‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 5 sur 311 · Lettre à Marie Racine, i3 août i · texte numérisé non relu

Lettre à Marie Racine, i3 août i

i2 NOTICE BIOGRAPHIQUE

bien induire de là que des deux orphelins, l'un (c'était Racine) fut recueilli dans la maison de Jean Racine, son aïeul, et confié surtout à la tendresse de sa « bonne mère » Marie des Moulins, tandis que Pierre Sconin se chargea de L'autre. Les lettres écrites par Racine, dans sa jeunesse, à sa sœur Marie, lui sont adressées chez M. le Commissaire, c'est-à-dire chez Pierre Sconin. Il est vrai qu'alors Marie des Moulins n'était plus à la Ferté. Mais on voit par les citations que nous avons faites des lettres de Racine, que même avant ce temps elle n'avait pas eu l'occasion de faire pour Marie Racine ce qu'elle faisait pour son frère.

Ce fut donc sous le toit de Jean Racine1, son grand-père, que Racine passa la plus grande partie de son enfance. Il perdit ce grand-père en septembre 16492. Très-peu de temps sans doute après cette mort, Marie des Moulins, devenue veuve, alla rejoindre à Port-Royal sa fdle Agnès, et le jeune Racine fut envoyé au collège de Reauvais. Cette séparation de la famille ne peut en tout cas avoir eu lieu plus tard qu'au commencement de i65î; car, au mois de mai de cette année, Marie des Moulins était au monastère des Champs : c'est à cette date que la mère Angélique Arnauld, dans une lettre à M. le Maître*, disait : « La pauvre Mme Racine m'écrit que vous lui avez fait la charité de lui parler , dont elle est trèsconsolée.... C'est une très-bonne femme, vous le verrez. » Et, d'un autre côté , nul doute que dans le même temps Racine ne fût déjà au collège de Béarnais ; car ce ne peut être plus tard que cette année, pendant la seconde guerre de la Fronde, que le jeune enfant, prenant sa petite part aux discordes civiles , reçut , dans une bataille d'écoliers, les uns frondeurs, les autres mazarins, cette glorieuse blessure enregistrée par Louis Racine dans ses Mémoires.

Le collège de Reauvais où Racine fut envoyé par ses parents,

1. La maison qu'habitait alors l'aïeul paternel de Racine était dans la Grande-Rue, aujourd'hui rue de Reims, en face de la ruelle du Four banal.

1. Non en ifi5o, comme l'a dit Louis Racine, et comme on l'a répété après lui. "Vovez aux Pièces justificatives (n° XII .

3. Citée par M. Sainte-Beuve, dans son l'ort-l'uyal (2e édition), tome V, p. 4.jo.

et demeura jusqu'en i655 , ne doit pas être confondu avec le célèbre établissement qui, à Paris, portait le même nom, ou encore le nom de Dormans-Beauvais , qui compta Boileau parmises écoliers, et où étudia aussi Louis Racine, sous la direction de Rollin. L'honneur d'avoir donné les premières leçons à notre poëte appartient au collège établi dans la ville de Beauvais. C'était une maison florissante, et qui, d'après d'anciens documents, paraît avoir eu dans ce temps-là une population d'écoliers égale à celle de nos meilleurs lycées d'aujourd'hui. Le célèbre docteur Godefroy Hermant, si étroitement lié avec Port- Royal, y avait été régent de seconde, puis de rhétorique, de i636 à i63g. Lorsque Racine y entra, Choart de Buzanval, encore un ami des solitaires, y avait, comme évêque de Beauvais, une part d'autorité. Ce collège devait donc, ce nous semble, être en bonne renommée à Port-Royal. Il se peut que les parents de Racine aient reçu de ce côté-là , d'Antoine le Maître, par exemple, grand ami de M. Hermant, ou de M. de Beaupuis, ancien élève de Beauvais, le conseil de choisir pour leur enfant cette maison d'éducation. Remarquons qu'au sortir de Beauvais, Racine entra aux écoles de Port- Royal, à un âge où l'on n'avait pas coutume d'y recevoir des élèves, et que, pour avoir dérogé à leur règle, il fallait que ses nouveaux maîtres eussent quelque confiance dans les premiers enseignements qu'il avait reçus. On aimerait à savoir le nom de ses régents à Beauvais. Tout ce qu'il nous a été possible d'apprendre, c'est qu'au temps où il y étudiait, le principal était un prêtre nommé Nicolas Dessuslefour.

Louis Racine dit que son père sortit de ce collège le ier octobre iG55. Il allait avoir seize ans. Avec un esprit si heureusement doué , il devait , à cet âge, être fort avancé dans ses études , et se trouver en état, pour les achever, de mettre à profit les meilleures leçons de Port-Royal , où il fut alors admis à l'école des Granges que dirigeaient Nicole et Lancelot. Ici nous rejoignons le récit que nous avons fait en commençant, des relations qui s'étaient établies à la Ferté-Milon entre les solitaires exilés et la famille de Racine. Ce furent sa bonne aïeule Marie des Moulins, sa tante Agnès de Sainte-Thècie, sa grand'tante Vitart, qui l'attirèrent vers la sainte maison, où l'attendaient leurs anciens hôtes , Lancelot et le Maître. Il est

tres-vraisemblable qu'il fut, comme on l'a dit l, au nombre des enfants qui n'v payaient point de pension ; car a ses facultés étoient fort médiocres, » suivant l'expression de Louis Racine.

Dans un passage de son Abrégé de f histoire de Port-Royal, Racine a rendu cet hommage à ceux dont les leçons formèrent sa jeunesse : « Ces maîtres n'étoient pas des hommes ordinaires. Il suffit de dire que l'un d'entre eux étoit le célèbre M. Nicole. Un autre étoit ce même M. Lancelot à qui on doit les Nouvelles méthodes grecque et latine, si connues sous le nom de Méthodes de Port-Royal. »

Lancelot était cbargé de l'enseignement de la langue grecque; il v était consommé, et vraiment le chef de ce que les Jésuites ont appelé « la secte des Hellénistes de Port-Royal. » Si de tous nos poètes, Racine est, avec André Chénier, celui qui a puisé le plus directement aux sources vives de la Grèce, il le dut surtout à Lancelot. Pour le diriger dans les autres parties des humanités, il avait Nicole, esprit judicieux, méthodique, exact, et très-bon latiniste. Ce ne furent point cependant ses seuls guides. Il recevait aussi des leçons d'Antoine le Maitre et de M. Hamon. Un des Xécrologes de Port-Royal, celui qui a fait de Racine un solitaire2, dit que « M. le Maître, et après lui M. Hamon, prirent un soin tout particulier du jeune Pvacine, dans l'intention de le pousser au barreau. » Le Maitre surtout put bien (et Louis Racine le dit aussi) avoir cette ambition pour un élève qu'il aimait, lui qui se souvenait toujours de sa première profession, jusqu'à revoir ses plaidoyers même après le temps de sa conversion. Le jeune orphelin était traité par lui en fils ; il lui donnait ce nom de fils dans l'intéressant billet qu'on a conservé, et dans lequel Racine nous parait comme son Eliacin. « Aimez toujours, lui écrivaitil, votre papa comme il vous aime. » Racine trouvait donc près de le Maitre et l'affection paternelle et un enseignement

i. Port-Royal , par C. A. Sainte-Beuve, tome III, p. 4^5, à la note.

