Lettre à Louis Racine, 3 septembre [174s
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san, avait tant gagné en pureté et en grandeur, sa vie poétique, par un contraste attristant, s'était-elle à jamais éteinte? Ce feu divin du génie , que les vertus de l'âme ne sembleraient pouvoir que nourrir et vivifier, devait-il cette fois être par ellgs, sinon étouffé, du moins tenu toujours caché à tous les yeux? Fallait-il que le poète payât de ce prix le retour aux sentiments religieux de son enfance, et l'austère satisfaction qu'il trouvait dans l'accomplissement des devoirs du chrétien et du père de famille? Par bonheur il n'en fut rien. La poésie , du sein même de cette piété pénitente qui paraissait l'avoir ensevelie sous sa cendre , jaillit tout à coup , et éclata avec une splendeur que n'avait pas égalée peut-être celle des plus belles œuvres de Racine , même au temps du libre épanouissement des forces de sa jeunesse. De nouveaux trésors s'étaient formés dans les profondeurs de ce génie remué et renouvelé par les inspirations religieuses. Il fallut sans doute un hasard pour les en faire sortir; mais le hasard , si ce mot a un sens, a coutume de venir à point nommé pour favoriser l'éclosion des grandes choses et prêter son aide aux grands hommes. Tout ce qui était pour Racine obstacle à de nouvelles productions, fut justement ce qui lui rouvrit la carrière. La cour, qui avait si malheureusement détourné de la véritable voie son talent d'écrivain, lui en demanda un jour, en dehors de ses travaux historiques, le plus heureux emploi , et ce Port-Royal même , dont les scrupules le tenaient éloigné du théâtre, anima de son esprit deux chefsd'œuvre de la scène sanctifiée.
Racine était depuis longtemps en grande faveur auprès de Mme de Maintenon, dont il était protégé, comme, à son entrée à la cour, il l'avait été de Mme de Montespan. C'est même plus particulièrement à Mme de Maintenon qu'il semble avoir plu. Elle le goûtait plus que Boileau, tandis que Mme de Montespan avait souvent marqué une préférence contraire. Voilà du moins, au témoignage de Louis Racine , ce que disait Boileau luimême ; et c'est pourquoi celui-ci écrivait à son ami : « Vous faites bien de cultiver Mme de Maintenon.... L'estime qu'elle a pour vous est une marque de son bon goût l. » Un petit fait prouve à quel point Racine avait la confiance de la fondatrice
i. Lettre de Boileau à Racine, g août 1687.
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de Saint-Cyr. Les constitutions de la maison de Saint-Louis lui furent soumises, pour qu'il eût, avec Boileau, à les examiner et à en corriger le style. On était fort avant dans les bonnes grâces de Mme de Maintenon, quand on était appelé par elle à prendre quelque part dans son œuvre de prédilection. Racine fut aussi chargé de composer une inscription pour la croix de la supérieure de Saint-Cyr. Il donna les deux vers qui y furent gravés :
Elle est notre guide fidèle, Notre félicité vient d'elle1;
équivoque ingénieuse, qu'il est peut-être permis de trouver plus délicatement flatteuse que sévèrement chrétienne. Mme de Maintenon allait bientôt demander au poète pour Saint-Cyr d'autres vers que ceux-là. On avait imaginé de former le goût des jeunes demoiselles de cette maison par quelques exercices dramatiques. Les petites pièces composées par la supérieure avaient paru trop mauvaises. On avait joue Andromaque ; mais de telles récréations sentaient trop le théâtre. Mme de Maintenon eut l'idée d'engager Racine à écrire à ses moments perdus un petit poème qui ne fût pas desliné à sortir de l'ombre d'une classe de jeunes filles. La demande d'un travail si modeste ne pouvait guère effrayer la conscience de Racine , mais seulement lui faire craindre de manquer à ce qu'il devait à sa renommée. Il hésita, et Boileau lui conseillait de se dérober à une tâche si ingrate. L'obéissance finit par l'emporter, et sans doute aussi la secrète conscience de cette veine nouvelle qui allait s'ouvrir et produire une œuvre admirable, sous le nom d'un amusement de pensionnat. Il choisit le sujet iïEsthcr , qui ne lui laissait aucun scrupule de religion, puisqu'il y chantait les louanges de Dieu, et où tant de choses répondaient ( nous le voyons du moins après la merveilleuse exécution ) au caractère et à la situation des enfants pour qui la pièce était faite , à tout ce que Mme de Maintenon pouvait désirer pour sa propre gloire , et aux plus intimes pensées du poète tout plein des images de Port-Royal persécuté et de ses filles gémissantes. Toutes ces allusions si diverses , celles du courtisan
i. Histoire de la Maison royale de Saint-Cyr, par Th. La vallée (Paris, i856, i vol. in-8°), p. 4i, note i.
