‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 24 sur 306 · DES JARDINS · texte numérisé non relu

DES JARDINS

Mes yeux, pourrai-je bien vous croire!

Suis-je éveillé? Vois-je un jardin?

N'est-ce point quelque songe vain Qui me place en ce lieu de gloire ?

Je vois comme de nouveaux cieux Où mille astres délicieux

Répandent leur lumière , Et semble qu'en ce beau séjour

La terre est héritière De tous ceux qu'a chassés le jour.

Déjà sur cette riche entrée

Je vois les pavis * rougissants

Étaler les rayons luisants

De leur belle neige empourprée.

Dieu ! quels prodiges inouïs ! 1 5

Je vois naître dessus les lis

L'incarnat de la rose , Je vois la flamme et sa routeur

Dessus la neige éclose Embellir même la blancheur. 20

Je vois cette pomme éclatante , Ou plutôt ce petit soleil , Ce doux abricot sans pareil , Dont la couleur est si charmante.

I, Richelet. dans son Dictionnaire (1679), définit ce mot : « une sorte de pèche qui ne se fend pas. » Il donne ces trois formes : pavie, pavi, pavis; il ajoute: a Je n'ai trouvé écrit pavi ni pavis dans aucun bon auteur. » Ménage, dans son Dictionnaire étymologique de la langue françoise (1694), cite des vers de Charles Perrault, où se trouve la forme pavis au pluriel : « Pavis , dit-il , sorte de pêche ainsi appelée de la ville de Pavie, d'où elle nous est venue. Messieurs de l'Académie ont décidé qu'il falloit dire un pavie.... M.Perrault, surnommé le moderne, qui est M. Perrault de l'Académie françoise, a dit un pavi; c'est dans son excellent poëme sur le livre de M. de la Quintinie :

Là brilloit le teint vif des pêches empourprées ; Ici le riche émail des prunes diaprées ; Là des rouges pavis le duvet délicat.

Nous disons aussi en Anjou : un pavi. > A l'exemple cité par Ménage, nous pouvons joindre le suivant, tiré d'un poëme de desMarets, qui a pour titre : les Promenades de Richelieu :

Là sont les blonds pavis de pourpre colorés.

Dans l'édition de M. Aignan et dans la Bibliothèque critique des poètes français par le P. Cahour (tome III, p. aSa), on a imprimé :

Je vois les parvis rougissants,

ce qui fait un contre-sens assez ridicule.

PROMENADE DE PORT-ROYAL. /,i

Fabuleuses antiquités , 2 5

Ne nous vantez plus les beautés

De vos pommes dorées :

J'en vois qui , d'un or gracieux

Également parées , Ravissent le goût et les yeux. 3o

Je vois , sous la sombre verdure ,

Ces deux fruits brillants et pompeux

Parer les murs , comme orgueilleux

D'une inimitable bordure;

C'est là qu'heureusement pressés , 3 5

Et l'un près de l'autre entassés

Sur cent égales chaînes , Ils semblent faire avec éclat

De leurs branches hautaines Cent sillons d'or et d'incarnat. 40

Je viens à vous, arbres fertiles ,

Poiriers de pompe et de plaisirs ,

Pour qui nos vœux et nos désirs

Jamais ne se sont vus stériles :

Soit vous qui , sans chercher d'appuis , 4 5

Voyez sous vos superbes fruits

Se courber vos branchages , Soit vous qui des riches habits

De vos tremblants feuillages Faites de si vastes tapis. 5o

Mais quelle assez vive peinture

Suffit pour tracer dignement

Tout le pompeux ameublement

Dont vous a parés la nature?

Vous ne présentez à nos yeux 5 5

Que les fruits les plus précieux

Qu'ait cultivés Pomone ; Ils ont eu le lis pour berceau ,

L'émeraude est leur trône , L'or et la pourpre leur manteau. 60

Je les vois , par un doux échange ,

Ici mûris , et là naissants ,

De leurs fruits blonds et verdissants

Faire un agréable mélange ;

J'en vois même dedans leur fleur o ->

Garder encore la splendeur

De leur blanche couronne , Et joindre l'espoir du printemps

Aux beaux fruits dont l'automne Rend nos vœux à jamais contents. 70

Je sais quelle auguste matière

Pouvoit sur mes sombres crayons

Jeter encore les rayons

De son éclatante lumière ;

Mais déjà l'unique flambeau, -,b

Allant se plonger dedans l'eau ,

A fait place aux ténèbres ; Et les étoiles à leur tour,

Comme toi'ches funèbres , Font les funérailles du jour. 8<>

J'entends Tinnocente musique

Des flûtes et des chalumeaux

Saluer l'ombre en ces hameaux

D'une sérénade rustique.