2 . Nécrologe des plus célèbres défenseurs et confesseurs de la vérité, M.DCC.LXI (sans nom de lieu ni d'imprimeur. Il est de l'abbé Cerveau, 7 vol. in-ia. Voyez le tome III, p. 3io.

très-animé, où il y avait un feu et un enthousiasme littéraire qui manquaient aux autres instituteurs. On se représente facilement le Maître, tel avec ses écoliers qu'un autre de ses élèves, Thomas du Fossé, nous l'a dépeint, commentant dans un enseignement plein de chaleur et d'éloquence les beautés des orateurs et des poètes, et, avec sa belle voix et son savant débit, donnant pour la récitation des discours et des pièces de poésie, d'excellentes leçons, qu'il ne destinait certes pas à être un jour répétées à la Champmeslé. Il y eut un moment où ses élèves furent séparés de lui ; ce fut au mois de mars i656, lorsqu'on dispersa les écoliers et leurs précepteurs, et que le Maitre se réfugia à la chartreuse de Bourg-Fontaine. Racine demeura aux Champs, où il avait sa famille. Alors seulement, suivant toute vraisemblance, en l'absence de ses autres maîtres, il passa aux mains de M. Hamon. Placer le temps des leçons de celui-ci après la mort d'Antoine le Maître, comme l'a fait Louis Racine, n'est pas possible : quand M. le Maître mourut, Racine n'était plus à Port -Royal. Il semble que M. Hamon

Tout brillant de savoir, d'esprit et d'éloquence1,

mais surtout vrai chrétien, plein d'aimable candeur, de pieuse sensibilité et de charité admirable, ait su mieux que tout autre toucher le cœur de Racine, puisque le jour où celui-ci se mit à songer à la tombe, ce fut aux pieds de l'humble et savant médecin de Port-Royal qu'il demanda à reposer.

C'est à ce même temps de la persécution de i656 et de la dispersion des solitaires qu'il faut rapporter (Louis Racine est de cet avis 2) la composition de l'élégie latine ad Christum, où, comme les jeunes Israélites de ses chœurs d'Est/ier et iïAthalie, Racine gémit sur un Israël ruiné par les méchants. Ceci n'est point, dans notre esprit, un vain rapprochement : il y a un rapport frappant, non d'expression sans doute, ni de force ou de charme poétique, mais de sentiments, entre ces

i . Boileau, Vers pour mettre au bas du portrait de M. Hamon. i. Dans une note de l'exemplaire de ses Mémoires corrigés par lui. On la trouvera plus loin en son lieu.

i6 NOTICE BIOGRAPHIQUE

premiers bégaiements de la muse enfantine du poêle, et les dernières, le» plus magnifiques inspirations de son génie :

Qucm dabis œterno finem, Rex magne, labori? Quis dabitur bfllis imidiseque modusP

oc Combien de temps, Seigneur, combien de temps encore Verrons-nous contre toi les méchants s'élever ' ? »

Cet enfant, * élevé, comme le lui disait Boileau, dans le sanctuaire de la piété, » en un temps de cruelles épreuves pour ses maîtres, au milieu des Joads tonnants et des colombes gémissantes de Port-Royal, amassait là dans son âme des souvenirs et des impressions qu'il devait fondre plus tard avec la grande poésie de la Bible. Quels qu'aient été, bientôt après, son oubli et son infidélité, on peut croire que, tant qu'il respira l'air de la pieuse solitude, il ressentit assez vivement les douleurs qui la frappèrent. Nous l'avons déjà comparé à un jeune Joas nourri dans le temple, « sous l'aile du Seigneur. » Ses vers au Christ, où il parle des ennemis de ses maîtres avec une singulière ardeur d'indignation, nous transportent au milieu de ces lévites zélés qui cultivaient déjà la haine des enfants :

Sa mémoire est fidèle, et dans tout ce qu'il dit, De vous et de Joad je reconnois l'esprit.

Il ne se contentait pas, à Port- Royal, de composer des vers latins. Il s'essayait aussi à la poésie française. Dans ces « saintes demeures du silence, » il composa les sept odes sur Port-Royal, où sans doute il s'égare beaucoup en de faibles lieux communs, mais dont on peut citer des vers qui laissent entrevoir et l'abondance facile d'une source vive, et quelques douces flammes de ce fover de tendresse religieuse qu'il portait en lui. On a parfaitement dit2, et il nous reste seulement à le répéter, que dans ces strophes : « Je vois ce cloître vénérable, » et <r Sacrés palais de l'innocence, » il y a déjà de l'accent des choeurs d'E.sther. Rien, dans ces vers de sa jeunesse, ne l'a aussi heureusement inspiré que ces chastes vierges du cloître qu'il appelle des « anges mortels, » et qui dans leurs retraites, derrière ces murs

i. Atlialic, vers 8ioet8n.

i. Port-Royal, tome V, p. 443.

au pied desquels il errait en rêvant, lui apparaissaient comme une céleste vision « en un trône de lis. » Ineffaçable impression des premières années, qui put former dès lors dans son imagination l'idéal des suaves peintures que Saint-Cyr devait un jour admirer.

