VERS SUR LA SIGNATURE DU FORMULAIRE
Nous avons déjà donné plus haut le quatrain qui commence cette épigrarame, ou, si l'on veut, cette série d'épigrammes (voyez p. 175 et 176); et nous avons dit que Jean-Baptiste Racine le citait comme un Impromptu fait par son père daus la chambre de l'abbé Boileau. Si Racine a déveIo])pé son Impromptu, il semble que son fils n'avait pas entendu parler de cette circonstance, ou n'y croyait pas. Il est cependant singulier que le quatrain reconnu pour être de Racine se retrouve , à un léger changement près au troisième vers , dans la longue pièce de vers que nous plaçons ici, et qui a été imprimée pour la première fois à la fin d'ime lettre datée du 4 juin 1664. En i8i3, M. de la Chapelle, ancien officier d'artillerie, qui s'était beaucoup occupé des éditions de Racine, et les avait étudiées avec le soin le plus attentif, transmit à M. Jacobé de Naurois la copie, que nous reproduisons, des Fers sur la signature du Formulaire, Il la tenait d'un bénédictin nommé D. Bernier, mort professeur au lycée de Metz , qui lui avait affirmé que la pièce entière était de Racine. M. Jacobé de Naurois le fit savoir à Germain Gainier, l'éditeur anonyme des OF.uvres de Racine, avec commentaires de la Harpe (1807). Germain Garnier souleva des objections. Il ne vou-
lait admettre comme l'œuvre de Racine que le quatrain, dont l'authenticité était attestée par le fils aîné du poëte. Il maintenait en même temps, au lieu de la date de 1664, celle de i665 , année où Alexandre VII avait imposé le formulaiie. Sur ce dernier point il se trompait assurément. M. de la Chapelle écrivit le 5 mars i8i3 à M. de Zsaurois : «Je sais très-bien que le formulaire d'Alexandre VU est de i665; mais cela n'empêche pas que l'épigramme de Racine a élé faite à l'occasion de la signature que l'on exigea en 1664 d'un autre formulaire qui avait été adopté par l'assemblée du clergé de France.... La dix- huitième strophe iudique assi z que le pape n'avait pas encore donné de formulaire.... Barbier d'Aucour, sous le nom d'un avocat, donna au public une Lettre datée du 4 jui" 1664, adressée à un ami , Sur la signature du fait contenu dans le Formulaire. J'en connais deux éditions. La première , qui est de 1664, ist à la bibliothèque de Metz, où elle est réunie avec plusieurs ouvrages du même genre en un gros volume. L^ne autre édition, qui est de 1670, se trouve à la suite d'un petit poème intitule: Onguent à la brûlure. Lorsque ces deux livres me sont tombés entre les mains, j'y ai trouvé l'épigramme de Racine telle à peu près que je vous l'avais envoyée, et qu'elle m'avait été donnée par un bénédictin. Barbier d'Aucour dit qu'il rapporte ces petits vers, parce qu'ils représentent assez naïvement les divers genres de personnes qui signent le formulaire. i> L'exactitude de ce qu'écrivait M. de la Chapelle au sujet de la Lettre d'un avocat, datée du 4 juin 1664, et qui finit par la citation des fers sur la signature du Formulaire , a pu être vérifiée dans les deux éditions dont il parle. Un exemplaire de la première, celui même qu'il a eu sous les yeux, est encore aujourd'hui à la bibliothèque de Metz. C'est une pièce qui fait partie d'un recueil porté au catalogue de cette bibliothèque sous le numéro i443, et provenant du monastère de Saint-Vincent de Metz. M. Catiant, professeur de l'Université, a bien voulu l'examiner pour nous. L'épigramme y a pour titre : Différents motifs de signer le Formulaire. Depuis la communication que 31. Cattaut nous a faite, nous avons trouvé à la Bibliothèque impériale un autre exemplaire de la Lettre d'un advocat à un de ses amis sur la signature du fait contenu dans le Formulaire. C'est la même édition in-4'' que celle qui se trouve à Metz. L'autre édition de cette Lettre fait partie du livre qui a pour titre : POnguent à la brûlure et plusieurs autres pièces contenues en ce livre (i vol. in-12, M.DC.LXX). La Lettre y est inti-
AUX POESIES DIVERSES. aaS
tulée un peu autrement : Lettre à un amy, etc. , avec la suppression des mots cTun advocat. Le texte de Yép'igramme, donnée cette fois sous le titre de Vers sur la signature du Formulaire , y présente quelques différences. Des chiffres romains, de I à XXXV, en distinguent les couplets, que nous avons simplement séparés par des interlignes. Dans l'édition in-4°, les couplets sont distingués par le mot autre, conune s'il s'agissait , ainsi que nous l'avons dit , d'une série d'épigrammes. Il nous semble cependant qu'ils sont liés les uns aux autres, et forment un tout qui a son unité. Ni dans l'une ni dans l'autre édition l'auteur de la Lettre ni celui de Vépigranime ne sont nommés. Mais à la fin de l'exemplaire de Metz on lit cette note manuscrite : « M. Barbier est l'auteur de la Lettre dHun advocat à un de ses amis sur la signature du fait contenu dans le Formulaire. M. Racine , qui a été élevé à Port-Royal, est l'auteur des petits vers rapportés dans cette lettre. 2 On trouverait, ce nous semble, dans celte note, qui, à en juger par l'écriture et l'oithographe, paraît être d'un contemporain, un témoignage à ajouter à celui de D. Bevnier; car il n'est pas probable que celui-ci ait puisé ses informations dans l'exemplaire de Metz; il semble ne l'avoir p?s connu : la copie remise par lui a M. de la Chapelle diffère en plusieurs passages du texîe de l'édition à laquelle appartient cet exemplaiie; quelc^ue peu aussi, mais beaucoup moins, de celui de l'édition de ï^-jo. LiSl Lettre oà sont cités les vers étant de 1664, Germain Garnier a eu tort évidemment, comme le fait reinarquer M. de la Chapelle, de donner au quatrain qui en est le début la date de i6ô5. Il ne fallait pas oublier que l'assemblée du clergé de 1660 avait dvessé un formulaire, et qu'en 1661 le Roi écrivit une lettre à tous les évêques pour qu'ils le fissent signer : ce qui fut exigé avec rigueur en 1664.
