Le preuiiei jour de l'année i(S5o
mort on ne lui trouva pas de quoi faire les frais pour l'enterrer, et qu'il fallut que les Religieuses assistassent de leurs charités quelques-uns de ses plus proches parents, qui étoient aussi pauvres que lui. Les jésuites néanmoins passèrent jusqu'à cet excès de fureur que de lui reprocher dans plusieurs libelles de s'être enrichi aux dépens de ses pénitents, et de s'être approprié plus de huit cent mille francs sur les grandes restitutions qu'il avoit fait faire à quelques-uns d'entre eux; et il n'y a pas eu plus de réparation des outrages faits au confesseur que des faussetés avancées contre les Religieuses. Le cardinal de Retz ne pouvoit donc faire à ces filles un meilleur présent que de leur donner un supérieur de ce mérite, ni mieux marquer qu'il avoit hérité de toute la bonne volonté de son prédécesseur^.
Comme c'est cette bonne volonté dont on a fait le plus grand crime aux prétendus jansénistes, il est bon de dire ici jusqu'à quel point a été leur liaison avec ce cardinal^. On ne prétend point le justifier de tous les défauts qu'une violente ambition entraîne d'ordinaire avec elle; mais tout le monde convient qu'il avoit de trèsexcellentes qualités, entre autres une considération singulière pour les gens de mérite, et un fort grand désir de les avoir pour amis. Il regardoit M. Arnauld comme un des premiers théologiens de son siècle, étant lui-môme un théologien fort habile, et il lui a conservé jusqu'à la mort cette estime qu'il avoit conçue pour lui dès^
1. Il avait succédé à son oncle Jean-François de Goudy, premier archevêque de Paris, mort le a4 mars t654.
2. Avant de citer le passage qui suit, D. Clémeacet (tome IIÏ, p. 484) dit : a M. Racine traite cet article avec tant de justesse et de précision que nous ne pouvons rien faire de mieux que de transcrire ce qu'il dit sur ce sujet. »
3. Telle est la leçon des éditions de 1742 et de 1767. Les éditeurs plus modernes ont substitué lorsque à dès cjue.
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qu'ils étoient ensemble sur les bancs: jusque-là qu'après son retour en France, il a mieux aimé se laisser rayer du nombre des docteurs de la Faculté, que de souscrire à la censure dont nous venons de parler, et qui lui parut toujours Touvrage d'une cabale.
La vérité est pourtant que, tandis qu'il fut coadjuteur, c'est-à-dire dans le temps quil étoit à la tète de la Fronde, Messieurs de Port-Royal eurent très-peu de commerce avec lui, et qu'il ne s'amusoit guère alors à leur communiquer ni les secrets de sa conscience, ni les ressorts de sa politique. Et comment les leur auroit-il pu communiquer .f' 11 n'ignoroit pas, et personne dès lors ne riguoroit, que c'étoit la doctrine de Port-Roval qu'un sujet, pour quelque occasion que ce soit, ne peut se révolter en conscience contre son légitime prince; que quand même il en seroit injustement opprimé, il doit souffrir 1 oppression, et n'en demander justice qu'à Dieu, qui seul a droit de faire rendre compte aux rois de leurs actions. C'est ce qui a toujours été enseigné à Port- Royal, et c'est ce que M. Arnauld a fortement maintenu dans ses livres, et particulièrement dans son ylpologie pour les catholiques^ , où il a traité la question à fond. Mais non-seulement Messieurs de Port-Royal ont soutenu cette doctrine, ils l'ont pratiquée à la rigueur. C'est une chose connue d'une infinité de gens, que pendant les guerres de Paris, lorsque les plus fameux directeurs de conscience donnoient indifféremment l'absolution à tous les gens engagés dans les deux partis, les ecclésiastiques de Port-Royal tinrent toujours ferme à la refuser à ceux qui étoient dans le parti contraire à celui du Roi. On sait les rudes pénitences qu ils ont imposées et* au prince de
J . /Ipolog'ie pour les catholiques contre les faussetés du livre hitiluL' la Politique du clerçé de Frauce (Liège, 1681, a vol. in-12).
Conti* et à la cUicliesse de Longueville, pour avoir eu part aux troubles dout nous parlons, et les sommes immenses qu'il en a coûté à ce prince pour réparer, autant qu'il étoit possible , les désordres dont il avoit pu être cause pendant ces malheureux temps. Les jésuites ont eu peut-être plus d'une occasion de procurer à l'Eglise de pareils exemples; mais ou ils n'etoient pas persuades des mêmes maximes qu'on suivoit là -dessus à Port- Royal, ou ils n'ont pas eu la même vigueur pour les faire pratiquer.