D'autres poésies, infiniment supérieures, rappellent aussi ces années des études de Racine à Port-Royal, mais ne sauraient avoir ici pour nous le même intérêt historique. Que les Hymnes du Bréviaire romain aient été non-seulement retouchées, mais refaites par Racine dans la maturité de son talent , cela ne fait pas question pour qui les compare aux Odes sur Port-Royal. Il reste seulement ce fait pour l'époque dont nous parlons, qu'il y eut alors une première ébauche de ces hymnes tentée par le jeune poète1.

a côté de ces essais d'une muse encore bien novice sans doute, mais dans lesquels se révélait l'instinct poétique, on trouve vers la même date quelques petits vers écrits en badinant. Ces enfantillages devraient être passés sous silence, s'ils n'étaient des signes de caractère, et d'assez curieux indices, au milieu d'une éducation si sévère, d'un tour d'esprit dont les maîtres de Racine auraient pu déjà s'effrayer. C'étaient des échappées frivoles qui, malgré leur innocence, faisaient pressentir l'heure prochaine de l'émancipation. De la sainte et studieuse retraite où il ne faudrait pas croire le jeune Racine trop enseveli, il trouvait moyen de porter au dehors des regards curieux. Son imagination si vive était attirée dès ce temps par le peu qu'il entrevoyait du monde : il prêtait l'oreille à ses bruits. Tandis qu'on le tenait sous la discipline des petites écoles, un de ses parents, cet Antoine Vitart qui avait eu pour marraine, nous l'avons dit, Catherine Arnauld, et était d'un an plus âgé que lui, suivait à Paris les cours de philosophie du collège d'Harcourt. Les deux jeunes gens étaient en correspondance. Ils échangeaient des pièces de vers latins, dont quelques-unes ont été conservées. Racine, dans ce commerce poétique, ne se contentait pas toujours de la docte langue : il envoyait aussi à son ami quelques rimes françaises. Un jour, comme Antoine

i . Voir pour plus de détails la Notice qui précède la traduction des Hymnes du Bréviaire romain.

J. Racine, i 2

i8 NOTICE BIOGRAPHIQUE

Vitart le négligeait depuis trop longtemps , il lui écrivait pour gourmander sa paresse. Citons ses vers, moins parce qu'ils sont inédits , que parce qu'il s'y peint assez bien , ce nous semble, tout prêt à se dissiper, et s'y montre moins disposé peut-être que dans ses vers latins au Christ, à prendre au tragique les malheurs « des pauvres Augustiniens. »

Quoi donc! cher cousin , ce silence,

Ces froideurs, cette négligence

Ne pourront point avoir de fin ?

Soit en françois , soit en latin ,

Soit en poésie ou en prose ,

Tout au moins j'écris cpielque chose.

Pouvez-vous manquer de sujets

En lieu plein de tant d'objets ,

Où tous les jours mille merveilles

Frappent les yeux et les oreilles?

Quand vous n'iriez de vos fauxbour

Que jusqu'au collège d'Harcour,

Ce qui se fait , ce qui se passe

En ce grand et ce long espace ,

Ne pourroit-il pas vous fournir

Assez de quoi m'entretenir ?

Là l'on voit crier les gazettes

Des victoires et des défaites ,

Les combats du roi Polonois

Contre le prince Suédois ;

Ici l'on entend la censure ,

La honte et la déconfiture

Des pauvres Augustiniens

Sous le nom de Janséniens;

D'autre part on crie au contraire

La sentence du grand vicaire,

L'hymne, l'histoire et le journal

Des miracles de Port-Royal.

Enfin l'on ne voit que nouvelles

Que livres , qu'écrits , que libelles.

En tous quartiers, de tous côtés

On ne trouve que raretés.

Comment peux-tu donc , cher Antoiix' -

Sinon par mépris, ou par haine,

Vivre comme un silencieux

Dans le règne des curieux?

SUR JEAN RACINE. i9

Les nouvelles que la voix des crieurs faisait à ce moment retentir dans les rues donnent la date de cette lettre rimée. Elle doit être de la fin de i656 l. Ne trouve-t-on pas que l'élève des solitaires avait une curiosité fort éveillée?

Louis Racine a donné, dans ses Mémoires, un fragment d'une autre de ces lettres en vers écrites à Antoine Vitart, qui commence ainsi :

Lisez cette pièce ignorante ;

mais il l'a arrangé et défiguré. Il le dit du temps où Racine étudiait en logique au collège d'Harcourt; cela n'est point : c'était Vitart qui était alors le jeune philosophe. Racine lui disait :

Je crains même que cette lettre

Ne soit trop longue pour paroître

Devant des yeux tant occupés ,

En d'autres soins enveloppés;

Car quel temps peut être de reste

Dans une philosophe teste

Qui ne respire qu'arguments ,

Qui doit passer toutes les heures

Aux majeures et aux mineures

Par où les suhtils logiciens

Sont craints comme des magiciens2?

On voit que cela est très-différent, même pour le sens, de la citation plus qu'inexacte de Louis Racine :

Je ne respire qu'arguments, etc.

Ce qui pourrait, plus que ces petites gaietés d'écolier, faire croire à une certaine dissipation de Racine dès ce temps, ce seraient, s'ils avaient été écrits aussi de Port-Royal, quelques madrigaux et vers galants, qu'à vrai dire l'inexpérience poé-

i. La victoire de Charles-Gustave sur les Polonais en juillet i656 , la censure de la Sorbonne du commencement de cette même année, la sentence de M. de Hodencq, grand, vicaire, rendue le 22 octobre i656, le miracle de la Sainte Épine, tout cela fixe à peu près le moment où Racine écrivait.

2. Il n'est pas douteux que ces vers n'aient été écrits à Port-Royal, et ils sont peut-être d'une date antérieure à ceux que nous avons cités les premiers. L'inexpérience du versificateur y est plus visible

2o NOTICE BIOGRAPHIQL F.

tique qui s'y montre, et des fautes de prosodie nous induiraient à rapporter à ce temps; mais il n'y a pas entière certitude. Si même les madrigaux sont écartés, le jeune homme semblait par ses petits vers s'annoncer dès lors tel que nous le verrons bientôt. Il y avait en lui quelque légèreté dont ses austères instituteurs n'avaient pas raison; mais cette légèreté était beaucoup à la surface : le fond ne manquait pas de sérieux; ou plutôt, dans cette nature si riche et si variée, tout s'alliait, les penchants du bel esprit agréable et railleur, et des instincts plus sévères et plus graves, l'amour des solides études, le goût du vrai beau , la faculté de le sentir dans les plus grandes œuvres de l'antiquité. Boileau, dans la grande lettre qu'il écrivait en 1700 à Perrault, disait : « Ce sont Sophocle et Euripide qui ont formé M. Racine. » Qui n'a présente à l'esprit cette poétique image que Valincour nous a laissée de Racine, les tragédies grecques à la main, s'enfonçant dans les bois qui entouraient l'étang de Port-Royal? Dans ses studieuses promenades il passait les journées à lire et à apprendre par cœur les chefs-d'œuvre de ces grands tragiques, bientôt après ses modèles. Souvent aussi il y relisait à la dérobée, dans le texle grec (péché dont nul écolier ne voudrait se rendre coupable aujourd'hui), ce roman des Amours de Théagène et de Chariclce, qui le charmait par ses belles aventures , et qu'il finit , dit-on, par confier tout entier à sa mémoire, de peur que Lancelot ne le lui brûlât encore.

