L'édition de 1747 a « le ai »; celle de 1750, 0 le ai
ao8 MÉMOIRES SUR LA VIE
la Ferté-Milon jusqu'à l'âge de quatre-vingt-douze ans. Ces deux jeunes orphelins furent élevés par leur grand-père Sconin. Les grandes fêtes de l'année, ce bon homme traitoit toute sa famille, qui étoit fort nombreuse, tant enfants que petits-enfants. Mon père disoit qu'il étoit comme les autres invité à ces repas, mais qu'à peine on daignoit le regarder. Après la mort de ce grand-père Sconin, Marie Desmoulins, qui , étant demeurée veuve, avoit vécu avec lui, se retira à Port-Royal des Champs1, où elle avoit deux sœurs religieuses et sa fille Agnès, dont j'ai parlé plus haut, qui fut abbesse de cette maison et est connue sous le nom d'Agnès de Sainte- Thècle Bacine2.
Dans les premiers troubles qui avoient agité cette abbaye, quelques-uns de ses fameux solitaires, qui avoient été obligés d'en sortir pour un temps, s'étoient retirés à la Chartreuse de Bourg -Fontaine, voisine de la Ferté-Milon; et en i638 MM. le Maître, Lancelot et de Séricourt choisirent pour le lieu de leur retraite la Ferté-Milon, de sorte que plusieurs personnes de cette petite ville entendirent parler de la vie qu'on menoit à Port-Royal3. Voilà quelle fut la cause que les
i. Elle y mourut le 12 août i6fi3. (Note de L. Racine.)
2. On lit dans l'édition de 1747 : a Après la mort de ce grandpère, arrivée en i65o, sa veuve Marie Desmoulins se retira à Port- Royal des Champs, où elle avoit une fille religieuse, qui depuis en fut abbesse et qui est connue sous le nom d'Agnès de Sainte-Thècle-Racine. j> Dans cette première leçon il y avait deux erreurs, dont Louis Racine s'est aperçu. Pierre Sconin n'est mort qu'en 1667 ; et Marie Desmoulins n'était pas sa veuve. Le texte que nous avons donné est celui de l'Exemplaire corrige. En outre, dans cet exemplaire, Louis Racine a eu le soin de dire dans une note : « Marie Desmoulins, veuve de Jean Racine, grand-père du poëte. » Dans l'édition de 1750 on lit encore les mots : « arrivée en i65o; » le reste comme dans l'Exemplaire corrigé.
3. Var. (édit. de 1747 et de 1750": Dans les premiers troubles qui agitèrent cette abbaye, quelques-uns de ses fameux solitaires, qui furent obligés d'en sortir pour un temps , se retirèrent à la Chartreuse de Bourg-Fontaine , voisine de la Ferté-Milon , ce qui donna lieu à plusieurs personnes de la Ferté-Milon de les connoître et de
leur entendre parler — Nous avons suivi la leçon de V Exemplaire
corrigé, où les faits sont plus exactement présentes
L)K JEAN RAC1NK.
deux sœurs et la fille de Marie Desmoulins s'y firent religieuses, qu'elle-même y passa les dernières années de sa vie, et que mon père y passa les premières années de la sienne.
Il fut d'abord envoyé pour apprendre le latin dans la ville de Beauvais, dont le collège étoit sous la direction de quelques ecclésiastiques de mérite et de savoir : il y apprit les premiers principes du latin. Ce fut alors que la guerre civile s'alluma à Paris, et se repandit dans toutes les provinces. Les écoliers s'en mêlèrent aussi, et prirent parti chacun suivant son inclination. Mon père fut obligé de se battre comme les autres, et reçut au front un coup de pierre, dont il a toujours porté la cicatrice au-dessus de l'œil gauche. Il disoit que le principal de ce collège le montroit à tout le monde comme un brave, ce qu'il rarontoit en plaisantant. On verra dans une de ses lettres, écrite de l'armée à Boileau , qu'il ne vantoit pas sa bravoure.
Il sortit de ce collège le ier octobre i655, et fut mis à Port- Royal, où il ne resta que trois ans, puisque je trouve qu'au mois d'octobre i658 il fut envoyé à Paris pour faire sa philosophie au collège d'Harcourt.
Quoiqu'il soit naturel de penser qu'un génie aussi vif que le sien,, animé par une grande passion pour l'étude, et conduit par d'excellents maîtres, ait fait en peu de temps à Port-Royal de grands progrès, on a cependant peine à comprendre comment en trois ans ils ont pu être si rapides1. Je juge de ces progrès par les extraits qu'il faisoit des auteurs grecs et latins qu'il lisoit.