Quelle apparence donc que le cardinal de Retz ait pu l'aire entrer dans une faction contre le Roi des gens remplis de ces maximes, et prévenus de ce grand principe de saint Paul et de saint Augustin , qu'il n'est pas permis de faire même un petit mal, afin qu il en arrive un grand bien^? On veut pourtant bien avouer que lorsqu'il fut archevêque, après la mort de son oncle , les Religieuses de Port-Royal le reconnurent pour leur légitime pasteur, et firent des prières pour sa délivrance''. Elles s'adressèrent aussi à lui pour les affaires spirituelles de leur monastère, du moment quelles surent qu'il étoit en liberté. On ne nie pas même qu'ayant su lextrême nécessité où il étoit après qu'il eut disparu de Rome, elles et leurs amis ne lui aient prêté quelque
1. Armand de Bourbon, prince de Conti, frère du grand Condé et de la duchesse de Longueville. Sa conversion eut lien en i654. ^^ se plaça alors sous la direction ne l'évèque d'Aleth, Nicolas Pavillon, qui exigea de lui d'importantes restitutions.
2. Et non (siciit blaspkemamur, et siciit atunt quidam nos dicere) faciamtis mala ut veniant boiia : quorum damnatio Justa est, [Epitre de saint Paul aux Romains, chapitre m, \ersct 8.) ^ ovez aussi s.iint Augustin, Contra mendacium ad Consentium, chapitres i et xviii, dans l'édition des bénédictins de Saiut-Maur, tome IV, p. 448 et 456.
3. Vojez ci-dessus, p. 455, note i. Transféré de Vincennes à Nantes, après la mort de l'ai chevêque son oncle, Retz s'en évada le8 août 1654, et pas.-a a Rome, d'où il disp rut tout à coup dans l'été de i656.
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argent pour subsister, ne s imagniant pas qu'il fut défendu, ni à des ecclésiastiques, ni à des Religieuses, d'empêcher leur archevêque de mourir de faim. C'est de là aussi que leurs ennemis prirent occasion de les noircir dans l'esprit du cardinal Mazarin, en persuadant à ce ministre qu'il n'avoit point de plus grands ennemis que les jansénistes; que le cardinal de Retz n'étoit parti de Rome que pour se venir jeter entre leurs bras ; qu'il étoit même caché à Port-Royal; que cétoit là que se faisoient tous les manifestes qu'on publioit pour sa défense ; qu'ils lui avoient déjà fait trouver tout l'argent nécessaire pour une guerre civile, et qu'il ne désespéroit pas, par leur moyen, de se rétablir à force ouverte dans son siège On a bien vu dans la suite limpertinence de ces calomnies; mais pour en faire mieux voir le ridicule, il est bon d'expliquer ici ce que c'étoit que M. Arnauld, qu oufaisoit l'auteur et le chef de toute la cabale. Tout le monde sait que c' étoit un génie admirable pour les lettres, et sans bornes dans l'étendue de ses connoissances; mais tout le monde ne sait pas, ce qui est pourtant très-véritable, que cet homme si merveilleux étoit aussi l'homme le plus simple , le plus incapable de finesse et de dissimulation, et le moins propre, en un mot, à former ni à conduire un parti ; qu'il n'avoit en vue que la vérité, et qu'il ne gardoit sur cela aucunes mesures, prêt à contredire ses amis lorsqu ils avoient tort, et à défendre ses ennemis, s'il lui paroissoit qu'ils eussent raison; qu'au reste, jamais théologien n'eut des opinions si saines et si pures sur la soumission qu'on doit au Roi et aux puissances; que non-seulement il étoit persuadé, comme nous l'avons déjà dit, qu'un sujet, pour quelque occasion que ce soit, ne peut point s'élever contre son prince, mais qu il ne croyoit pas même que dans la persécution il put murmurer.
Toute la conduite de sa vie a bien fait voir qu'il étoit dans ces sentiments. En eiTet, pendant plus de quarante ans qu'on a abusé, pour le perdre, du nom et de l'autorité du Roi, a-t-il manqué une occasion de faire éclater et son amour pour sa personne, et son admiration pour les grandes qualités qu il reconnoissoit en lui? Obligé de se retirer dans les pays étrangers pour se soustraire à la haine implacable de ses ennemis, à peine y fut-il arrivé, qu'il publia son y/polog le pour les catholiques; et l'on sait qu'une partie de ce livre est employée à justiSer la conduite du Roi à l'égard des huguenots, et à justifier les jésuites mêmes. M. le marquis de Grana ayant su qu'il étoit caché dans Bruxelles, le fit assurer de sa protection; mais il témoigna en même temps un fort grand désir de voir ce docteur, dont la réputation avoit rempli toute l'Europe. M. Arnauld ne refusa point sa protection; mais il le fit prier de le laisser dans son obscurité, et de ne point l'obliger à voir un gouverneur des Pays- Bas espagnols , pendant que l'Espagne étoit en guerre avec la France ; et M. de Grana fut assez galant homme pour approuver la délicatesse de son scrupule.