Naturellement, à Port-Royal, on était sévère dans le choix

encore, et il y aurait quelque raison de les croire de i655 , à en juger par les lectures qui amusaient alors Racine. Il disait en effet :

J'ai aussi le manche agréable D'une étrille qui sent l'étable Où le baudet de Molina A reçu ce qu'il mérita.

On avait publié en 1 654 une satire en vers intitulée F Étrille du Pégase janséniste. Aux rimailleurs du Purt-Roral. Si, comme il semble bien , r Étrille ou le Manche de F Etrille dont parle Racine est une réponse à cette satire, elle ne doit pas avoir été faite très- longtemps après. — Nous donnerons dans cette édition les petites pièces inédites de la jeunesse de Racine.

SUR JEAN RACINE. ai

des livres d'étude. Toutefois on y aimait trop les belles-lettres et les chefs-d'œuvre de l'antiquité pour ne pas tomber en quelque inconséquence. Dans cette austère maison où Saint-Cvran avait un jour averti les enfants que Virgile s'était damné en faisant tous ses beaux vers, on nourrissait de ces mêmes vers de Virgile et de ceux des tragiques grecs un jeune esprit qu'on prétendait détourner de la poésie. On y poussait la hardiesse naïve jusqu'à traduire Térence, ce que Racine, aux jours de sa révolte, ne manqua pas de reprocher ironiquement à ses maîtres. Ceux-ci voulaient cultiver l'esprit, admettre même, dans cette culture, ce qui aurait dû à leurs veux en être le luxe inutile, et en même temps enchaîner l'âme à leurs mortifications. C'était trop tenter. Malgré eux, les fleurs qu'ils avaient semées, croyant que la terre du saint désert les désarmerait de leurs poisons, portèrent chez leur plus illustre élève leurs fruits naturels. Racine fit bientôt, dans le monde, plus d honneur à leurs écoles qu'ils n'eussent voulu; et sa gloire profane leur parut comme un serpent qu'ils avaient réchauffé dans leur sein.

En tête de plusieurs petits écrits qui nous sont restés comme un témoignage des sérieuses études de la jeunesse de Racine, et dont son fils Louis, en 1756, a légué le manuscrit à la Ribliothèque royale, on lit : Brouillons et extraits faits presque à la sortie du collège, avec cette date : de 16 jd a i658. Ce sont les années de Port-Royal. Il est très-vraisemblable en effet que ce fut alors que Racine fit ces traductions de Diogène Laërce, de Philon et d'Eusèbe, par lesquelles il s'exerçait à la fois à l'étude de la langue grecque et à celle de la langue française. Les corrections dont les manuscrits de ces versions sont chargés nous attestent les efforts qu'il faisait pour assouplir sa plume. Il ne se fiait pas trop à sa facilité naturelle, et, docile à la sévère discipline de ses maîtres, apprenait laborieusement son métier d'écrivain.

Avant de quitter les ccoles de Port-Royal, disons que leur enseignement serait loin de pouvoir expliquer Racine tout entier. Port-Royal était bien sévère, bien dédaigneux de l'éclat et souvent de l'élégance, bien ami du style lent et diffus, pour avoir le droit de tout revendiquer dans un talent qui a eu au suprême degré la grâce, le charme, la perfection des formes; mais du moins par sa solidité, par sa gravité, par son excellence

aa NOTICE BIOGRAPHIQUE

morale, cet enseignement a laissé sur le génie qui s'en est nourri une empreinte impossible à méconnaître .

Au mois d'octobre i658, Racine sortit de Port-Royal, deux ans avant la destruction des petites écoles. Il avait dix-neuf ans. On l'envoya faire son cours de logique à ce collège d'Harcourt1 où son ami Antoine Vitart l'avait précédé. Le collège d'Harcourt était aux mains de très-doctes théologiens et professeurs en philosophie. Pierre Padel était alors proviseur, Thomas Fortin principal. On sait que ce fut par les soins de M. Fortin qu'en i656 plusieurs des Lettres provinciales furent, dit-on, secrètement imprimées dans le collège. C'était donc une maison où Port-Royal pouvait, sans trop d'inquiétude, voir entrer un de ses élèves. Les renseignements nous manquent sur la manière dont se passa pour Racine cette année d'études plus libres, où il dut faire le premier essai de son indépendance, et apprendre à connaître ce monde qui du fond des pieuses solitudes lui paraissait tout plein de « mille merveilles. » On n'a retrouvé jusqu'ici aucune des lettres qu'il écrivit sans doute en ce temps*. Il n'est pas probable qu'on l'eût abandonné seul à Paris. Dès lors, sans doute, son oncle3 Nicolas Vitart, frère d'Antoine, et

i. Nous avons vu plus haut que lorsque Racine écrivait ses lettres rimées , ce n'était pas lui , mais Antoine Vitart qui était écolier à Harcourt. La confusion que L. Racine a faite à ce sujet pourrait inspirer des doutes sur son témoignage , lorsqu'il nous dit que son père étudia dans ce collège. Mais ce témoignage n'est pas le seul , ni le plus ancien que nous ayons. Dans la Vie de Racine, qui est en tête de ses Œuvres, édition de 1722, il est dit (p. 1) : a Ce fut là (à Port- Royal/ que M. Racine fit ses humanités, après quoi il revint à Paris et étudia la philosophie au collège de Harcourt. » Le Supplément au Grand dictionnaire de Moréri (1780) dit également : « En sortant de Port-Royal, il vint à Paris, et fit sa logique au collège de Harcourt. »

2. Parmi celles qu'a publiées M. l'abbé de la Roque [Lettres inédites de Jean Racine, Paris, Louis Hachette, 1862, 1 vol. in-8°), ily en a une qu'on avait cru pouvoir dater de i658 ou 1659. Mais elle est du commencement de ifiGo. La naissance prochaine de Marie-Charlotte Vitart donne la date.