J'ai ces extraits écrits de sa main. Ses facultés, qui étoient fort médiocres, ne lui permettant pas d'acheter les belles éditions des auteurs grecs, il les lisoit dans les éditions faites à
1. Var. (édit. de IJ4/; • — au collège d'Harcourt, n'ayant encore que quatorze ans. On a peine à comprendre comment en trois ans il a pu faire a Port-Royal un progrès si rapide dans ses études. — Dans l'édition de 1750 les mots « n'ayant encore que quatorze ans » ont été retranchés. C'était une erreur sur l'âge de Racine. Le reste est comme dans l'édition de 1747- Notre texte est celui de Y Exemplaire corrige.
J. Raci.ne. 1 14
2io MÉMOIRES SUR LA VIE
Bàle sans traduction latine. J'ai hérité de son Platon et de son Plutarque, dont les marges, chargées de ses apostilles, sont la preuve de l'attention avec laquelle il les lisoit1; et ces mêmes livres font connoître l'extrême attention qu'on avoit à Port- Royal pour la pureté des mœurs, puisque dans ces éditions mêmes, quoique toutes grecques, les endroits un peu libres, ou pour mieux dire trop naïfs, qui se trouvent dans les narrations de Plutarque, historien d'ailleurs si grave, sont effacés avec un grand soin. On ne confioit pas à un jeune homme un livre tout grec sans précaution.
M. le Maître, qui trouva dans mon père une grande vivacité d'esprit avec une étonnante facilité pour apprendre, voulut conduire ses études, dans l'intention de le rendre capable d'être un jour avocat : il le prit dans sa chambre, et avoit tant de tendresse pour lui, qu'il ne l'appeloit que son fils, comme on verra par ce billet , dont l'adresse est : Au petit Racine, et que je rapporte quoique fort simule, àcause de sa simplicité même; M. le Maître l'écrivit de Bourg-Fontaine, où il avoit été obligé de se retirer.
« Mon fils, je vous prie de m'envoyer au plus tôt V Apologie des saints Pères, qui est à moi, et qui est de la première impression. Elle est reliée en veau marbre, in-4°. J'ai reçu les cinq volumes de mes Conciles, que vous aviez fort bien empaquetés. Je vous en remercie. Glandez-moi si tous mes livres sont bien arrangés sur des tablettes, et si mes onze volumes de saint Jean Chrysosiome y sont; et voyez-les de temps en temps pour les nettoyer. Il faudroit mettre de l'eau dans des écuelles de terre, où ils sont, afin que les souris ne les rongent pas. Faites mes recommandations à votre bonne tante, et suivez bien ses conseils en tout. La jeunesse doit toujours se laisser conduire, et lâcher de ne point s'émanciper. Peut-être que Dieu nous fera revenir où vous êtes. Cependant il faut tacher de profiter de cet événement, et faire en sorte qu'il nous serve à nous détacher du monde, qui nous paroit si ennemi de la piété. Bonjour, mon cher fils; aimez toujours votre papa
i. Nous donnerons dans cette édition une notice sur les livres ayant appartenu à Racine et annotés par lui qui se trouvent encore aujourd'hui dans des bibliothèques publiques ou particulières.
comme il vous aime; écrivez-moi de temps en temps. Envoyez-moi aussi mon Tacite in-folio1. »
M. le Maître ne fut pas longtemps absent : il eut la permission de revenir; mais en arrivant il tomba dans la maladie dont il mourut; et après sa mort, M. Hamon prit soin des études de mon père2. Entre les connoissances qu'il fit à Port- Royal, je ne dois point oublier celle de M. le duc deChevreuse, qui a conservé toujours pour lui une amitié très-vive, et qui, par les soins assidus qu'il lui rendit dans sa dernière maladie, a bien vérifié ce que dit Quintilien, que les amitiés qui commencent dans l'enfance, et que des études communes font naître, ne finissent qu'avec la vie.
On appliquoit mon père, quoique très-jeune, à des études fort sérieuses. Il traduisit3 le commencement du Banquet de Platon, fit des extraits tout grecs de quelques traités de saint Rasile, et quelques remarques sur Pindare et sur Homère. Au milieu de ces occupations, son génie l'entraînoit tout entier du côté de la poésie, et son plus grand plaisir étoit de s'aller enfoncer dans les bois de l'abbaye avec Sophocle et Euripide, qu'il savoit presque par cœur u. Il avoit une mémoire surpre-
1 . Nous laissons le texte de cette lettre tel que L. Racine l'a donné. Les plus récents éditeurs l'ont corrigé d'après la lettre autographe, qu'on trouvera en son lieu dans cette édition.
