‹ Œuvres;Chapitre 166 sur 422 · ACTE III, SCÈNE III. 207 l'intimé · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE III. 207 l'intimé

Messieurs....

DANDIN

Serez-vous long , avocat ? dites-moi*.

l'intimé.

Je ne réponds de rien.

DANDIN

Il est de bonne foi.

l'intimé, d'un ton finissant en fausset.

Messieurs, tout ce qui peut étonner un coupable, Tout ce que les mortels ont de plus redoutable , Semble s'être assemblé contre nous par hasar : Je veux dire la brigue et l'éloquence ^. Car D'un côté le crédit du défunt m'épouvante ; Et de l'autre côté l'éloquence éclatante De maître Petit Jean m'éblouit.

1 . « Quand l'Intimé répond au juge qui lui demande s'il sera long, en disant oui contre la coutume, c'est M. de Montauban ; et il me souvient de lui avoir entendu dire en pareille occasion par Monsieur le premier président : « Du « moins, vous êtes de bonne foi. » [Menagiana , tome III, p. 126.)

2. <c Par l'Intimé qui emploie, dans une cause de bibus {une cause gui roule sur une bagatelle), le magnifique exorde de l'oraison [de Cicéron] pro Quintio : a. Quae res in civitate duae plurimum possunt , hae contra nos ambœ faciunt « in hoc tempore, summa gratia et eloquentia, etc., » on a voulu tourner en ridicule M. P..., qui, dans un procès qu'un pâtissier avoit pour une vétille contre un boulanger, s'étoit servi du même exorde. J'ai entendu dire que l'avocat de la partie adverse lui dit : « Maître p**** ne se tiendra pas pour (' interrompu, si je lui dis que pour l'éloquence, je n'en ai jamais été autrement « soupçonné; quant au crédit de ma partie, c'est un maître boulanger de petit «pain. » {Menagiana, tome III, p. 25.) M. P.... est, dit-on généralement, M. Patru. Peut-être, comme nous l'avonà dit dans la Notice, n'est-il pas trèsvraisemblable que Racine ait cru trouver matière à s'égayer à ses dépens. D'ailleurs l'anecdote du Menagiana est une de celles qui couraient depuis longtemps , et qu'on attribuait à différents avocats. Talîemant des Réaux (tome VII, p. 273) la conte aussi à sa manière : « Un jeune advocat, ayant à plaider contre un nommé Desfitas, bon praticien et non autre chose, s'avisa de prendre l'exorde de l'oraison pour Quintius. Desfitas aussitôt prit la parole et dit: « Messieurs, l'advocat de la partie adverse ne se tiendra pas pour in- «terrompu: je ne me pique point d'éloquence, et ma partie est un savetier. »

LES PLAIDEURS

DANDIN

Avocat ,

De votre ton vous-même adoucissez Téclat.

l'intimé, du beau ton.

Oui-da, j'en ai plusieurs Mais quelque défiance 735

Que nous doive donner la susdite éloquence ,

Et le susdit crédit , ce néanmoins , Messieurs ,

L'ancre de vos bontés nous rassure d'ailleurs *.

Devant le grand Dandin l'innocence est hardie ;

Oui , devant ce Caton de basse Normandie, 740

Ce soleil d'équité qui n'est jamais terni :

Fietrix causa diis placuit^ sed victa Catoni^ .

DANDIN

Vraiment , il plaide bien.

l'intimé.

Sans craindre aucune chose , Je prends donc la parole , et je viens à ma cause. Aristote , primo ^peri Politicon ^ , 745 Dit fort bien....

DANDIN

Avocat, il s'agit d'un chapon,

1 . Nous avons suivi la ponctuation detoutes les anciennes éditions. M. Aimé- Martin ponctue ainsi :

L'ancre de vos bontés nous rassure. D'ailleurs, Devant, etc.

2. La cause du vainqueur a pour elle les Dieux, la cause du vaincu a pour elle Caton, (Lucain, Pharsale^ livre I, vers 12S.) — Racine a peut-être emprunté cette citation au quatorzième plaidoyer, déjà cité, de l'avocat Gaultier : <f Que dirai-je davantage? Le ciel qui a décidé du droit des combats a pris notre parti contre vous,

Fictrix causa Diis plaçait.

Et faites les Gâtons, tant que vous voudrez, par des jugements téméraires et ])iésomptucux, pour témoigner que la cause des vaincus vous plaît, etc. »

3. « Dans le premier livre de la Politique^ » Tcepi Ilo^tTixûv. L'ouvrage cité d' Aristote est intitulé : IIoAtTixâ.

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