3. Les deux frères Vitart étaient cousins germains du père de Racine. L. Racine ne s'est donc pas trompé, comme on l'a cru, quand d a parlé de Nicolas Vitart comme de l'oncle de son père, l'oncle à la

SUR JEAN RACINE. ai

intendant du duc de Luynes, s'était charge de le surveiller; mais ce n'était pas un Mentor trop sévère. Le neveu et l'oncle ne paraissent pas avoir d'abord vécu sous le même toit; car, dans les premiers mois de 1660, lorsque Vitart logeait rue Gitle-Cœur, à l'hôtel de Luynes, Racine écrivait à sa sœur de lui adresser ses lettres à l'image Saint-Louis, près de Sainte-Geneviève. Plus tard, dans une lettre à la Fontaine, il rappelle ce temps où du quartier de Sainte-Geneviève il courait à la rue Galande, c'est-à-dire chez son ami le Vasseur, que nous allons bientôt rencontrer1. Il était donc lié déjà avec le galant abbé, peut-être même avec la Fontaine, qui eût difficilement compris son allusion, s'ils n'eussent été en relation dès ce temps. Avec de tels compagnons l'élève de Port-Royal devait beaucoup apprendre et beaucoup désapprendre.

Les lettres que nous avons de la jeunesse de Racine vont beaucoup nous guider pour cette partie de sa vie où nous sommes arrivé. Peu de temps après qu'il eut achevé ses études au collège d'Harcourt, et dès l'année 1660, nous le trouvons établi à l'hôtel de Luvnes, près de Vitart. L'hôtel de Luynes fait d'abord penser à quelque Thébaïde au milieu de Paris et du monde, ayant, autant que le permettaient les grandeurs du rang, gardé la physionomie des cloîtres du désert. On se remet en mémoire une autre demeure du duc de Luynes , le château de Vaumurier, dont le solitaire du Fossé nous a laissé la sévère image : « La vie qu'on y menoit étoit presque aussi régulière que celle d'une communauté. Tout le monde mangeoit en commun dans une salle avec le duc même. Chacun lisoit à son tour quelques bons livres, et les autres gardoient le silence pendant le repas. On y entendoit la messe, et on y faisoit sa prière régulièrement dans la chapelle2. j> Mais les lettres de Racine ne nous permettent pas de nous former de

mode de Bretagne. Racine cependant donnait aux Vitart le nom de cousins , qui convient aussi à ce degré de parenté, et qui est, pour l'exprimer, assez d'usage dans les familles.

1. Les lettres de Racine à l'abbé le Vasseur sont adressées rue Galande.

2. Mémoires pour servir à P histoire de Port-Royal, par M. du Fossé; à Utrecbt, M.DCC.XXXIX, 1 vol. in-12 : \ovez.auxp. n3 et 114.

ik NOTICE BIOGRAPHIQLE

l'hôtel de Luynes, à Paris, un tableau tout à fait semblable. Port-Royal est bien loin. Pour tout souvenir de l'austère abbaye , Racine ne peut rencontrer là a qu'une vieille servante, janséniste comme son maître. » Du reste, on passe le temps gaiement, on se moque des gens graves, on parle vers et comédies, on lit l'Arioste plus que les saints Pères, on rime des madrigaux pour de jeunes dames à qui de petits abbés font la cour; c'est un M. d'Hoùy qui boit à s'enivrer, c'est le Vasseur qui vient conter fleurette, ou chercher les essais dramatiques de Racine pour les porter à des comédiennes. Vitart, entre deux baux à faire ou deux comptes à régler, sourit aux premiers-nés de la muse de son jeune parent, et se charge de leur faire faire leur chemin dans le monde; sa bourse est ouverte à Racine, qui s'endette envers lui. C'est à qui aidera l'élève émancipé de Port- Royal à secouer le joug de sa première éducation et à suivre la perte qui l'entraîne vers la liberté d'une vie dissipée et dans tous ces amusements poétiques ou autres que M . Tronchai, dans l'épitaphe de Racine, a appelés « les ensorcellements des niaiseries du monde, fascinatio nitgacitatis sœculi. »

Ce ne sera pas là, si l'on veut, l'hôtel de Luynes : le maître est absent, il est à Vaumurier ou à Chevreuse ; mais ce sera la maison Vitart. L'oncle Vitart et le jeune abbé le Vasseur, avec qui Racine passe alors presque tout son temps, et à qui sont écrites les lettres de sa jeunesse, sont pour nous, à ce moment de sa vie, des personnages intéressants. Nous dirons d'eux ce que nos recherches nous en ont appris.

\icolas Vitart est cet élève de Lancelot que nous avons vu au commencement de cette biographie, arriver avec son maître à la Ferté-Milon, pendant l'exil des solitaires. Il était ne, nous l'avons dit, en 1624» et par conséquent de quinze ans plus âgé que Racine , dont il n'avait nullement pu être le condisciple, mais qu'il avait de longtemps précédé aux écoles de Port-Royal. Cette différence d'âge lui permettait , quand Fïacine sortit du collège, d'être pour lui une espèce de tuteur : tuteur, nous le savons déjà, fort peu gênant. Le Nécrologe dt Port-Royal nous apprend que son père, qui s'appelait Nicolas comme lui, quitta, pour administrer les affaires du monastère, « le service d'une personne de condition : » ce qui pourrait

faire penser qu'il avait été quelque temps lui-même employé dans la maison de la duchesse de Chevreuse. Dans des actes de 1657, nous trouvons déjà le fds qualifié secrétaire du duc de Luynes, et aussi « intendant de Mme la duchesse de Chevreuse et de Monseigneur le duc de Luynes, son fils. » La charge qu'il exerça dans cette maison doit même remonter plus haut. Charles Perrault, dans ses Mémoires, parle de lui comme demeurant à Port-Royal, près de M. de Luynes, dont il administrait les biens dès l'année i656, lorsqu'il prit quelque petite part à la naissance des Lettres provinciales, confident , et, ce semble même, un des inspirateurs de la première pensée dont elles sortirent. Son éducation à Port-Royal l'avait naturellement mis en faveur chez le duc de Luynes, et, par lui, toute sa famille. C'est ainsi que Racine, introduit dans cette maison, y fut lui-même quelque peu intendant en sous-ordre, pour s'y rendre utile à quelque chose; et qu'Antoine Vitart, sieur de Breteuil, le même sans doute que l'écolier d'Harcourt, eut à son tour un moment, en 167 1, le titre de secrétaire du duc de Luynes1.