2. On peut voir dans la Notice biographique (p. i5) qu'il doit y avoir ici une erreur sur le temps de ces leçons de M. Hamon.
3. S'il n'a pas fait cette traduction à Port-Roval, il l'a faite à Uzès : c'est un ouvrage de sa jeunesse. Quoique la traduction soit bonne, un fragment si peu considérable ne méritait peut-être pas d'être imprimé ; il le fut cependant chez Gandouin en 1732. On a mis à la tête une lettre sans date d'année, qui m'est inconnue, et ne se trouve point parmi les autres lettres écrites à Boileau, qui sont entre mes mains. Note de L. Racine.} — La traduction du Banquet n'a été faite ni à Port-Roval, ni à Uzès, mais beaucoup plus tard, pour l'abbesse de Fontevrauld. La lettre de Racine à Boileau, en lui envoyant sa traduction, ne laisse aucune incertitude sur ce peint; et l'on ne comprend pas comment L. Racine peut donner sérieusement à entendre qu'il doute de l'authenticité de cette lettre.
4. Valincour, dans sa lettre à d'Olivet , dit presque dans les mêmes termes : « Les tragédies de Sophocle et d'Euripide IVncharitèrent à un tel point qu'il passoit les journées à les lire et a les ap-
aia MÉMOIRES SUR LA VIE
nante. Il trouva par hasard le roman grec des amours de Théagène et de Chariclée. Il le dévoroit, lorsque le sacristain Claude Lancelot, qui le surprit dans cette lecture, lui arracha le livre et le jeta au feu. Il trouva moyen d'en avoir un autre exemplaire, qui eut le même sort, ce qui l'engagea à en acheter un troisième; et pour n'en plus craindre la proscription, il l'apprit par cœur, et le porta au sacristain, en lui disant : « Vous pouvez brûler encore celui-ci comme les autres. »
Il fit connoitre à Port-Royal sa passion plutôt que son talent pour les vers, par six odes qu'il composa sur les beautés champêtres de sa solitude, sur les bâtiments de ce monastère, sur le paysage, les prairies, les bois, l'étang, etc. Le hasard m'a fait trouver ces odes, qui n'ont rien d'intéressant, même pour les personnes curieuses de tout ce qui est sorti de la plume des écrivains devenus fameux : elles font seulement voir qu'on ne doit pas juger du talent d'un jeune homme par ses premiers ouvrages. Ceux qui lurent alors ces odes ne durent pas soupçonner que l'auteur deviendroil dans peu l'auteur à? Andromaque .
Je n'en rapporterai que quatre strophes, qui ne donneront pas envie de voir les autres. Il parle de l'étang, et des merveilles qu'on voit sur ses bords.
Je vois les tilleuls et les chênes, Ces géants de cent bras armés, Ainsi que d'eux-mêmes charmés,
Y mirer leurs têtes hautaines.
Je vois aussi leurs grands rameaux Si bien tracer dedans les eaux
Leur mobile peinture, Qu'on ne sait si l'onde en tremblant
Fait trembler leur verdure, Ou plutôt l'air même et le vent.
Là l'hirondelle voltigeante, Rasant les flots clairs et polis,
Y vient avec cent petits cris Baiser son image naissante.
prendre par cœur, dans les bois qui sont autour de l'étang de Port- Roval. »
DE JEAN RACINE. fcfî
Là mille autres petits oiseaux Peignent encore dans les eaux
Leur éclatant plumage.
L'œil ne peut juger au dehors
Qui vole ou bien qui nage, De leurs ombres et de leurs corps.
Quelles richesses admirables N'ont point ces nageurs marquetés, Les poissons au dos argentés , Sur leurs écailles agréables !
Ici je les vois s'assembler, Se mêler et se démêler
Dans leur couche profonde ; Là je les vois (Dieux, quels attraits !)
Se promenant dans l'onde, Se promener dans les forêts.
Je les vois en troupes légères S'élancer dans leur lit natal; Puis tombant, peindre en ce cristal Mille couronnes passagères.
L'on diroit que comme envieux De voir nager dedans ces lieux
Tant de bandes xolantes.
Perçant les remparts entr'ouverts
De leurs prisons brillantes, Us veulent s'enfuir dans les airs ' .
