugement d'Arnauld sur Phèdre. Il est dit, p. 91 : « De toutes le> pitres de théâtre de M. Racine, M. Arnauld n'avoit lu que sa Phèdre; après l'avoir lue, il dit: « Cela est * parfaitement beau, mais pourquoi faisoit-il Hipnolvte amoureux ? * C'est de là sans doute que Louis Harine a tiré cette partie de son récit où est rapportée la même parole. Nous cro\ons tout ce récit des Mè moires composé de diverses traditions recueillies cà et là. [I n'est pas de première main, et a pu être un peu arrangé dans l'ensemble, par conséquent inexact pour les dates.
La glace ainsi rompue, Boileau put lui amener le poète pardonné, et Ton sait la touchante entrevue, que nous n'avons pas à raconter après les Mémoires de Louis Racine. Nous savons aussi par ces Mémoires que dans l'excessive violence de cette crise de repentir et de dégoût , Racine voulait se faire chartreux, et que son confesseur l'en détourna, le crovant plutôt fait pour rester dans le monde et pour y chercher dans un mariage chrétien, et dans les salutaires devoirs de la vie de famille , cette paix du cœur qu'il avait besoin de retrouver, et un asile assuré contre les tentations de rechute.
Voilà dans quelles dispositions d'esprit fut consomme le divorce de Racine avec les plus chères occupations de sa vie, avec une gloire dans tout son rayonnement et si pleine encore de promesses ; un des plus grands sacrifices que l'homme puisse faire aux scrupules de sa conscience et à la pensée de Dieu. Il doit nous être permis de déplorer les pertes inappréciables que l'art fit en ce moment. La veine tragique de Racine, sa veine profane même, celle qui s'alimentait aux sources de l'antiquité, était loin d'être épuisée après Phèdre : « Il se faisoit quelquefois un plaisir, dit la Grange-Chancel \ de m'entretenir des sujets qui lui avoient passé dans l'esprit. Il n'y en a presque point soit dans la fable, soit dans l'histoire, sur lesquels il n'eût promené ses idées et trouvé des situations intéressantes, dont il avoit la bonté de me faire part. » Une première esquisse tflpliigéiiie en Tauridc s'est retrouvée dans ses papiers. Il avait également songé à une Alceste ; et même, si l'on en croit une tradition assez répandue, il ne s'était pas borné à y songer : il devait, sinon l'avoir achevée, au moins l'avoir avancée beaucoup plus que YlpJt/génie en Taunde. La Grange-Chancel, qui lit lui-même une Alceste, dit dans la préface de cette tragédie, que des amis de Racine affirmaient lui avoir entendu reciter de» morceaux admirables de sa pièce ; ce qui confirmerait ce que Louis Racine tenait de Longepierre, un des heureux confidents de ces vers restés inédits, et brûlés par l'auteur peu de temps avant sa mort. Si cela est, un chef-d'œuvre nous a été cruellement envié, dont on ne saurait se faire une trop haute idée. Quel sujet en effet plus noble, plus touchant, plus
i. Préface de ses Œuvres ^édition de 1735), p. xxxn et xxxui.
pur, convenait mieux au talent pathétique de Racine, à cette heure surtout où il devenait de plus en plus un Euripide chrétien? Comment ne pas regretter de tels trésors volontairement rejetés, et enfouis dans l'ombre ? Non-seulement ces regrets sont légitimes; il nous est aussi permis de penser qu'aucune piété ne commandait une immolation si dure, que la lampe n'est pas faite pour être mise sous le boisseau, et que Racine pouvait faire un retour sincère à la religion sans porter sa loi, que lui-même a si bien nommée aimable, comme un joug des plus pesants. Mais en même temps on ne saurait s'empêcher d'être ému de respect devant une résolution, héroïque dans son excès, que le découragement put aider, mais que la foi seule put soutenir.
Pour se fixer dans la vie nouvelle qui l'arrachait à tout son passé, Racine suivit le conseil qui lui avait été donné : il se maria. Ce fut le ier juin 1677 qu'il épousa Catherine de Romanet1. Le mariage fut célébré dans l'église Saint-Séverin. Mlle de Romanet babitait donc alors Paris. Mais elle était de Montdidier. Son père, Jean-André de Romanet, avait été en 1604 et i655 maïeur {maire) de cette ville2. Il avait eu aussi la charge de trésorier de France en la généralité d'Amiens. La mère de Mlle de Romanet était fille d'un riche notaire de Paris, Nicolas Dournel. Depuis assez longtemps les Romanet étaient établis à Montdidier. C'était cependant une famille originaire du Languedoc, qui avait eu autrefois à Aiguèze, dans le voisinage de la ville de Pont-Saint-Esprit, une grande et noble existence, mais depuis avait beaucoup perdu de sa richesse et de sa splendeur seigneuriale. Dans sa fortune devenue plus modeste, elle ne laissait pas d'être fort considérée à Montdidier, où plusieurs de ses membres avaient occupé des charges importantes : ainsi l'alliance contractée par Racine était honorable. Lorsque Mlle de Romanet se maria, elle n'avait plus, dit Brossette3, ni son père ni sa mère. Il ajoute qu'elle était nièce de l'avocat le Mazier, connu par les railleries de Boileau,
1. Voyez l'acte de mariage aux Pièces justificatives, n° XXIII. a. Histoire de la ville de Muutdidier, par Victor de Beauvillé, Paris, 1857, 3 vol. in-4°, tome II, p. 85.