Nicolas Vitart paraît avoir été sur un très-bon pied et traité avec distinction dans la noble famille qu'il servait. Ses deux premiers enfants eurent pour parrain et marraine, l'un le duc de Luynes et la duchesse de Chevreuse, l'autre le jeune marquis de Luynes (depuis duc de Chevreuse) et Anne de Rohan qui allait devenir duchesse de Luynes*. La considération dont il jouissait dans son emploi de confiance rejaillissait sur le jeune Racine, qui, dans ses lettres, parle de ses longs et familiers entretiens avec le marquis de Luynes et des grands témoignages d'amitié qu'il recevait de lui. Bien des choses rapprochaient d'ailleurs ceux entre qui le rang met-

1. Saint-Simon parle d'un Sconin (les Sconin étaient alliés aux Vitart) qui plus tard fut intendant du duc de Chevreuse , fils du duc de Luynes, et qui se mit par la suite a à choses à lui plus utiles. » [Mémoires, tome X, p. 273.) Ce pourrait être un Antoine Sconin, avocat au Parlement, que nous trouvons dans Y Armoriai de France, Généralité de Paris, tome II , p. 1272.

2. Voyez aux Pièces justificatives (nos XIII et XIV) les actes de haptême des enfants de Vitart.

tait tant de distance. L'ancien maître de Vitart et de Racine, Lancelot, était en ce temps-là précepteur du jeune marquis : on était donc presque condisciple : ce qui comptait à Port- Roval surtout, pays de respect, mais en même temps d'égalité chrétienne. On voit que si Vitart était à l'hôtel de Luynes un serviteur, il y était autant peut-être un ami. Tout en continuant à administrer les biens du duc, dont, bien des années après, nous le trouvons encore intendant, il devint lui-même un petit seigneur, qualifié de noble homme dans plusieurs actes. Il possédait en iGSo. le lief de Brunières au hameau de Saint-Vulgis près de la Ferté-Mi Ion , qu'il avait acheté d'Antoine Poignant1. En 1667, il fit encore l'acquisition de plusieurs seigneuries5, entre autres de celle de Passy (en Valois), qui lui furent vendues au prix de cent soixante-dix mille livres. Cela suppose en ce temps une assez belle fortune. Depuis lors, il porta toujours les titres de seigneur de Brunières et de seigneur de Passy. Il avait pris femme dans une famille qui possédait d'honorables charges. Marguerite le Mazier, qu'il avait épousée au commencement de i6583, était fille d'un procureur au Parlement, et sœur d'un avocat général au Châtelet de Paris, conseiller du Roi en ses conseils. On trouve aussi parmi les plus proches parents de Mlle Vitart un greffier en chef des requêtes ordinaires de l'hôtel, et un avocat général de Monsieur, duc d'Orléans, tous deux conseillers du Roi4.

En un mot l'idée que nous nous faisons de Vitart est celle d'un homme bien établi dans le monde, à qui sa fortune et l'administration des biens d'une très-noble maison donnaient

1. Cela résulte d'un acte passé le 29 septembre i65g , par-devant maître Saint- Vaast, notaire a Paris (aujourd'hui étude de M. Defresne).

2. Nous en trouvons la mention dans des actes passés le 14 et le i5 septembre 1667, en l'étude de Noël le Maistre , notaire à Paris (aujourd'hui étude de M. Defresne).

3. Voyez l'acte de mariage aux Pièces justificatives (n° XV).

4. Un de ces le Mazier est nommé deux fois , et nullement à sa gloire, dans les vers de Boileau Satire 1, vers 123 , et F.pitre II, vers 36): ce qui étonne un peu, Racine étant lié si intimement avec cette famille. Un passage de Brossette, dans son manuscrit sur Boileau (p. 41), ne permet pas de douter que l'avocat le Mazier en hutte aux traits du satirique ne fût un des parents de Mlle Vitart.

un certain poids, d'un galant homme aussi et assez mondain , ou, comme on disait alors, d'un honnête homme, resté sans doute en de bons termes avec Port-Royal , ainsi qu'il appartenait à l'intendant du duc de Luynes et au fils de la pieuse Claude des Moulins; mais n'ayant pas tout retenu de l'éducation qu'il y avait reçue, et n'étant aucunement dévot: apparemment Racine savait à qui il parlait, et ne craignait pas de le scandaliser, quand il lui expliquait avec tant de franchise pourquoi il négligeait un peu le saint monastère, ne voulant pas « écrire des lettres où il ne faut parler que de dévotion et ne faire autre chose que de se recommander aux prières '. » Les plus grandes familiarités de Racine, dans sa correspondance, ne sont point pour Vitart, ni ses plus grands épanchements littéraires non plus; cependant il lui écrit aussi avec une libre confiance, comme à un ami, et s'il l'entretient volontiers de ses chances d'obtenir des bénéfices, c'est-à-dire quelque bon revenu, s'il a soin de lui marquer que le drap d'Espagne, à Uzès, coûte vingt-trois livres, que le blé est enchéri et vaut vingt et une livres la salmée, il ne renonce pas toujours pour cela à orner les lettres qu'il lui envoie de quelque badinage rimé ou d'une citation latine. Vitart n'était pas seulement homme d'affaires : ce n'était pas pour rien qu'il avait étudié à Port- Royal. On pouvait lui parler comme à quelqu'un qui n'ignorait pas les belles-lettres; on pouvait lui montrer ses poésies et ses pièces de théâtre; mais il aimait mieux les recommander et les colporter, comme il faisait autrefois les Provinciales, que de les juger, d'indiquer les corrections à y faire, surtout de les lire plus d'une fois ; car un homme si affairé « étoit rarement capable de donner son attention à quelque chose 8. »

La longue lacune qui, après i663, est restée dans la correspondance de Racine, nous aurait fait perdre toute trace de ses relations avec Vitart, si quelques actes , dont les mentions sommaires sont cependant significatives, ne nous avaient remis sur la voie. Ils nous ont servi à constater que les liens de cette ancienne amitié, presque fraternelle, ne s'étaient jamais rompus. Et d'abord nous avons reconnu que, dans leurs changements

i. Lettre écrite d'Uzès , le ifi mai 166a.

a. Lettre de Racine à le Masseur, i3 septembre 1660.

d'habitation, l'oncle et le neveu se logeaient constamment dans le voisinage l'un de l'autre, quand ce n'était pas sous le même toit, jusqu'au temps du mariage de Racine1. Dans l'acte de ce mariage, Vitart, comme nous aurons à le dire, fut avec Boileau le témoin de Racine ; et il doit avoir préparé cette union contractée avec une parente des le Mazier. Enfin il tint sur les fonts la seconde fille de Racine, et ce fut deux mois tout juste avant sa mort. Racine perdit cet ami de sa première jeunesse le 8 juillet i6832.