Nous n'oserions affirmer que Germain Garnier se soit également trompé en refusant à Racine l'épigramme dans toute son étendue. Nous n'avons osé nous-même la placer que parmi les Pièces attri~ buées. Mais elle n'y est pas une de celles dont nous aurions le plus difficilement admis l'authenticité. Le premier couplet de quatre vers est reconnu pour appartenir à Racine ; il y a là une assez forte présomption pour lui attribuer le reste, qui s'y rattache si bien, et où il n'y a pas, ce nous semble, moins de malice et d'esprit. Qui aurait pu alors plaisanter si finement, écrire des vers dune facilité si agréable, sinon Racine, et peut-être Boileau? Mais pour celui-ci, ce n'est pas seulement dans cette épigramme, c'est dans beaucoup J. Racine, iv i5
d'autres qu'il est toujours permis de supposer qu'il a pu être le collaborateur de Racine. Le témoignage de Jean-Baptiste Racine, qui nous dit savoir que le quatrain avait été improvisé dans la chambre de l'abbé Boileau, n'a rieu de fort embarrassant pour ceux qui croient l'épigramme tout entière de notre poëte. Racine a pu, soit tout seul, soit avec son ami Despréaux, s'amuser ensuite à développer cette plaisanterie. Il y aurait, à notre avis , moins de vraisemblance à s'imaginer qu'un autre s'est approprié le quatrain de Racine, et l'a ensuite étendu, en imitant si bien la manière du premier auteur. Commence-t-on par un plagiat quand on est capable de si bien faire? Quoi qu'il en soit, nous laissons le lecteur juge d'une authenticité que nous n'avons pas dû regarder comme absolument démontrée.
Nous donnons le texte de la copie que M. de la Chapelle tenait de D. Bernier; et nous indiquons les variantes de l'impressiou in-4° et de l'impression in-12 de 1670. L'impression in-4° ne peut être désignée par sa date, puisqu'elle n'en porte aucune. 11 est probable qu'elle est l'édition originale, et, comme le disait M. de la Chapelle, de Tannée 1664. Toutefois nous ne la citons que sous le nom d'éditiun iu-4°>
Contre Jansénius j'ai la plume à la main. Je suis prêt à signer tout ce qu'on me demande. Qu'il soit ce qu'on voudra, calviniste ou romain. Je veux conserver ma prébende'.
Contre Jansénius je signe sur-le-champ; Tout mon bénéfice en dépend, Et je le perds si je m'obstine.
Je signe donc de lionne foi.
On voit assez que quand je signe.
C'est moins contre lui que pour moi.
I. Nous avons donné à la page 176 ce quatrain, d'après les notes manuscrites de J. B. Rai ine. Le troisième vers s'y lit ainsi : Qu'il soit Lérétique ou romain.
La copie que M. de Naurois nous a communiquée de la pièce entière avait aussi d'abord cette première leçon, qui y a été effacée et remplacée par celle que nous suivons ici.
Signer, ne signer pas, tout cela m'est égal,
Le jansénisme n'étant rien; II est aussi certain que ce n'est pas un mal, (]omme il est assuré que ce n'est pas un bien.
Le Formulaire a deux défauts : i5
Il est sans exemple, il est faux *.
On peut toutefois le souscrire.
Ces ridicules faussetés
Ne blessent point les vérités,
Et c'est mentir bien moins que rire. 20
A même temps que j'eus signé, Un de mes amis étonné Me vint accuser d'injustice.
« Ami, dit-il, qu'avez-vous fait?
— Ami, lui dis-je, un fort bon trait : a5 J'ai conservé mon bénéfice, s
Je rêve sur le Formulaire Au milieu du contre et du pour.
Je ne sais pas encor ce qu'il me faudra faire.
Je vais m'en instruire à la cour*. 3o
Je signerai tout franc dans le sens qu'on ordonne ; Et quand ce seroit un péché.
Il est si finement caché Qu'il ne sera su de personne.
Je ne saurois tant m obstiner : 35
Je ne me fais jamais traîner.
Et mon cœur va comme on le mené,
a Mettez, dit-on, votre nom là.
— Prenez-le, dis-je, le voilà.
Pour si peu ce n'est pas la peine. » ^o