‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 283 sur 311 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

ALEXANDRE, CLÉOFILE.

ALEXANDRE

Madame, à son amour je promets mon appui :

Ne puis-je rien pour moi quand je puis tout pour lui?

Si prodigue envers lui des fruits de la victoire,

N'en aurai-je pour moi qu'une stérile gloire? 8 5o

Les sceptres devant vous ou rendus ou donnés,

De mes propres lauriers mes amis couronnés,

Les biens que j'ai conquis répandus sur leurs têtes,

Font voir que je soupire après d'autres conquêtes.

Je vous avois promis que l'effort de mon bras 855

M'approcheroit bientôt de vos divins appas ;

Mais dans ce même temps souvenez- vous, Madame,

Que vous me promettiez quelque place en votre âme.

Je suis venu : l'amour a combattu pour moi;

La \ ictoire elle-même a dégagé ma foi; 860

Tout cède autour de vous : c'est à vous de vous rendre;

Votre cœur l'a promis: voudra-t-il s'en défendre?

Et lui seul pourroit-il échapper aujourd'hui

A l'ardeur d'un vainqueur qui ne cherche que lui?

CLÉOFILE.

Non, je ne prétends pas que ce cœur inflexible 86 5

Garde seul contre vous le titre d'invincible1;

Je rends ce que je dois à l'éclat des vertus

Qui tiennent sous vos pieds cent peuples abattus.

1. Le souvenir des vers de Rotrou, qu'il avait imites dans sa première tragédie, a poursuivi Racine, peut-être sans qu'il en eût conscience:

Et vous, plus inhumain et plus inarcessible, Conservez contre moi le titre d'invincible.

(Antigone, acte II, scène 11. .j

Les Indiens domptés sont vos moindres ouvrages :

Vous inspirez la crainte aux plus fermes courages; 870

Et quand vous le voudrez, vos bontés à leur tour

Dans les cœurs les plus durs inspireront l'amour.

Mais, Seigneur, cet éclat, ces victoires, ces charmes

Me troublent bien souvent par de justes alarmes.

Je crains que satisfait d'avoir conquis un cœur, 875

Vous ne l'abandonniez à sa triste langueur;

Qu'insensible à l'ardeur que vous aurez causée,

Votre âme ne dédaigne une conquête aisée.

On attend peu d'amour d'un héros tel que vous :

La gloire fit toujours vos transports les plus doux1; 880

Et peut-être, au moment que ce grand cœur soupire,

La gloire de me vaincre est tout ce qu'il désire.

Que vous connoissez mal les violents désirs

D'un amour qui vers vous porte tous mes soupirs!

J'avoûrai qu'autrefois, au milieu d'une armée, 88 5

Mon cœur ne soupiroit que pour la renommée;

Les peuples et les rois, devenus mes sujets,

Etoient seuls à mes vœux d'assez dignes objets.

Les beautés de la Perse à mes yeux présentées2,

Aussi bien que ses rois ont paru surmontées. 890

Mon cœur, d'un fier mépris armé contre leurs traits,

N'a pas du moindre hommage honoré leurs attraits;

Amoureux de la gloire, et partout invincible,

Il mettoit son bonheur à paroître insensible.

Mais, hélas! que vos yeux, ces aimables tyrans, 895

Ont produit sur mon cœur des effets différents !

i. Photin, parlant de César, exprime la même pensée (Pompée, acte II scène iv, vers 683 et 684) :

L'amour à ses pareils ne donne point d'ardeur Oui ne cède aisément aux soins de leur grandeur.

a. fur. Les beautés île l'Asie a mes yeu* présentées. (rlifirt-^r»)

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