‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 43 sur 311 · Port-Royal de M. Sainte-Beuve, tome V, p · texte numérisé non relu

Port-Royal de M. Sainte-Beuve, tome V, p

SUR JF.AN RACINE. n9

Un grand homme, simple et bon dans son ménage, ne perd pas à nos yeux de son prestige : il nous paraît au contraire plus admirable encore; un courtisan habitué aux splendeurs royales de Versailles, et qui se trouve plus heureux dans son humble maison, est supérieur à ces vanités de la faveur qui, sans cela, risquaient de le diminuer aux yeux de la postérité. Dans ce que nous savons des passions de la jeunesse de Racine, nous avons été embarrassés pour reconnaître la trace de la sensibilité que supposent ses écrits : ici elle est visible, et l'âme du poète se révèle. Le tendre Racine est tout entier dans son amour paternel : c'est là qu'est le poème de son cœur. Dans cet ordre d'affections douces et naïves, les plus petits détails sont ceux qu'on aime le mieux. Tout le monde sait ces charmantes histoires racontées par Louis Racine : celle de la belle carpe mangée en famille, et celle de la procession des petits enfants où le père poi'tait la croix. Mieux encore que toutes les anecdotes, la correspondance de Racine avec son fils aîné, où, dans une simplicité parfaite, rien n'est de l'homme de lettres, tout du bon père, nous introduit dans cet intérieur si bien gouverné par les sages conseils, par la piété et par la tendresse. Cette tendresse était si vive qu'elle fit bien souvent connaître à Racine ces inquiétudes et ces larmes qui sont plus ordinairement encose le privilège des mères, et qu'on l'entendit fréquemment répéter ces vers de Térence :

.... V ah! quemquamne hominem in anïmum instituer e, aut Parare, quod sit carias quam ipse est sibi?

« Ah ! se peut-il qu'un homme aille se loger dans le cœur un objet d'affection qui lui soit plus cher que lui-même1 ? »

Les soins vigilants d'un père , les joies et les sollicitudes du foyer domestique ne se prêtent pas beaucoup à être racontés. Il faut du moins tâcher de faire connaître un peu les enfants de Racine. On est curieux, si nous ne nous trompons, de pouvoir se le représenter entouré de cette a petite et agréable famille, » comme l'appelait Boileau. Racine eut sept enfants, deux fils

I. Avertissement de Louis Racine, en tête des Lettres de Racine à son fils. — Les deux vers sont dans les Adelphes de Térence, acte I, scène i, vers 38 et 39.

• îo NOTICE BIOGRAPHIQUE

et cinq filles. L'aîné de tous, Jean-Baptiste Racine, naquit le ii novembre 1678'. Nous le trouvons, à 1 âge de huit ans, écrivant pour sa tante un petit billet sur le genou de son père2. A treize ans, c'est avec ce père lui-même qu'il est déjà en correspondance très-sérieuse, lui débitant gravement des nouvelles politiques puisées dans les gazettes. Racine trouve quelques-unes de ses lettres « fort sagement écrites, » lui répond comme à un petit homme tout à fait raisonnable, et s'attache, dès cet âge, à lui faire parler purement sa langue. Quoique le jeune Jean-Baptiste fût aux mains d'un précepteur, son père aussi veillait sur ses études, lui faisait traduire quelques-unes de ces lettres de Cicéron que lui-même avait toujours particulièrement goûtées, et à Eontainebleau , au milieu des distractions de la vie de cour, recevait les versions de son fils pour les lui corriger. Dans les derniers mois de 1692, Jean-Baptiste, qui n'avait encore que quatorze ans, entrait en rhétorique au collège. Il y continuait à rendre compte à son père de ses travaux et de ses lectures. Il trouvait un autre excellent guide, et plein d'amitié pour lui, dans Boileau, qu'il allait voir, et qui prenait plaisir à lui former l'esprit par sa conversation. Peutêtre de ce côté rencontrait-il un peu plus d'encouragements pour ses penchants littéraires, bien naturels chez un fils de Racine. Son père, tout en voulant qu'il fût très-instruit, avait grand'peur de le laisser s'engager dans une voie dont il ne regardait plus que les périls. Le jeune homme avait bien envie de ne pas s'en tenir à ses auteurs grecs et latins et de lire aussi des livres français. Il se montrait curieux surtout de nos poètes, et s'émancipait jusqu'à rimer une épigramme contre Perrault. Racine l'en reprenait avec douceur, le mettait en garde contre les tentations poétiques, et tâchait, avec un peu d'embarras, de lui faire comprendre pourquoi il n'était pas bien de faire ce que faisait pourtant Roileau, qui avait pour la satire des privilèges à lui seul réservés. Pouvait-il , en faisant ces recommandations, très-prudentes d'ailleurs, se défendre de sourire un peu? Lui-même, en ce temps encore, tombait quelquefois dans le péché de l'épigramme ; et puis on a toujours plaisir à

1. Voyez son acte de baptême aux Pièces justificatives, n° XXIV.

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