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qui savait flatter avec tant de grâce , et celles de l'ami fidèle des proscrits, toutes ces inspirations, les unes mondaines, les autres profondément pieuses , furent fondues comme d'un seul jet dans cette tragédie ravissante et vraiment céleste. Le travail , qui . malgré sa perfection , paraît avoir été rapide , était achevé au commencement de 168g. Esther fut représentée pour la première fois à Saint-Cyr le 16 janvier de cette année. En dépit de quelques attaques, il n'y eut pas dans toute la carrière de Racine de succès aussi éclatant. La gloire, qu'il avait fuie, revenait à lui plus souriante et en même temps plus pure que jamais, modestement couronnée comme Esther, et cherchant à cacher son éclat sous les voiles de la piété, qui la rassuraient. Il est permis de croire que le signal donné à l'admiration de tous par Mme de Maintenon et par Louis XIV, et l'éblouissant prestige de ces représentations royales, où c'était un privilège si envié d'être admis , ouvrirent au mérite de la pièce bien des yeux moins clairvoyants d'ordinaire : l'esprit de cour, dans les jugements qu'il inspire, ne se rencontre pas toujours aussi heureusement avec la vérité et le bon goût.
Deux ans après, pour Saint-Cyr encore, une nouvelle œuvre, également inspirée par les livres saints, était sortie des mains du poète. Elle ne pouvait surpasser le charme de la première ; mais, plus vraiment tragique, elle est d'un ordre supérieur, d'une beauté plus haute et plus complète . Là rien ne manque à la grandeur de la conception, à l'intérêt dramatique, à la peinture des caractères, au profond sentiment de la sublimité biblique, à l'éloquence et à la perfection de la poésie. Les premières répétitions tf Athalie eurent lieu à Saint-Cyr devant le Roi, en janvier et en février 1691. Mais depuis le succès d' Esther, qui avait transformé la maison de Saint-Louis en un brillant théâtre de cour, des scrupules sincèrement sévères et des scrupules hypocrites, l'envie aussi, cruellement surprise par la résurrection d'une gloire dont elle s'était crue délivrée, avaient, en criant partout au scandale, inquiété la conscience de Mme de Maintenon. Il fallut donc, quand tout était prêt pour le spectacle à'Athalie, dérober le chef-d'œuvre à tout éclat et le cacher dans l'obscurité discrète de la classe bleue de Saint-Cyr, puis d'une chambre de Versailles, où il fut récité sans appareil, sans décorations, sans costumes. Malgré cette excessive simplicité de
représentation, la pièce produisit un grand effet sur le Roi, les princes et les quelques personnes de distinction qui la virent. Mais, imprimée cette année même, elle trouva les lecteurs plus froids. Arnauld lui-même, tout en l'admirant, marqua quelque préférence pour Esther. Est-il besoin de dire que les ennemis du poète, vovant le public peu disposé à l'enthousiasme, profitèrent de l'occasion, qui leur parut bonne, pour se permettre les attaques les plus violentes? Jamais plus grande œuvre du génie ne fut accueillie par de telles insultes. La fortune cette fois était décidément moins favorable à Racine. Il en vint à douter de son Atlialie, et craignit de s'être trompé. Il fallut que Boileau, comme après Phèdre, soutint son courage dans cette nouvelle épreuve.
Le théâtre de Saint- Cyr étant fermé à Racine, Athalie fut son adieu irrévocable à la tragédie. Toutefois, après ses deux pièces immortelles, la muse sacrée lui inspira encore quelques chants. Les chœurs <ï Esther et & Athalie avaient déjà révélé en lui le grand poète lyrique. Il ne resta pas inférieur à luimême dans les quatre cantiques spirituels qu'il composa en 1694. Comme ces odes, si simples dans leur beauté parfaite, d'une inspiration si naturelle, et qui semblent des voix descendues d'une région plus haute que celle de l'art, viennent bien clore, au soir de sa vie, la carrière achevée du poète !