L'ombre qui , par ses doux pavots , 8 5

Venant enfin faire aux travaux

Une paisible guerre , Fait que ces astres précieux ,

Pâlissant sur la terre , Semblent retourner dans les cieux. 9 »

STANCES A PARTHEIVICE.

L'authenticité des Stances à Partliénice peut paraître un peu plus contestable que celle des Odes sur Pcrt-Royal. Cependant, comme elle a en sa faveur des indices qui ne sont pas à dédaigner, comme ces stances sont dans la mémoire de bien des personnes, qui ne doutent point qu'elles ne soient de Racine et ne les jugent pas indignes de lui, nous avons cru qu'il y avait lieu à une seconde exception en leur faveur, et nous ne les avons pas reléguées parmi les petites pièces attribuées à Racine avec moins de vraisemblance, ni parmi celles qui sont trop faibles pour trouver ici leur place. Elles sont de date incertaine. M. Sainte-Beuve , qui en a parlé dans son Port-Royal, tome V, p. 45^-458, croit qu'elles ont pu être composées vers le temps du séjour de Racine à Uzès ; un peu plus loin, se ravisant (voyez sa note à la page 458), il se demande si elles n'auraient pas été inspirées au poêle par son amour pour la comédienne du Parc ; dans ce cas les Stances seraient à peu près du même temps qa'Jndromaque, et se rapprocheraient de la date de 1667. Mais quelque charme mélancolique qui s'y mêle au bel esprit, il ne nous semble pas qu'elles appartiennent à un temps où le goût de Racine était devenu presque irréprochable. Le nom de Parthénice, il est bon de le remarquer, se trouve dans tme lettre de Racine à l'abbé le Vasseur, en date du 3 juin 166 1, et paraît, d'après cette lettre, avoir été le nom poétique donné à Mlle Lucrèce , parente peut-être du jeime abbé , et certainement l'objet de ses galanteries. Racine composa-t-il ces vers pour son ami? les adressa-t-il en son propre nom à celle qu'il appelait; dans sa lettre, « la charmante Parthénice, i et qu'il aurait lui-même aimée? Comment le savoir? Avouons d'ailleurs que ces noms en l'air, les Tris, les Climène, les Parthénice, étaient à l'usage de tous les poètes, pour déguiser le •sTai nom de leurs belles. Si l'on tenait à la Parthénice de le ^ asseur, un soupçon pourrait venir à l'esprit. Serait-ce l'œuvre du jeune ami de Racine que l'on aurait trouvée dans les papiers de celui-ci ? Nous ne le croyons pas : ces

STANCES A PARTHÉPslCE. 45

stances , avec leur liarmonie, leur douceur, laissent une impression de sensibilité et de tendresse, qui semble nous défendre d'en déposséder Racine. Ajoutons que Racine, dans ses lettres, ne nous paraît pas avoir une haute idée du talent poétique de le Vasseur. Nous pencherions a admettre la première supposition qui s'était offerte à M. Sainte-Beuve , et à croire les Stances composées par Racine, en 1661 ou en 1662, pendant son séjour à Uzès. Si Parthénice est bien la demoiselle Lucrèce de ses lettres, qu'il avait connue à Paris, ce n'est que loin d'elle qu'il a pu dire :

Vous qui n'avez point vu l'illustre Parthénice, Bois, fontaines, rochers, agréable séjour, Souffrez que jusqu'ici son beau nom retentisse.

Les Stances à Parthénice ont été publiées pour la première fois par \e Journal général de Fiance, dans le numéro du 2 octobre 1788. Elles y sont attribuées à Racine par Mercier, dont nous avons parlé cidessus à l'occasion des Odes sur Port-Hojal; et comme il ne s'est pas certainement trompé pour ces odes, ni pour un madrigal, ou^Tages que Louis Racine aussi regardait comme étant de son père, nous croyons qu'il avait puisé à une bonne source. Cependant le Journal général donna le 9 octobre suivant une lettre d'im de ses abonnés, qui élevait des doutes, a En lisant ces stances, disait cette lettre, elles ne m'ont pas paru nouvelles : je crois les avoir lues dans quelques recueils de poésies manuscrites ou imprimées, mais sans nom d'auteur.... Puisque M. Mercier assure que cette pièce est réellement de Racine, il en a probablement de bonnes preuves, et il aurait fait plaisir au lecteur de les donner. » Mercier fit une réponse qui ne put être aussi catégorique que s'il avait possédé, au lieu d'une copie, le manuscrit autographe de Racine lui-même. Cette réponse ne parut point dans le Journal général de France, mais dans le Journal de Paris, qui avait reproduit les Stances à Parthénice dans son numéro du 9 octobre 1788, et avait annoncé en même temps que M. Mercier possédait d'autres petites pièces encore attribuées à Racine et tirées du même manuscrit. La lettre que Mercier adressa aux auteurs du Journal de Paris fut insérée dans le numéro du 20 octobre, et porte la date du i5 de ce même mois. Après avoir plaisanté sur les « dég\istateurs de vers, » qui croyaient facilement reconnaître de quel cru ils peuvent venir, et qui avaient exercé la subtilité de leur goût sur les Stances à Parthénice, il continue ainsi : a II me faut dire aux

