SCENE IV
BRITANNIGUS, NARCISSE.
BRITANNICUS
La croirai-je , Narcisse ? et dois-je sur sa foi 3 o 5
La prendre pour arbitre entre son fils et moi ?
Qu'en dis-tu? N'est-ce pas cette même Agrippine
Que mon père épousa jadis pour ma ruine,
Et qui, si je t'en crois , a de ses derniers jours,
Trop lents pour ses desseins , précipité le cours ? 3 1 o
NARCISSE
N'importe. Elle se sent comme vous outragée; A vous donner Junie elle s'est engagée :
I . L'affranchi Paîlas est compté par Tacite parmi ceux sur qui s'appuyait l'orgueil d'Agrippine , quihus superbia muliehris inniiehatur. [Annales, livre XIII, chapitre xiv.) « Agrippine , est-il dit au même livre des Annales (chapitre ii), avait dans son parti Pallas , qui avait conseillé à Claude le mariage incestueux et la funeste adoption, causes de sa perte, j) Pallas avait amassé [Annales, livre XII, chapitre lui) de scandaleuses richesses, qui montaient à trois cents millions de sesterces. Son orgueil et son arrogance étaient sans bornes. On croit que Néron le fit mourir par le poison. [Ibidem^ livre XIV, chapitre i-xv.)
BRITANNIGUS.
Unissez vos cliagrîns; liez vos intérêts.
Ce palais retentit en vain de vos regrets :
Tandis qu'on vous verra d'une voix suppliante* 3 1 5
Semer ici la plainte et non pas l'épouvante,
Que vos ressentiments se perdront en discours,
Il n'en faut point douter, vous vous plaindrez toujours.
BRITANNIGUS.
Ah ! Narcisse, tu sais si de la servitude
Je prétends faire encore une longue habitude; 320
Tu sais si pour jamais, de ma chute étonné.
Je renonce à l'Empire où j'étois destiné^.
Mais je suis seul encor. Les amis de mon père
Sont autant d'inconnus que glace ma misère^;
Et ma jeunesse même écarte loin de moi 32 5
Tous ceux qui dans le cœur me réservent leur foi.
Pour moi, depuis un an qu'un peu d'expérience
M'a donné de mon sort la triste connoissance.
Que vois-je autour de moi, que des amis vendus
Qui sont de tous mes pas les témoins assidus, 3 3o
Qui choisis par Néron pour ce commerce infâme,
Trafiquent avec lui des secrets de mon âme ?
Quoi qu'il en soit, Narcisse, on me vend tous les jours :
Il prévoit mes desseins, il entend mes discours;
Comme toi, dans mon cœur il sait ce qui se passe. 33 5
Que t'en semble, Narcisse ?
NARCISSE
Ah ! quelle âme assez basse. . . .
C'est à vous de choisir des confidents discrets, Seigneur, et de ne pas prodiguer vos secrets.
\,Far. Tant que l'on vous verra d'une voix suppliante, (i 670-87)
2. Far. Je renonce aux grandeurs où j'étois destiné. (1670 et 76)
3. Far. Sont autant d'inconnus qu'écarte ma misère; Et ma jeunesse même éloigne loin de moi, (1670)