Si nous avions suivi l'ordre exact des temps, et celui même qu'indiquait sans doute comme le plus naturel la supériorité de ces dernières productions poétiques, auprès desquelles tout pâlit, il ne devrait plus rien nous rester à dire de la vie littéraire de Racine. Rappelons cependant en quelques mots ce qui n'a pu jusqu'ici trouver place. Quoique, depuis le grand changement qui s'était fait dans lame de Racine en 1677, le poète n ait véritablement reparu que dans les œuvres religieuses entreprises pour Saint-Cyr, il avait toutefois été amené en quelques autres circonstances à se sou\enir de ce qu'il avait été autrefois.
Le 16 juillet i685, le marquis de Seignelay donna au Roi une fête magnifique dans ses jardins de Sceaux. Racine ne put refuser de composer pour celte fête ce qu'on appela un petit opéra, et qui ne fut autre chose qu'une courte pièce de vers, mise en musique par Lulli, et connue sous le titre à'Idylle de la Paix. Il s'agissait de louer le Roi, et de ne point manquer
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de complaisance pour cette maison de Colbert, à qui Racine avait eu de tout temps de grandes obligations.
Le 2 janvier de la même année i685, il avait eu l'occasion, disons même le devoir d'oublier un moment ses objections contre toute poésie profane, particulièrement contre celle du théâtre. Directeur de l'Académie à la réception de Thomas Corneille, qui succédait à son illustre frère, il se trouvait chargé de rendre hommage à la mémoire d'un grand homme dont toute la gloire appartenait à la scène. Dans le même temps où il se condamnait lui-même, glorifier Corneille, c'est peut-être une contradiction; mais elle est touchante et noble, d'autant plus qu'alors même une malignité dénigrante continuait à vouloir humilier Racine sous la renommée de son rival. Il parla du père du théâtre dans un magnifique langage, et fit entendre sur ces sublimes dons du ciel, la poésie et l'éloquence, des paroles qui n'étaient point celles d'un dévot méticuleux, mais d'un grand esprit sachant encore honorer ce qu'il a eu le courage de fuir comme un danger pour sa faiblesse.
Cette occasion ne fut pas la seule où Racine, à l'Académie, dut reconnaître qu'après tant d'années si glorieusement consacrées aux lettres, un complet divorce avec elles n'est pas facile à maintenir. Il n'en avait même pas fini avec les querelles qui trop souvent divisent leur république. Lorsque la guerre des anciens et des modernes fut allumée par Perrault, Boileau se mit en campagne, et communiqua, tant qu'il put, son ardeur belliqueuse à Racine, naturellement défenseur, comme lui, des anciens. Aussi les représailles que le satirique s'attira, n'épargnèrent-elles pas son ami. Nous avons rencontré dans un Recueil manuscrit ' cette épigramme :
Perrault, tu t'es fait une affaire Contre deux fâcheux ennemis :
L'un est satirique et colère; L'autre est dévot, c'est encor pis.
Deux autres épigrammes contre les deux poètes, composées également au temps des Parallèles de Perrault, se trouvent
r . C.'e>t un volume in- i° de mélanges, qui est à la bibliothèque de l'Arsenal, Belles- Lettres, n° 36a. L'épigramme est à la page ioa.
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dans le Chansonnier Maurepas1. Dans lune d'elles, faisant allusion à l'obscurité de leur naissance, qui aux yeux de l'envie les faisait paraître déplacés à la cour, on les appelle a gens soi-disant de Versailles. » Il n'y a pas beaucoup à citer dans ces plates invectives.