L'autre correspondant, l'autre ami du jeune Racine était, nous l'avons dit, l'abbé le Vasseur : celui-là lié, sinon plus étroitement, du moins plus familièrement avec lui, le confident le

i. Lorsque Vitnrt quitta l'hôte! de la rue Gît-le-Cœur, il s'établit d'abord rue du Bac, où était, en 1661, la demeure du duc de Luynes; puis, en 16(12, au nouvel hôtel de Luynes, rue de la Butte (ancien nom de la rue Saint-Guillaume). Un peu plus tard l'hôtel de Luynes, où Vitart logeait toujours , était la magnifique demeure bâtie par le Muet rue Saint-Dominique . en face des Jacobins. C'est là que, dans plusieurs actes, nous avons trouvé l'oncle de Racine depuis 1667 jusqu'en 1672. D'un autre côté, en 1671 et 1672, c'est la même rue Saint-Dominique que Racine habite, d'après des actes notariés passés à Paris. Un acte passé à la Ferté-Milon, le 2fi octobre 1667, désigne, il est vrai, son domicile à Paris , comme étant alors rue de Grenelle- Saint- Germain; mais c'est du moins dans le voisinage de Vitart. En 1675 et 1676 , Vitart demeurait sur la paroisse Saint-Landry, à l'hôtel des Ursins, qu'on avait alors divisé en un grand nombre d'habitations particulières. Un acte passé à Paris, en 1677, indique la demeure de Racine sur la paroisse Saint-Landry ; et une procuration du 12 juin 1674, rappelée dans un acte passé à la Ferté-Milon le 10 décembre suivant, nous apprend qu'il était alors logé à l'hôtel des Ursins. Valincour dit qu'il y était au temps des premières représentations des Plaideurs, c'est-à-dire en 16(18; mais ne confond-il pas les époques ? Un acte de baptême de la paroisse d'Auteuil , que nous aurons plus loin à citer, et qui est du mois de mai de cette même année 1668, constate que Racine demeurait alors sur la paroisse Saint-Eustache. Même après le mariage de Racine , il semble que les deux amis aient encore cherché à être l'un près de l'autre. De 1680 à 1684, Racine est logé rue du Cimetière-Saint-Audré-des- Arcs; en ifiSi et i683, Vitart est rue Saint-André-des-Arcs.

2. Voyez aux Pièces justificatives n° XVI l'acte d'inhumation de Vitart.

plus intime de toutes ses pensées, de toutes ses productions poétiques; celai à qui, dans une lettre, il appliquait ces paroles si vives et si cordiales par lesquelles Cicéron déclare à son cher Atticus que, loin de lui, il est seul et ne trouve plus une oreille, un cœur où verser ses secrets. Louis Racine, dans ses Mémoires, nomme en passant « le jeune abbé le Vasseur, qui n'avoit pas, dit-il, plus de vocation que Racine pour l'état ecclésiastique, dont il quitta l'habit dans la suite. » Nous lisons de plus dans une de ses notes sur les lettres de son père . « Ce M. le Vasseur, si intime ami alors de mon père, et environ du même âge , étoit un parent de M. Vitart : » à quoi Germain Garnier ajoute que le Vasseur était ami de collège de Racine, ayant eu, comme celui-ci, Lancelot pour maître dans les écoles qui se tenaient aux Granges. Un renseignement donné par G. Garnier, éditeur consciencieux et généralement bien instruit, n'est jamais à dédaigner : il avait sous les yeux des notes manuscrites du fils aîné de Racine sur la vie de son père, que nous ne retrouvons plus aujourd'hui; mais il ne doit pas échapper pour cela à toute critique, non plus que Louis Racine lui-même. Que l'abbé le Vasseur ait été parent des Vitart, cela est probable, puisqu'ils le disent, quoique nous n'ayons pas rencontré la preuve de cette parenté. Nous avons seulement trouvé sur les registres de Saint- Vaast à la Ferté- Milon, un le Vasseur (nom d'ailleurs très-commun) qui avait épousé une Sconin. Si le nôtre est de cette famille, il était par là parent non-seulement des Vitart, mais aussi de Racine. Nous voulons bien croire aussi qu'il avait été élevé par Lancelot à l'école des Granges; le fait peut être exact, sans qu'il y ait à s'étonner qu'il ne soit pas question de lui dans les divers passages des Mémoires de Port-Royal où l'on parle des écoliers : le Vasseur n'était pas de ceux que leur fidélité aux principes d'une éducation austère engage à nommer. Mais qu'il ait été ami de collège de Racine, qu'il ait étudié dans le même temps que lui, cela ne se peut admettre. Il nous est tombé sous les yeux un acte du 7 septembre I6581, par lequel nous avons

1. Passé par-devant maître Saint-Vaast , notaire à Paris. Cet acte est une transaction entre le Vasseur et un sieur de Baudretan , au profit duquel le Vasseur abandonne les provisions qu'il tenait du