Lorsque le prince d'Orange se fut rendu maître de l'Angleterre, les jésuites, qu'on regardoit partout comme les principales causes des malheurs du roi Jacques, ne furent pas, à ce qu'on prétend, les derniers à vouloir se rendre favorable le nouveau roi. Mais M. Arnauld, qui avoit tant d intérêt à ne pas s'attirer son indignation, ne put retenir son zèle : il prit la plume, et écrivit avec tant de force * pour défendre les droits du roi Jacques, et pour exhorter tous les princes catholiques à imiter la
I. Il s'agit du pamplilet in-4°, publié en 1689, et quia pour titre: Le véritable Portrait de GuUlaume-Henrj de A'assau, nouvel Absalom, nouvel Herode, nouveau Cromwel, nouveau Néron, \oyez notre loiue I, p. 3oo, et la note 3 de cette luèuic pa^e.
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générosité avec laquelle le Roi Tavoit recueilli en France, que le prince d'Orange exigea de tous ses alliés, et surtout des Espagnols, de chasser ce docteur de toutes les terres de leur domination . Ce fut alors qu'il se trouva dans la plus grande extrémité où il se fût trouvé de sa vie, la France lui étant fermée par les jésuites, et tous les autres pays par les ennemis de la France.
On a su de quelques amis qui ne le quittèrent point dans cette extrémité, qu'un de leurs plus grands embarras étoit d'empêcher que, dans tous les lieux où il cherchoit à se cacher, son trop grand zèle pour le Roi ne le fît découvrir. Il ctoit si persuadé que ce prince ne pouvoit manquer dans la conduite de ses entreprises, que sur cela il entreprenoit tout le monde : jusque-là que, sur la fin de ses jours, étant sujet à tomber dans un assoupissement que l'on croyoit dangereux pour sa vie, ces mêmes amis ne sa voient point de meilleur moyen pour l'en tirer que de lui crier, ou que les François avoient été battus, ou que le Roi avoit levé le siège de quelque place ; et il reprenoit toute sa vivacité naturelle pour disputer contre eux, et leur soutenir que la nouvelle ne pouvoit pas être vraie. Il n'y a qu'à lire son testament \ où il déclare à Dieu le fond de son cœur. On y verra avec quelle tendresse, bien loin d'imputer au Roi toutes les traverses que lui ou ses amis ont essuyées, il plaide, pour ainsi dire , devant Dieu la cause de ce prince, et justifie la pureté de ses intentions.
Oserai-je parler ici des épreuves extraordinaires où l'on a mis son amour inébranlable pour la vérité? De grands cardinaux, très-instruits des intentions de la cour de Rome, n'ont point caché qu'il n'a tenu qu'à lui d'être
I. Il a été imprimé au tome II, p. 421 et suivantes, de la Vie de Messire A ntoine Arnauld (à Paris, et se vendu Lausanne, M.DCC.LXXXH, a vol. in-8°).
revêtu de la pourpre de cardinal \ et que pour parvenir à une dignité qui auroit si glorieusement lavé tous les reproches d'hérésie que ses ennemis lui ont osé faire, il ne lui en auroit coûté que d'écrire contre les Propositions du clergé de France touchant l'autorité du Pape'. Bien loin d'accepter ces offres, il écrivit même contre un docteur flamand, qui avoit traité d'hérétiques ces propositions '. Un des ministres du Roi, qui lut cet écrit, charmé de la force de ses raisonnements, proposa de le faire imprimer au Louvre; mais la jalousie des ennemis de M. Arnauld l'emporta et sur la fidélité du ministre et sur l'intérêt du Roi même. Voilà quel étoit cet homme qu'on a toujours dépeint comme si dangereux pour l'Etat, et contre lequel les jésuites, peu de temps avant sa mort, firent imprimer un livre avec cet infâme titre : Antoine Arnauld fugitif pour se dérober à la Justice du Roi.
Je ne saurois mieux finir cette longue digression que par les propres paroles que le cardinal de Retz dit à quelques-uns de ses plus intimes amis, qui, en lui parlant de ses aventures passées, lui demandoient si en effet en ces temps-là il avoit reçu quelques secours de la cabale des jansénistes. «Je me connois, leur répondit-il, en cabale; et pour mon malheur, je ne m'en suis que trop mêlé. J'avois autrefois quelque habitude avec les gens dont vous parlez, et je voulus les sonder pour voir si je les pourrois mettre à quelque usage; mais, vous