gourmets incrédules que j'ai copié ces stances sur un manuscrit où était une attestation écrite de la propre main de Racine le fils, laquelle était conçue en ces termes : Ces vers sont de mon père. Mais pour avoir voulu faire un petit présent qui fût agréable au public, me voilà en proie aux connaisseurs qui demandent des preuves juridiques.... N'eût-il pas été plus sage, pour ne pas dire plus poli, de suspendre ou de retarder le doute incrc'di/le in5qu''a-près la publication des morceaux subséquents?...» Ces autres opuscules de Racine qui devaient suivre, Mercier, impatienté par les doutes qu'on avait élevés, ne les publia pas. Il n'essaya pas non plus, pour appuyer l'autlienticité des vers qu'il avait donnés, de fournir de plus amples preuves, qui lui manquaient peut-être; mais s'il est vrai, et pourquoi ne l'en croirait-on pas? que le manuscrit de Partkénice portait, écrite de la main d'un des fils de Racine, la note que sa lettre fait connaître, ce témoignage est d'un grand poids.

Le Journal général de France avait d'abord imprimé Parthémie, au lieu de Partkénice. Cette faute se trouve non-seulement dans le titre, mais dans tout le courant de la pièce. Un errata du numéro suivant (4 octobre) avertit qu'il fallait lire Parthémice, la rime ne permettant pas que le premier vers de la dernière stance finît par le nom de Parthémie. Dans la lettre de l'abonné, insérée le 9 octobre, et dont nous avons parlé plus baut, on proposa de lire Parthémce, nom connu, disait le correspondant, par les poésies latines de Raptiste Mantouan. Les œuvres de Rattista de Mantoue, poëte latin du quinzième siècle , dans lesquelles se trouvent , entre autres poésies, sept pièces , en l'honneur d'autant de vierges cbrétiennes , que l'auteur a intitulées : Partkénice prima, Partkénice secundo, etc., n'étaient peutêtre pas fort à propos alléguées pour appuyer la correction qu'on suggérait à Mercier. Une meilleure raison pour l'adopter, c'est qu'elle s'accorde avec l'ortbograpbe que Racine lui-même donne au nom de Partkénice dans la lettre déjà citée du 3 juin 1661. Nous ignorons pourquoi M. Aimé-Martin , qui le premier a réuni ces stances aux Œuvres de Racine , a imprimé Partkénisse.

L'incertitude des conjectures sur la date de ces stances nous autorise à ne pas tenir compte trop rigoureusement de l'ordre chronologique , et à les placer avant les Odes composées pour la cour, dont la première au moins doit cependant être d'une date antérieure, mais qu'il eût été peu naturel de ne pas donner de suite.

STANCES A PARTHÉNICE. 47

Notre texte des Stances est, à l'exception de l'orthograplie du nom de Parthénice , conforme à celui du Journal général de France.

Parthénice , il n'est rien qui résiste à tes charmes : Ton empire est e'gal à l'empire des Dieux ; Et qui pourroit te voir sans te rendre les armes , Ou bien seroit sans âme, ou bien seroit sans yeux.

Pour moi , je l'avoùrai , sitôt que je t'ai vue ' , 5

Je ne résistai point, je me rendis à toi :

Mes sens furent charmés, ma raison fut vaincue ,

Et mon cœur tout entier se rangea sous ta loi.

Je vis sans déplaisir ma franchise asservie ■

Sa perte n'eut pour moi rien de rude et d'affreux ; i o

J'en perdis tout ensemble et l'usage et l'envie :

Je me sentis esclave, et je me crus heureux.

Je vis que tes beautés n'avoient pas de pareilles :

Tes yeux par leur éclat éblouissoient les miens ;

La douceur de ta voix enchanta mes oreilles ; i 5

Les nœuds de tes cheveux devinrent mes liens.

Je ne m'arrêtai pas à ces beautés sensibles,

Je découvris en toi de plus rares trésors j

Je vis et j'admirai les "^ beautés invisibles

Qui rendent ton esprit aussi beau que ton corps. 20

Ce fut lors que voyant ton mérite adorable , Je sentis tous mes sens t'adorer tour à tour : Je ne voyois en toi rien qui ne fût aimable Je ne sentois en moi rien qui ne fût amour.

1. M. Aimé-Martin a substitué a sitôt que je t'eus vue i à s sitôt que je t'ai 'yue. »

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