Lettre du 9 août
SUR JEAN RACINE. u7
Il y a lieu de croire qu'en ces années-là, de 1686 à 1688, les historiographes s'étaient mis à l'œuvre avec un redoublement d'activité. La gratification accordée par le Roi en 1688 fut supérieure à celles qui avaient précédé. « Le Roi , dit le Journal de Dangeau à la date du 22 avril 1688, donna à Racine et à Despréaux , qui travaillent à son histoire , mille pistoles chacun. » Louis Racine, d'accord avec Dangeau sur ce point (car ses mille louis de onze livres sont à peu près l'équivalent), doit être exact aussi dans ce qu'il dit des autres gratifications, qui jusque-là n'avaient été que de quatre cents ou de cinq cents louis. Nous sommes autorisés à penser que l'accroissement des libéralités de Louis XIV est un signe du progrès de l'ouvrage, ces libéralités, en général, paraissant avoir été proportionnées au travail. En effet, comme celui de Boileau, dont la santé était devenue mauvaise dès 1687, s'était beaucoup ralenti, nous voyons qu'en 1692 le Roi régla sa pension à deux mille francs seulement, et celle de Racine à quatre mille1. Presque toute la tâche pesait alors sur Racine.
Qu'ont produit ces vingt années , et plus , de travail , pendant lesquelles il est évidemment faux que Racine se soit con-
1 . Cela ne semble pas excessif, surtout avec les dépenses de voyage, dont on ne tenait pas compte à Racine (voyez sa Lettre à Boileau du 8 avril 1692); et l'on ne comprend pas beaucoup que le duc de Nevers ait pu dire :
Ces illustres du temps, Racine et Despréaux, Sont du mont Hélicon les fermiers généraux.
(Épure à Bourdelot, dans le quatrième volume du Chansonnier Maurepas, fol. 49^.)
Il est juste cependant de faire remarquer que la pension de Racine et de Boileau, comme historiographes, était indépendante des gratifications qu'ils reçurent plusieurs fois au même titre, indépendante aussi de leur pension d'hommes de lettres, laquelle, d'après Louis Racine, avait fini par s'élever à quinze cents puis à deux mille livres. Il ne faut pas oublier non plus les avantages que Racine devait retirer de sa charge de trésorier de France et de celle de gentilhomme ordinaire. Avec tout cela, comme il avait une nombreuse famille, il n'était pas, au témoignage de son fils, dans une brillante situation de fortune, et à sa mort il laissa à sa veuve et à ses enfants, dit Louis Racine, « plus de gloire que de richesses, d
i iK NOTICE BIOGRAPHIQUE
tenté de signer des quittances? Nous l'ignorons; tout a péri dans l'incendie de la maison de Valincour en 1726 ; nous disous : tout, car le Précis historique des campagnes de Louis XIV, qui semble, lorsqu'on en lit attentivement les dernières lignes, n'avoir été qu'une préface écrite pour l'histoire métallique, ne saurait avoir rien de commun avec le grand ouvrage entrepris par les deux historiographes. On en peut dire autant de la Relation du siège de Namur , opuscule qui ne fut composé que pour être publié à part. Quant aux extraits et notes , auxquels des éditeurs ont donné le nom de Fragments historiques , il y aurait trop de simplicité à y chercher un débris de l'œuvre de Racine. Valincour, qui , dépositaire de cette œuvre, l'a nécessairement connue, ne doit rien nous en faire préjuger par ses dédains; il a pu vouloir mettre à couvert sa responsabilité, et consoler la postérité du désastre arrivé dans sa maison de Saint-Cloud. Nous croyons, pour nous , qu'il y a lieu à de trop justes regrets. Quoique inachevé, un autre Siècle de Louis XIV, écrit par la plume élégante de Racine, avec la noble simplicité dont ne pouvait s'écarter son excellent goût , aurait tenu sans nul doute une assez belle place parmi ses titres de gloire. Il ne devait y avoir là cependant rien qui nous dédommageât des chefs-d'œuvre poétiques, étouffés dans leur germe en 1677.
Les voyages de Racine à la suite du Roi, et son assiduité à la cour ne l'arrachaient que trop souvent, à son gré , aux douceurs de la vie de famille, qu'il sentait vivement. Nous l'avons vu , pendant la campagne de 1692 , jeter de loin un regard de regret sur sa rue des Maçons. C'est là , c'est avec sa femme et ses enfants qu'il trouvait tout son bonheur. C'est là surtout, et aussi dans son dévouement à Port-Royal, qu'il nous paraît un tout autre homme qu'avant la réforme de sa vie, et que cette réforme est sérieuse et touchante. « L'amour de Louis XIV dans l'âme de Racine, a-t-on très-bien dit, a comme hérité de ses autres passions profanes1. » Oui, mais ajoutons qu'en même temps elles s'étaient aussi, et plus heureusement, transformées dans le saint amour de la famille, qui les a expiées et qui les fait oublie)'. Il expie aussi et il fait oublier Ifdernières faiblesses de Racine, les faiblesses du courtisan.