Au mois d'avril. — 6. Le i5 janvier
on retourna dans le monastère des champs, qui n'a plus été abandonné depuis ce temps-là. Plusieurs personnes de qualité s'y venoient retirer de temps en temps pour y chercher Dieu dans le repos de la solitude, et pour participer aux prières de ces saintes filles. De ce nombre étoient le duc et la duchesse deLiancourt\ si célèbres par leur vertu et par leur grande charité envers les pauvres : ils contribuèrent même à faire bâtir dans la cour du dehors un corps de logis, qui est celui qu'on voit encore vis-àvis de la porte de l'église ^ . La princesse de Guimené', la marquise de Sablé*, et d'autres dames considérables par leur naissance et par leur mérite, firent aussi bâtir dans
1. Roger du Plessis, duc de Liancourt et de la Roche-Guvon, avait épousé en ifiao Jeanne de Schomberg, fille du premier maréchal deSchomberg. La duchesse de Liancourt mourut le 14 juin 1674 î le duc de Liancourt quelques semaines après elle, le i^"" août de la même année.
2. Cette maison a été détruite , avec les autres bâtiments de l'église de Port-Royal des Champs, en 1710 et 171 1. [Note des éditions de 1742 et de 1767.)
3. Anne de Rohan, qui avait épousé le prince de Guémené, duc de Montbazon. Elle Jiiourut le i3 mars i685. Dieu, suivant le Nécrologe de Port-Royal {'ç, Ii3), l'avait « touchée en 1639, n'étant encore âgée que de trente à trente-un ans. s La princesse de Guémené, qui mêlait la galanterie à la dévotion , fut une amie de Port- Royal, dont elle n'eut jamais cependant le véritable esprit. Le Nécrologe, à la page déjà citée, ne dissimule pas que « la suite de sa vie n'a pas répondu à ce qui avoit paru en elle dans les premiers commencements de sa conversion. »
4. Madeleine de Souvré, fille du maréchal de Souvré, gouverneur de Louis XIIL Elle avait épousé Philippe de Laval, marquis de Sablé, et devint veuve en if)4o. On doit la ranger, comme Mme de Guémené , parmi les amies de Port-Royal dont la conversion laissa toujours beaucoup à désirer. Elle est restée célèbre par son esprit. Le Nécrologe de Port- Roy al (p. 34; la nomme une « amie très-particulière et bienfaitrice de notre maison de Paris, où elle s'étoit fait bâtir le corps de logis qui est au bout du chœur, et dont le chapitre fait partie, j C'est là qu'elle mourut le 16 janvier 1678, âgée de soixante-dix-neuf ans.
les dehors de la maison de Paris, résolues d'y passer leur vie dans la retraite, et attirées par la piété solide qu'elles vovoient pratiquer dans ce monastère.
En effet, il n'y avoit point de maison religieuse qui fût en meilleure odeur que Port-Royal. Tout ce qu'on en voyoit au dehors inspiroit de la piété. On admiroit la manière grave et touchante dont les louanges de Dieu y étoient chantées, la simplicité et en même temps la propreté de leur église, la modestie des domestiques, la solitude des parloirs, le peu d'empressement des Religieuses à y soutenir la conversation, leur peu de curiosité pour savoir les choses du monde, et même les affaires de leurs proches; en un mot, une entière indifférence pour tout ce qui ne regardoit point Dieu. Mais combien les personnes qui connoissoient l'intérieur de ce monastère y trouvoientelles de nouveaux sujets d'édification ! Quelle paix ! quel silence ! quelle charité ! quel amour pour la pauvreté et pour la mortification! Un travail sans relâche, une prière continuelle, point d'ambition que pour les emplois les plus vils et les plus humiliants, aucune impatience dans les sœurs, nulle bizarrerie dans les Mères, l'obéissance toujours prompte, et le commandement toujours raisonnable.
Mais rien n'approchoit du parfait désintéressement qui régnoit dans celte maison. Pendant plus de soixante ans qu'on y a reçu des Religieuses, on n'y a jamais entendu parler ni de contrat ni de convention tacite pour la dot de celle qu'on recevoit. On y éprouvoit les novices pendant deux ans. Si on leur trouvoit une vocation véritable, les parents étoient avertis que leur fille ctoit admise à la profession, et l'on convenoit avec eux du jour de la cérémonie. La profession faite, s'ils étoient riches, on recevoit comme une aumône ce qu'ils donnoient, et on mettoit toujours à part une portion de cette aumône pour en assister de pauvres familles, et surtout de pauvres
communautés religieuses. Il y a eu telle de ces communautés à qui on transporta tout à coup une somme de vingt mille francs, qui avoit été léguée à la maison; et ce qu'il y a de particulier, c'est que dans le même temps qu'on dressoit chez un notaire l'acte de cette donation, le pourvoyeur de Port-Royal, qui ne savoit rien de la cbose, vint demander à ce même notaire de l'argent à emprunter pour les nécessités pressantes du monastère.
Jamais les grands biens ni l'extrême pauvreté d'une fille n'ont entré dans les motifs qui la faisoient ou admettre ou refuser. Une dame de grande qualité avoit donné à Port-Royal, comme bienfaitrice, une somme tlo quatre-vingt mille francs. Celte somme fut aussitôt employée, partie en charités, partie à acquitter des dettes, et le reste à faire des bâtiments que cette dame ellemême avoit jugés nécessanes. Elle n'avoit eu d'abord d'autre dessein que de vivre le reste de ses jours dans la maison, sans faire de vœux; ensuite elle souhaita d'y être Religieuse. On la mit donc au noviciat; et on l'éprouva pendant deux ans avec la même exactitude que les autres novices. Ce temps expiré, elle pressa pour être reçue professe. On prévit tous les inconvénients où l'on s'exposeroit en la refusant; mais comme on ne lui trouvoit point assez de vocation, elle fut refusée tout d'une voix. Elle sortit du couvent, outrée de dépit, et songea aussitôt à revenir contre la donation qu'elle avoit faite. Les Religieuses avoient plus d'un moyen pour s'empêcher en justice de lui rien rendre; mais elles ne voulurent point de procès. On vendit des rentes, on s'endetta; en un mol, on trouva moven de ramasser cette grosse somme, ([ui fut rendue à cette dame par un notaire en présence de M. le Nain*, maître des requêtes, et de M. Palluau,