Il étoit, à cet âge, plus heureux dans la versification latine que dans la françoise ; il composa quelques pièces en vers latins, qui sont pleines de feu et d'harmonie. Je ne rapporterai pas une élégie sur la mort d'un gros chien qui gardoit la cour de Port-Royal, à la fin de laquelle il promet par ses vers l'immortalité à ce chien, qu'il nomme Rabotin :
Sempcr honor, Rabotine, tuus, laudesque manebunt ; Car minibus vires tempus in omne meis.
i . Depuis les mots : a Je n'en rapporterai » jusqu'à la fin des quatre strophes, ce passage a été retranché dans l'édition de M. Aimé- Martin.
2i4 MÉMOIRES SUR LA VIE
On jugera mieux de ses vers latins par la pièce suivante l. que je ne donne pas entière, quoique dans l'ouvrage d'un poète de quinze ou seize ans2 tout soit excusable.
AD GHRISTUM.
Sancte parens, facilem praebe implorantibus aurem,
Atque humiles placida suscipe mente preces ; Hanc tutare domum, quae per discrimina mille,
Mille per insidias vix superesse potest. Aspiee ut infandis jacet objectata periclis,
Ut timet bostiles irrequieta manus.
Nulla dies terrore caret, fînemque timoris
Innovât infenso major ab boste metus.
Undique crudelem conspiravere ruinam,
Et miseranda parant vertere tecta solo.
Tu spes sola, Deus, miserae. Tibi vota precesque
Fundit in immensis nocte dieque malis.... Aspiee virgineum castis penetralibus agmen,
Aspiee devotos, sponse bénigne, choros.
Hic sacra illœsi servantes jura pudoris,
Te veniente die, te fugiente vocant.
Cœlestem liceat sponsum superare precando :
Fas sentire tui numina magna Patris.
Hue quoque nos quondam tôt tempestatibus actos
Abripuit n'alunis Gratia sancta suis.
Ast eadem iusequitur mœstis fortuna periclis ;
Ast ipso in portu saeva procella furit. Pacem, summe Deus, pacem te poscimus omnes ;
Succédant longis paxque quiesque malis.
Te duce disruptas pertransiit Israël undas :
Hos habitet portus, Te duce, vera salus *.
i. Il la fit apparemment à l'occasion des troubles arrivés à P.-R. en i656. [Note de L. Racine.') — Cette note ne se trouve que dans Y Exemplaire corrigé.
2. L'édition de 1747 a a quatorze ans. a Celle de 1750 a « seize ans, s ce qui est le plus près de la vérité. Racine, quand il écrivit ces odes, devait avoir dix-sept ans.
3. Dans le volume où nous donnons les poésies latines de Racine, on trouvera cette pièce entière , dont il n'y a ici qu'une partie. File avait déjà été donnée en entier par d'autres éditeurs, mais ils n'en
DE JEAN RACINE. ai5
En parlant des ouvrages de sa première jeunesse, qu'on peut appeler son enfance, je ne dois pas oublier sa traduction des hymnes des Fériés du Bréviaire romain. Boileau disoit qu'il l'avoit faite à Port-Royal, et que M. de Saci, qui avoit traduit celles des dimanches et de toutes les fêtes pour les Heures de Port-Royal, en fut jaloux, et voulant le détourner de faire des vers, lui représenta que la poésie n'étoit point son talent. Ce que disoit Boileau demande une explication. Les hymnes des Fériés imprimées dans le Bréviaire romain, traduit par M. le Tourneux, ne sont pas certainement l'ouvrage d'un jeune homme ; et celui qui faisoit les odes dont j'ai rapporté quatre strophes , n'etoit pas encore capable de faire de pareils vers. Je ne doute pas cependant qu'il ne soit auteur de la traduction de ces hymnes ; mais il faut qu'il les ait traduites dans un âge avancé, ou qu'il les ait depuis retouchées avec tant de soin, qu'il en ait fait un nouvel ouvrage. On lit, en effet, dans les Hommes illustres de M. Perrault que longtemps après les avoir composées, il leur donna la dernière perfection. La traduction du Bréviaire romain fut condamnée1 par l'archevêque de Paris, pour des raisons qui n'avoient aucun rapport à la traduction de ces hymnes. Cette condamnation donna lieu dans la suite à un mot que rapportent plusieurs personnes, et que je ne garantis pas. Le Roi, dit-on, exhortoit mon père à faire quelques vers de pieté : « J'en ai voulu faire, répondit-il, on les a condamnés. »
Au sortir de Port-Royal 2, il vint à Paris, et fit sa logique au collège d'Harcourt, d'où il écrivoit à un de ses amis :
Lisez cette pièce ignorante,
avaient pas reproduit le texte tout à fait exactement. Nous y joindrons une traduction.