La querelle entre les détracteurs et les champions de l'antiquité était encore dans toute sa force, lorsqu'au milieu d'esprits déjà si émus, la réception de la Bruyère à l'Académie, le 1 5 juin i6g3, excita un autre orage. La Bruyère était très-estimé de Racine et de Boileau, qui avaient beaucoup contribué à son élection. Il insinua dans son remerciment que « si l'on attendoit la fin de quelques vieillards, » Racine pourrait bien être nonseulement égalé à Corneille, mais préféré. Les vieux corbeaux, suivant l'expression dont il se servit dans la préface de ce discours, se mirent à croasser. Leur parti dans l'Académie demanda que la Compagnie ne permît pas l'impression du discours, à moins que le criminel passage ne fût retranché. On prétend que Racine fit dire à ses confrères par Bossuet que, si on lui faisait cette injure, il ne remettrait pas les pieds à l'Académie et se plaindrait au Roi2. Telle est la version des ennemis, exagérée sans doute et envenimée, sinon tout à fait mensongère. Une seule chose est certaine, c'est que la cabale ameutée contre la Bruyère, Racine et Boileau fit pleuvoir sur eux les chansons et les épigrammes :
Les quarante beaux esprits
Grâce à Racine ont pris L'excellent et beau la Bruyère, Dont le discours n'étoit pas bon.
Du dernier je vous en réponds,
Mais de l'autre, non, non.
Avec d'assez brillants traits Il fit de faux portraits.
Racine au-dessus de Corneille
i. Tome VII, fol. 349 et 35j.
i . C'est ce qu'affirment des notes du Chansonnier Manrepas (tome VII, fol. 43i et 445) sur des épigrammes faites à l'occasion de la réception de la Bruyère.
Pensa faire siffler, dit-on.
Du dernier, etc.
Racine, ce franc dévot, En a fait dire un mot Par un grand et modeste évêque, Qui ï int menacer en son nom.
Du dernier, etc.
Le Recueil de Maurepas, qui donne cette chanson1, en a plusieurs autres sur le même sujet, où le point de mire de ces violentes attaques est toujours la dévotion de Racine, qu'on voulait faire passer pour grimace et hypocrisie, par exemple encore dans ce couplet :
Ta vanité me chagrine :
Loin d'être friand d'honneur,
La dévotion, Racine,
Veut qu'on soit humble de cœur. —
Je ne saurois. — Fais-en du moins quelque mine. — J'en mourrois2.
Par bonheur ces ennemis de notre poëte, qui prétendaient faire de lui un tartuffe, n'étaient guère moins sots que méchants. Ils donnaient leur mesure, et montraient assez combien ils étaient bons juges de la pieté sincère, lorsque dans une de ces épigrammes où Racine est le plus maltraité, ils faisaient un crime à la Bruyère d'avoir osé louer Bossuet en face d'un évêque tel que Harlay :
Quand il parle de Bossuet En présence de Harlay même, C'est le prélat le plus parfait :
Tant il flatte ceux qu'il aimes!
Est/ter, Athalu: et les Cantiques étant autre chose pour Ra-
i. Tome VII, fol. 43l. — a. Undem, fol. 453.
3. Ibidem, fol. 445. — Les mêmes réclamations en fa\eurdes \ertu> épiscopales de l'archevêque de Paris se retrou\ent dans une autre pièce du même recueil écrite aussi contre Racine et Despre.m\, tome VII, toi. 437.
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cine que des œuvres purement littéraires, les occasions qu'il eut de se retrouver encore homme de lettres, furent, on le voit, bien raies; et rien là, pas même son grand discours académique, ni son Idylle de la Paix, ne peut autoriser à dire qu'il n'ait pas fidèlement gardé rigueur à son ancienne gloire.
Faut-il expliquer par cet austère renoncement le peu de place qu'à l'étonnement de bien des personnes tiennent les choses de l'esprit dans sa correspondance avec Boileau? Eh quoi? diton, ces deux poètes, une fois hors de leur œuvre, vont ainsi terre à terre ! Ils s'écrivent sans échanger une idée sur leur art, sans être jamais curieux de s'interroger et de s'éclairer mutuellement sur les secrets du génie! Leur besogne faite, comme des ouvriers qui ont déposé leurs outils, ils avaient donc hâte d'oublier leur métier et ne s'en souciaient plus? Car se consulter sur quelque expression, sur quelque épithète d'une ode ou d'un cantique, cela ne compte pas. Ainsi sommes-nous faits, nous, hommes du dix-neuvième siècle, grands théoriciens de l'art, habitués à disserter. Nous attendrions de Racine et de Boileau un peu d'esthétique, et nous sommes tout prêts à dire qu'ils avaient bien peu de vues. Mais il est sage de comprendre et d'accepter la différence des temps. Deux grands poètes trouvaient alors tout simple de s'entretenir sans prétention des choses les plus ordinaires et de s'en tenir là. Louis Racine a très-bien dit : « Mon père écrivoit à la hâte à Boileau, et Boileau lui répondoit de même. Ces lettres dans lesquelles ils ne cherchoient point l'esprit, font connoître leur cœur. » Il faut dire toutefois que celles de Racine surtout, bien qu'écrites d'une plume rapide et tout simplement, sont toujours d'un excellent style, et qu'il y a mis, comme sans y prendre garde, bien des traits fins et délicats. Nous croyons qu'à cet âge où il ne courait plus, comme dans sa jeunesse, après le bel esprit, il les eût faites à peu près telles qu'elles sont, même s'il n'eût pas été dévot et janséniste, s'il n'eût pas été si fort en garde contre ses penchants littéraires.