3o NOTICE BIOGRAPHIQUE

appris que le i5 avril précédent, M. François le Vasseur, bachelier en théologie, demeurant à Paris, rue Galande (c'est bien notre abbé), avait été pourvu par Monseigneur le duc de Luynes du régime et administration de l'hôpital Saint-Jeandes-Ponts de la ville de Tours. On n'avait point ce grade de bachelier sans avoir fait deux ans de philosophie et trois de théologie dans une université. Le Vasseur ne pouvait donc être encore à Port-Royal lorsque Racine y entra; et il était certainement plus âgé que lui de quelques années. Ce même acte, en attestant la faveur avec laquelle le duc de Luynes traitait le Vasseur, ajoute quelque probabilité à ce qui a été dit sur la parenté du jeune abbé avec les Vitart. Son intimité dans leur maison était grande, et il abusait des privilèges qu'elle lui donnait. D'un caractère fort aimable, mais des plus légers, c'était un de ces jeunes abbés sans vocation qui de leur état n'avaient que le petit collet, et tels que souvent on s'imagine à tort n'en rencontrer qu'au dix-huitième siècle, à la toilette des dames. Boileau sera plus tard pour Racine le véritable et solide ami des années plus graves, l'Aristarque sévère très-utilement consulté pour les grandes oeuvres ; le Vasseur est le camarade frivole de la première jeunesse, l'admirateur complaisant des petits vers. Il ne laissait pas d'être d'un assez dangereux exemple. Racine l'accusait ou plutôt le louait d'avoir « le cœur très-tendre et très-disposé à recevoir les douces impressions de l'amour. » Le fait est qu'à Paris, comme aux bains de Bourbon, le Vasseur avait toujours quelque belle passion. C'était tantôt une demoiselle Lucrèce, dont il est si souvent question dans la correspondance des amis, tantôt une toute jeune mignonne, ou quelque chambrière, que dans leur langue poétique ils appelaient Cyjjcissis, ou la femme même de Vitart, sur laquelle une lettre de Racine a un passage bien compromettant et bien étrange, qu'on avait fort atténué. Il est clair qu'on ne doit pas se former de la sagesse et des mœurs de le Vasseur une aussi bonne opinion que de son esprit. L'agrément de cet esprit ne nous semble pas douteux, bien que les lettres de le Vasseur lui-même nous manquent. Mais Racine les goûtait beaucoup; il demandait à en recevoir

duc de Luynes, moyennant une pension viagère de deux cents livres tournois sur l'hôtel de ville.

SUR JEAN RACINE. 3i

souvent, lorsqu'il était loin de Paris, pour ne pas oublier le bon français. « Vos lettres, disait -il à le Vasseur, me tiendront lieu de livres et d'académie; » et il les faisait courir de main en main à Uzès, où chacun voulait les lire. A l'imitation de son jeune ami, le Vasseur tournait quelques vers galants ; il était poëte un peu novice, et Racine ne louait pas sans réserve ses premiers essais; toutefois il y trouvait du naturel. Il fallait qu'il lui reconnût du goût, pour que ce fût à lui le premier qu'il aimât à communiquer ses sonnets, madrigaux, odes et comédies, et pour qu'il réclamât de lui des conseils. Les Bains de Vénus, qui paraissent avoir été la principale des petites pièces galantes composées par Racine en ce temps, et que par malheur nous n'avons plus, avaient été écrits pour l'abbé le Vasseur. Cet abbé était donc tout à fait un bel esprit; il recevait chez lui, Racine nous l'apprend, beaucoup de beaux esprits. Il continua sans nul doute à cultiver les lettres, et il y a lieu de penser que plus tard ce fut plus sérieusement. Assez longtemps après les années de cette correspondance qui nous le fait surtout connaître, nous avons rencontré de lui quelque trace; et ce n'a pas été sans plaisir que nous avons pu retrouver au jeune ami de Racine un titre littéraire fort honorable. Dans Y Histoire de V Académie de Soissons par Julien d'Héricourt1, nous lisons qu'en 1681 M. le Vasseur, prieur d'Ouchies, fut nommé membre de cette académie2. Quand ce passage du livre de d'Héricourt nous est tombé sous les yeux, nous avions pu déjà constater, avec une certitude presque entière, que l'abbé le Vasseur avait été prieur d'Ouchies. Il est dit, en effet, dans une histoire de l'abbaye de Saint-Jean-des-Vignes, qu'en 1671 M. François le Vasseur fut pourvu du bénéfice d'Auchy-le-Châleau 3. Nous avons reconnu notre abbé à son prénom, et aussi à d'autres

I . De Academia Suessionensi , cum epistolis ad familiares Juliani Hcricurtli.... (Montalbani, apud Samuelem Dubois, M.DC.LXXXVIII, 1 vol. in-8°), p. 118.

1. m Sequente anno ( 1681) Academia aucta est N. Vassorio, Ulchiensi cœnobiarcha. » Et en marge du texte latin : M. le Vasseur , prieur d'Ouchies.

3. Histoire de P abbaye royale de Saint-Jean-des-Vignes de Soissons , par M. Charles Antoine de Louen (à Paris , chez Jean de Nully , M.DCC.X, 1 vol. in-ia), p. 196.

3a NOTICE BIOGRAPHIQUE

indices. Racine parle beaucoup dans ses lettres de ce prieure qu'il nomme Ouchies, comme le fait d'Héricourt, et qu'on appelle plus ordinairement Oulchy ou Auchy-le-Château; il est dans le Soissonnais1. Quelque temps Racine espéra lui-même l'obtenir, promettant à ses amis d'en partager les avantages avec eux, particulièrement avec le Vasseur. « Vous y serez, disait-il à celui-ci, Monsieur l'abbé ou Monsieur le prieur2. » Quand, après cela, on voit un abbé François le Vasseur prieur d'Ouchies comment croire que la prédiction ne s'est pas accomplie, et qu'il s'agit de quelque autre que l'ami de Racine? Dès que l'on reconnaît dans le possesseur du bénéfice d'OuIchy-le-Cliâteau notre galant abbé, c'est bien lui aussi, reste bel esprit, qui est l'académicien de Soissons. Être admis dans cette académie qui se faisait gloire d'être fille de l'Académie française, doit paraître la preuve d'un mérite réel. Elle ne se composait alors que de vingt membres; et lorsque le Vasseur y entra, il n'y avait pas longtemps qu'elle était régulièrement établie par lettres patentes du mois de juin 1674.

Si les vraisemblances les plus fortes ne nous ont pas fourvoyé dans une confusion de personne, Louis Racine a été plus charitable qu'exact, quand il n'a pas voulu qu'un abbé si mondain ait gardé l'habit ecclésiastique. Au contraire, de 1671 à 1700, année de sa mort3, l'abbé le Vasseur ne quitta pas cet habit, l'habit blanc de Saint-Jean-des-Vignes. Son prieuré

Oulchy n'était pas un de ces prieurés simples qui n'avaient pas charge d'âmes, mais bien un prieuré-cure; et pendant de longues années il y a signé, comme prieur-curé, les actes de baptême et de mariage.

Louis Racine, avec les illusions de la piété filiale, a vu dans les lettres de son père à le Vasseur bien des choses qu'il nous est plus difficile d'y trouver : le meilleur moven d'abord , ce sont ses expressions, a pour détromper ceux qui s'imaginent que celui qui a si bien peint l'amour dans ses vers, en

1. Les annotateurs des lettres de Racine disent qu'Ouchies était un prieuré en Anjou ; c'est une erreur.

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