i. Elle fut condamnée uniquement comme version en langue vulgaire. (Note de L. Racine.) — Une sentence de l'official de Paris, du 10 avril »fi88, et une ordonnance de l'Archevêque, du 3 mai suivant, condamnèrent le Bréviaire de le Tourneux. Cette condamnation fit scandale. Voyez le Port-Royal de M. Sainte-Beuve, tome V, p. 79. — L. Racine a raison de ne pas garantir la réponse au Roi, que l'on a prêtée à son père. Elle est invraisemblable.
a. Avant ces mots : n Au sortir de Port-Roval, » on lit dans les
2i6 MEMOIRES SUR LA VIE
Où ma plume si peu coulante
Ne fait voir que trop clairement,
Pour vous parler sincèrement,
Que je ne suis pas un grand maître.
Hélas! comment pourrois-je l'être?
Je ne respire qu'arguments ;
Ma tète est pleine à tous moments
De majeures et de mineures, etc.
En 1660, le mariage du Roi ouvrit à tous les poètes une carrière dans laquelle ils signalèrent à l'envi leur zèle et leurs talents. Mon père, très-inconnu encore, entra comme les autres dans la carrière, et composa l'ode intitulée la Nymphe de la Seine. Il pria M. Vitart, son oncle1, de la porter à Chapelain, qni présidoit alors sur tout le Parnasse, et par sa grande réputation poétique, qu'il n'avoit point encore perdue, et par la confiance qu'avoit en lui M. Colbert pour ce qui regardoit les lettres. Chapelain découvrit un poète naissant dans cette ode, qu'il loua beaucoup; et parmi quelques fautes qu'il y remarqua, il releva la bévue du jeune homme, qui avoit mis des Tritons dans la Seine. L'auteur, honoré des critiques de Chapelain, corrigea son ode; et la nécessité de changer une stance pour réparer sa bévue, le mit en très-mauvaise humeur contre les Tritons, comme il paroit par une de ses lettres. Chapelain le prit en amitié, lui offrit ses avis et ses services, et non content de les lui offrir, parla de lui et de son ode si avantageusement à M. Colbert, que ce ministre lui envoya cent louis de la
éditions de 1747 et de 1750 : < 11 ne fut que trois ans à Port-Royal, et ceux qui savent combien il étoit avancé dans les lettres grecques et latines , n'en sont point étonnés quand ils font réflexion qu'un génie aussi vif que le sien, animé par une grande passion pour l'étude , et conduit par d'excellents maîtres, marchoit rapidement. » Dans V Exemplaire corrigé, L. Racine a reporté plus haut ce passage, avec de légers changements. Voyez ci-dessus, p. 209 et note 1. — A la ligne suivante, au lieu de « écrivoit, a qui est dans Y Exemplaire corrigé, les deux éditions ont a écrivit. s — L. Racine a refait les vers qu'il cite , et il en a complètement changé le sens , comme nous en avons averti dans la .Xotice biographique , p. 19 et 20.
1. Ni< olas V itart était son oncle à la mode de Bretagne. Voyez la Notice biographique , p. 22, note 3.
part du Roi, et peu après le fit mettre sur l'état pour une pension de six cents livres en qualité d'homme de lettres. Les honneurs soutiennent les arts. Quel sujet d'émulation pour un jeune homme, très-inconnu au public et à la cour, de recevoir de la part du Roi et de son ministre une bourse de cent louis ! Et quelle gloire pour le ministre qui sait découvrir les talents qui ne commencent qu'à naître, et que ne connoit pas encore celui même qui les possède !