Qu'on ne s'imagine pas du reste que depuis sa conversion il exagérât ses scrupules au point qu'on l'a dit quelquefois. S'il évitait de parler de ses pièces, s'il n'assistait plus aux représentations qu'on en donnait, si même, comme le dit Louis Racine, il fit, lorsqu'il vit la mort approcher, et dans une inquiétude J. Racine, i io
suprême, brûler sous ses yeux l'exemplaire charge de corrections qu'il avait prépare pour une édition nouvelle, il n'en est pas moins impossible d'admettre qu'il n'ait donné aucun soin aux éditions de 1687 et de 1697, où se trouvent des changements assez nombreux. Sans doute il en surveilla très-peu l'impression; mais il donna quelques variantes aux libraires. « Il n'y a nulle apparence, dit cependant son fils, que l'auteur, tant d'années après avoir renoncé au théâtre et même à la poésie, ait fait un nouveau travail sur ses tragédies1. » Mais le fait qu'il juge inexplicable ne peut être nié. L'explication est probablement que Racine ne croyait pas très-criminel d'effacer çà et là des taches dans des ouvrages depuis longtemps publiés, et dont il n'aggravait pas le danger en y introduisant quelques corrections.
Une infidélité moins vénielle à ses pieuses x'ésolutions, et dont on a droit de s'étonner davantage, c'était de n'avoir pas renoncé à faire des epigranimes. Passe encore pour celles qui lui échappaient en prose, comme ce jour où l'on voulait savoir ce qu il disait du livre de Perrault contre Homère, et où il répondait : « Je dis que Perrault n'entend pas le latin2; » ou bien encore lorsqu'à l'Académie il allait faire son compliment à ce même Perrault sur son poëme du Siècle de Louis le Grand, le louant d'un jeu d'esprit «. qui cachait si bien ses vrais sentiments3. » De ces traits piquants, que Racine ne savait pas refuser à l'à-propos, on eût pu sans doute faire un gros recueil, au temps surtout de la querelle des anciens et des modernes. On comprend bien qu'il devait lui être difficile de se guérir entièrement de la malice, son péché d'habitude; ce n'était pas pour rien qu'il avait, selon la remarque de Valincour, ce nez pointu auquel on reconnaît les railleurs. Avec les dispositions si moqueuses qu'on lui avait toujours connues, que de peine il devait avoir à retenir un bon mot! Mais dans des épigrammes que l'on rime il y a nécessairement un peu plus de préméditation; et Racine en a fait quelques-unes de tn>-
1. OEuvres de Louis Racine (édition de 1808), torae V, p. afii. a. Les Dépêches du Parnasse ou la Gazette des savants, 1 vol. în-ia, seconde dépêche, du ij septembre ifig3, |>. 20 et ai. 3. Mémoires de Charles Perrault, p. 202.