Il composa en ce même temps un sonnet qui, quoique fort innocent, lui attira, aussi bien que son ode, de vives réprimandes de Port-Royal, où l'on craignoit beaucoup pour lui sa passion démesurée pour les vers. On eût mieux aimé qu'il se fût appliqué à l'étude de la jurisprudence, pour se rendre capable d'être avocat, ou que du moins il eût voulu consentir à accepter quelqu'un de ces emplois qui, sans conduire à la fortune, procurent une aisance de la vie capable de consoler de l'ennui de cette espèce de travail, et de la dépendance plus ennuyeuse encore que le travail. Il ne vouloit point entendre parler d'occupations contraires au génie des Muses ; il n'aimoit que les vers, et craignoit en même temps les réprimandes de Port-Royal. Cette crainte étoit cause qu'il n'osoit montrer ses vers à personne, et qu'il écrivoit à un ami : « Ne pouvant vous consulter, j'étois prêt à consulter, comme Malherbe, une vieille servante qui est chez nous, si je ne m'étois aperçu qu'elle est janséniste comme son maître, et qu'elle pourrait me déceler, ce qui seroit ma ruine entière, vu que je reçois tous les jours lettres sur lettres, ou plutôt excommunications sur excommunications à cause de mon triste sonnet. » Voici ce triste sonnet 4 ; il le fit pour célébrer la naissance d'un enfant de Mme Vitart, sa tante2 :
Il est temps que la nuit termine sa carrière :
Un astre tout nouveau vient de naître en ces lieux ;
1. Il est plus probable que ce triste sonnet est celui dont Racine parle dans sa première lettre à le Vasseur , et qui avait été compose à la louange de Mazarin. Toutefois nous n'affirmerions pas, comme les précédents annotateurs, que L. Racine se trompe.
i. Cet eufant était Marie-Charlotte Vitart, qui fut baptisée le 17 mai ififio.
2i8 MÉMOIRES SUR LA VIE
Déjà tout l'horizon s'aperçoit de ses feux, 11 échauffe déjà dans sa pointe première.
Et toi, fille du jour, qui nais devant ton père, Belle Aurore, rougis, ou te cache à nos yeux : Cette nuit, un soleil est descendu des deux, Dont le nouvel éclat efface ta lumière.
Toi qui dans ton matin parois déjà si grand, Bel astre, puisses-tu n'avoir point de couchant ! Sois toujours en beautés une aurore naissante.
A ceux de qui tu sors puisses-tu ressembler ! Sois digne de Daphnis et digne d'Amarante : Pour être sans égal, il les faut égaler.
Ce sonnet, dont il étoit sans doute très-content à cause de la chute, et à cause de ce vers : Fille du jour, qui nais devant ton père, prouve, ainsi que les strophes des odes que j'ai rapportées, qu'il aimoit alors ces faux brillants dont il a été depuis si grand ennemi. Les principes du bon goût, qu'il avoit pris dans la lecture des anciens et dans les leçons de Port-Royal, ne l'empêchoient pas, dans le feu de sa première jeunesse, de s'écarter de la nature, dont il s'écarte encore dans plusieurs vers de la Thébaïde. Roileau sut l'y ramener.
Il fut obligé d'aller passer quelque temps à Chevreuse, où M. Vitart, intendant de cette maison, et chargé de faire faire quelques réparations au château, l'envoya, en lui donnant le soin de ces réparations. Il s'ennuya si fort de cette occupation et de ce séjour, qui lui parut une captivité, qu'il datoit les lettres qu'il en écrivoit, de Babylone. On en trouvera deux parmi celles de sa jeunesse.
On songea enfin sérieusement à lui faire prendre un parti; et l'espérance d'un bénéfice le fit résoudre à aller en Languedoc, où il étoit à la fin de [661, comme il paroit par la lettre qu'il écrivit à la Fontaine, et par celle-ci, datée du 17 janvier 1662, dans laquelle il écrit à M. Vitart : « Je passe mon temps avec mon oncle, saint Thomas, et Virgile. Je fais force extraits de théologie, et quelques-uns de poésie. Mon oncle a de bons desseins pour moi; il m'a fait habiller de noir depuis les pieds jusqu'à la tête; il espère me procurer quelque chose. Ce sera
alors que je tâcherai de payer mes dettes. Je n'oublie point les obligations que je vous ai; j'en rougis en vous écrivant : erubuit puer, salva res est. Mais cette sentence est bien fausse, mes affaires n'en vont pas mieux. »
Pour être au fait de cette lettre et de celles qu'on trouvera à la suite de ces Mémoires , il faut savoir qu'il avoit été appelé en Languedoc par un oncle maternel , nommé le P. Sconin , chanoine régulier de Sainte-Geneviève , homme fort estimé dans cette congrégation , dont il avoit été général, et qui avoit beaucoup d'esprit. Comme il passoit pour inquiet , c'est-à-dire que par son zèle pour la régularité il inquietoit les autres, dès que le temps1 de son géneralat fut expiré, pour s'en défaire on l'envoya à Uzès, où l'on avoit joint pour lui le prieuré de Saint- Maximin à un canonicat de la cathédrale ; il étoit , outre cela, officiai et grand vicaire. Ce bon homme étoit tout disposé à résigner son bénéfice à son neveu; mais il falloit être régulier; et le neveu, qui auroit fort aimé le bénéfice, n'aimoit pas cette condition , à laquelle cependant la nécessité F auroit fait consentir, si tous les obstacles qui survinrent ne lui eussent fait connoitre qu'il n'étoit pas destiné à 1 état ecclésiastique.