mordantes, dont la date paraît dans sa vie pénitente un véritable anachronisme. Celle sur X Aspar de Fontenelle est de 1 680 ou de 1681. Ce fut plus tard encore, en 1694 et i6g5, qu'il décocha des traits si malins contre le Germaniciis de Pradon, le Sésoslris de Longepierre, la Judith de Boyer. Sans doute il ne publiait pas ces épigrammes; cependant les composer et les laisser courir nous semble déjà beaucoup trop. Et qu'auraient dû lui importer ces pauvres tragédies, quand il avait renoncé à toutes les vanités poétiques? Le vieil homme a bien de la peine à mourir ! A propos de cette humeur satirique de Racine, Valincour dit que « dans les dernières années de sa vie, la piété dont il faisoil profession l'avoit porté à se modérer1. » Il se peut; mais il ne remporta du moins sur luimême qu'une victoire très-imparfaite, et l'on était en droit d'attendre plus. Racine a porté la peine de ces manquements à la charité, assez étranges pour un converti. D'abord c'était rentrer dans la mêlée, et provoquer, comme nous lavons vu, les grossières ripostes des haines toujours vivantes. Elles pouvaient sans doute être méprisées; mais il y a une guerre plus dangereuse qu'on fait toujours facilement aux satiriques ; Boi-
1. L'abbé Irailh, tome I, p. 339 des Querelles littéraires (4 vol. in-12, Paris, chez Durand, M.DCC.LXI), dit exactement le contraire: « Sa dévotion ne réforma pas son caractère caustique Ce
poète, dont tous les ouvrages respirent la douceur et la mollesse, renfermoit dans son cœur le fiel le plus amer. Indépendamment des épigrammes sur Y Aspar de Fontenelle, sur Ylphigénie de le Clerc, et sur la Judith de Boyer,... il en avoit fait près de trois cents autres qui ne nous sont point parvenues, et qu'on a brûlées à sa mort. » Il se peut que Bacine ait composé un peu plus d'épigrammes qu'on ne lui en reconnaît; et cependant, très-supérieur à tous en ce genre, comme il l'était, ses épigrammes ne pouvaient facilement être ignorées, ou laisser méconnaître leur véritable auteur, et l'on dut lui en attribuer qu'il n'avait pas faites, plus souvent qu'on ne le dépouilla de celles qui étaient de lui. Quant à ce nombre très-invraisemblable de près de trois cents, où l'abbé Irailh l'a-t-il pris? Il n'en dit rien, et il était déjà bien loin du temps de Racine. Quoique abbé, Irailh avait de telles opinions qu'il ne lui déplaisait pas trop de trouver le fiel le plus amer dans le cœur d'un dévot. Nous n'approuvons pas, dans ces années de dévotion, la malice incurable de Racine ; mais pourquoi de ce malin railleur faire un atrabilaire?
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leau en sut quelque chose : c'est la guerre déloyale des suppositions d'écrits. S'il est vrai qu'on prête volontiers aux riches, c'est surtout en matière d'épigrammes. On grossirait bien le nombre de celles de Racine, si on laissait à sa charge toutes celles qui lui ont été attribuées. Il y en a d'odieuses. François de Neufchâteau en cite une dans le Conservateur^ , où Mme de Maintenon est nommée d'un nom qu'on ne donne qu'aux femmes perdues; et il la croit de Racine! On en a quelquefois impute une autre à notre poète, où n'est pas outragée moins bassement cette même femme pour qui Racine professa toujours tant de respect, et avec elle le Roi lui-même2.
Est-il besoin de dire que de ces vilenies nous ne souillerons pas notre édition en les mettant, sous prétexte d'être complets, au nombre des pièces attribuées? On nous fera peut-être un reproche d'en avoir seulement parlé. Nous n'avons pas dû feindre cependant de ne pas les avoir aperçues dans plusieurs recueils imprimés ou manuscrits du siècle dernier, puisque d'autres que nous les y trouveront, hardiment signées du nom de Racine, et qu'il se rencontre encore des personnes qui ne savent trop qu'en penser. Mais qu'on y songe bien, si Racine, dans l'ombre, distillait un tel venin contre Louis XIV et Mme de Maintenon, si, dans le temps qu'on lui voyait tous les dehors de la piété, il composait en secret des vers satiriques, où il raillait en esprit fort la crainte de l'enfer, son nom n'est pas difficile à chercher, c'est le plus lâche des ingrats , et le dernier des hypocrites. Et voilà ce que l'équitable postérité pourrait admettre encore! La calomnie a-t-elle donc la vie si dure, même quand elle est inepte et absurde? Non, ne commettons jamais ce sacrilège de prêter la main à la diffamation de nos plus beaux génies.
Saint-Simon, clairvoyant jusqu'à la malveillance, et qui savait si bien percer les masques des courtisans, n'a pa> mi^
1. Le Conservateur ou Recueil de morceaiu inédits,... tire de* portefeuilles de M. François de Neuf château (Paris, an VIII, a vol. in-8°), tome I, p. 38o. — La même épigramme, nous l'avons dit, est attribuée à Racine dans VAcanthologie de Fayolle, p. i83.