Par complaisance pour son oncle, il étudioit la théologie; et en lisant saint Thomas , il lisoit aussi l'Arioste , qu'il cite souvent, avec tous les autres poètes, dans ses premières lettres, adressées à un jeune abbé le Vasseur, qui n'avoit pas plus de vocation que lui pour l'état ecclésiastique, dont il quitta l'habit dans la suite 2. Dans ces lettres, écrites en toute liberté, il rend compte à son ami de ses occupations et de ses sentiments , et ne fait paraître de passion que pour l'étude et les vers. Sa mauvaise humeur contre les habitants d'Lzes, qu'il pousse un peu trop loin, semble venir de ce qu'il est dans un pays où il craint d'oublier la langue françoise, qu'il avoit une extrême envie de
1. Dans l'édition de 1747 on ht : « Comme il étoit inquiet et remuant, dès que le temps, etc. j Dans celle de 1730, L. Racine, plus respectueux, et, nous le croyons, plus juste pour le P. Sconin, a mis : « Comme il étoit inquiet , ou plutôt que son amour pour la régularité inquiétou les autres, b Nous avons donné ce passage tel qu'il ( st dans Y Exemplaire corrigé.
1. Ceci ne doit pas être exact. Voyez la Notice biographique, p. 3a.
bien posséder. Je juge de l'étude particulière qu'il en faisoit, par des remarques écrites de sa main sur celles de Vaugelas, sur la traduction de Quinte-Curce1, et sur quelques traductions de d'Ablancourt. On voit encore par ces lettres qu'il fuyoit toute compagnie , et surtout celle des femmes, aimant mieux la compagnie des poètes grecs. Son goût pour la tragédie lui en fit commencer une dont le sujet étoit Théagène et Chariclée. Il avoit conçu dans son enfance une passion extraordinaire pour Héliodore : il admiroit son style et l'artifice merveilleux avec lequel sa fable est conduite. Il abandonna enfin cette tragédie, dont il n'a rien laissé, ne trouvant pas vraisemblablement que des aventures romanesques méritassent d'être mises sur la scène tragique. Il retourna à Euripide, et y prit le sujet de la Thébaïde, qu'il avança beaucoup, en même temps qu'il s'appliquoit à la théologie.
Quoiqu'alors la plus petite chapelle lui parût une fortune, las enfin des incertitudes de son oncle, et des obstacles que faisoit renaitre continuellement un moine nommé D. Cosme 2, dont il se plaint beaucoup dans ses lettres, il revint à Paris, où il fit connoissance avec Molière, et acheva la Thébaïde.
Il donna d'abord son ode intitulée la Renommée aux Muses, et la porta à la cour, où il falloit qu'il eût quelques protecteurs, puisqu'il dit dans une de ses lettres : « La Renommée a été assez heureuse ; M. le comte de Saint-Aignan la trouve fort belle : je ne l'ai point trouvé au lever du roi, mais j'y ai trouvé Molière, à qui le Roi a donné assez de louanges. J'en ai été bien aise pour lui, et il a été bien aise aussi que j'y fusse présent. » On peut juger par ces paroles que le jeune roi aimoit déjà à voir les poètes à sa cour. Il fit payer à mon père une gratification de six cents livres, « pour lui donner le moyen de continuer son application aux belles-lettres, » comme il est dit dans l'ordre signé par M. Colbert, le 26 août 1664.
1 . L. Racine écrit comme son père Quinte-Curse { voyez ci-après la première Préface d' Alexandre). C'est du moins l'orthographe de nos deux éditions.
2. Ce dom Cosme , qu'il fût ou non moine, était certainement, comme on le voit par les lettres de Racine, un frère du P. Sconin. Il est étrange que L. Racine ne paraisse pas s'en douter. Voyez, la Votice biographique, p. .^6, note I.
DK JEAK RACI.M.. ixi
La Thébeude lut jouée la même année; et comme je ne trouve rien qui m'apprenne de quelle manière elle fut reçue, je n'en dirai rien davantage. Je ne dois parler ici qu'historiquement de ses tragédies, et presque tout ce que j'en puis dire d'historique se trouve ailleurs1. Je laisse aux auteurs de l'histoire du théâtre françois le soin de recueillir ces particularités, dont plusieurs sont peu curieuses, et toutes fort incertaines, parce qu'il n'en a rien raconté dans sa famille; et je ne suis pas mieux instruit qu'un autre de ce temps de sa vie, dont il ne parloit jamais.
Le jeune Despréaux, qui n'avoit que trois ans plus que lui, étoit connu de l'abbé le Vasseur, qui lui porta l'ode de la Renommée, sur laquelle Despréaux fit des remarques qu'il mit par écrit. Le po'éte critiqué trouva les remarques très-judicieuses, et eut une extrême envie de connoître son critique. L'ami commun lui en procura la connoissance, et forma les premiers nœuds de cette union si constante et si étroite, qu'il est comme impossible de faire la vie de l'un sans faire la vie de l'autre. J'ai déjà prévenu que je rapporterois de celle de Boileau les particularités que ses commentateurs n'apprennent point, ou n'apprennent qu'imparfaitement, parce qu'ils n'étoient pas mieux instruits.
Il n'étoit point né à Paris, comme on l'a toujours écrit, mais à Crône, petit village près Villeneuve-Saint-Georges2 : son père
i. Il est dit dans le Supplément du Nécrologe de Port-Royal que « lié avec les savants solitaires qui habitoient le désert de Port-Royal, cette solitude lui fit produire la Tlwbaide. » Ces paroles, que les auteurs de l'histoire des théâtres rapportent avec surprise*, ne prouvent que la simplicité de celui qui a écrit cet article, et qui, n'ayant jamais, selon les apparences, lu de tragédies, s'est imaginé à cause de ce titre, la Thébaïde, que celle-ci avoit quelque rapport à une solitude. Il se trompe aussi quand il dit que cette tragédie fut commencée à Port-Royal. ( Note de L. Racine.)
2. Boileau est né à Paris, et non à Crône. Il fut baptisé à la Sainte- Chapelle, le lendemain de sa naissance , le 2 novembre i636. Ce sont les registres de la Sainte-Chapelle , et non ceux de Crône, qui ont été détruits par un incendie. Voyez dans les OEuvres de Boileau, édi-
* Voyez V Histoire du Théâtre françois par les frères Parfait , tome X, p. 197. L. Racine les a déjà ainsi désignés p. 204, note 3.
y avoit une maison, où il passoit tout le temps des vacances du Palais; et ce fut le premier novembre i636 que ce onzième enfant y vint au monde. Pour le distinguer de ses frères, on le surnomma Despréaiue, à cause d'un petit pré qui étoit au bout du jardin. Quelque temps après, une partie du village fut brûlée, et les registres de l'église ayant été consumés dans cet incendie, lorsque Boileau , dans le temps qu'on recherchoit les usurpateurs de la noblesse, en vertu de la déclaration du 4 septembre 1696, fut injustement attaqué, il ne put, faute d'extrait baptistaire, prouver sa naissance que par le registre de son père. Il eut à souffrir dans son enfance l'opération de la taille, qui fut mal faite, et dont il lui resta pour toute sa vie une trèsgrande incommodité. On lui donna pour logement dans la maison paternelle une guérite au-dessus du grenier ', et quelque temps après on l'en fit descendre, parce qu'on trouva le moyen de lui construire un petit cabinet dans ce grenier, ce qui lui faisoit dire qu'il avoit commencé sa fortune par descendre au grenier; et il ajoutoit, dans sa vieillesse, qu'il n'accepteroit pas une nouvelle vie, s'il falloit la commencer encore par une jeunesse aussi pénible. La simplicité de sa physionomie et de son caractère faisoit dire à son père, en le comparant à ses autres enfants : « Pour Colin, ce sera un bon garçon, qui ne dira mal de personne. »
Après ses premières études, il voulut s'appliquer à la jurisprudence; il suivit le barreau, et même plaida une cause, dont il se tira fort mal. Comme il étoit près de la commencer, le procureur s'approcha de lui pour lui dire : « N'oubliez pas de demander que la partie soit interrogée sur faits et articles. — Et pourquoi, lui répondit Boileau, la chose n'est-elle pas déjà faite? Si tout n'est pas prêt, il ne faut donc pas me faire plaider. » Le procureur lit un éclat de rire, et dit à ses confrères : œ Voilà un jeune avocat qui ira loin ; il a de grandes dispositions. » Il n'eut pas l'ambition d'aller plus loin : il quitta le Palais, et alla en Sorbonne; mais il la quitta bientôt par le même dégoût. Il crut, comme dit M. de Boze dans son éloge
tion de M. Berriat-Saint-Prix (4 vol. in-8°, Paris i83oJ, Y Essai sur Boileau , p. vm et ix.